SUR LA MORALE DE GERSON. (Voyez page
Dans ses traités moraux , Gerson fait preuve d'une grande connaissance de la nature humaine ; il analyse avec beaucoup de sagacité les penchants les plus secrets de l'âme; mais sa morale a tous les caractères et tous les défauts des systèmes de son époque. Les nombreuses pénitences, qu'on avait étendues aux moindres actes de la vie , ainsi que l'application de la subtilité scolastique à la morale , avaient enfanté cette casuistique si développée , qui parfois pouvait être un bienfait pour le peuple , mais qui le plus
souvent , par sos décisions ambigiios , favorisait le vice et cndornoail les consciences. Gerson semble appartenir par ses distinctions et ses équivoques aux casuistes les plus subtils du moyen dge. Conip. siirlout plusieurs de ses sermons. Un des passages les plus surprenants se trouve dans le troisième sermon contre la luxure, t. III, p. 932, où Gerson donne contre ce péché le conseil suivant: cf Tertium remedium est, efficerc ut paucissima fiant peccata, et interdum multa bona facere. Notate quod sit in sccreto et extra fesia et locasancta, cum personis sine vinculo. M On dit parfois que l'humanité ne fait pas de progrès; eh bien ! quel est le prédicateur qui de nos jours oserait prononcer en cl)aire des paroles aussi immorales ? Il faut que la corruption de l'époque de Gerson ait été bien profonde , pour qu'un homme aussi austère n'ait pas rougi de transiger ainsi avec le vice , au lieu de l'attaquer de face et de le condamner sans réserve , comme il eiU convenu au docteur très-chrétien. La principale cause de la dépravation du clergé, son incontinence, suite presque inévitable du célibat , trouve également en Gerson , non pas un adversaire rigoureux , mais un juge indulgent qui ne cherche qu'à pallier le mal et à en atténuer les effets. V. Sermol contra luxuriam, Le, 917: « Violatne persona votumsuum, quando non servat castitatem suam, vel eliam presbyler , aut religiosa persona? Respondeo, quod regulariter votum castitatisfit, quod nunquam vovens coutrahere velit niatriraonium , et pro hoc quis consequenter obligatus est ad castitatem. Ideo non violât votum suum is qui non contrahit matrimonium , quamvis peccet gravissime. »
A cAté de ces cas de conscience équivoques, l'on rencontre chez le chancelier de très-beaux passages sur la vertu véritable ; sa propre moralité ne cède pas toujours au courant du siècle qui l'oblige de se relâcher, et elle lui dicte les règles les plus saines sur la vie pratique de toutes les classes de la société. [Tractatus de modo Vivendi omnium fidelium , t. II , p. 538 et suiv., ou bien le traité si bienveillant contra nimis striclam et serupulosam conscicntiam, t. III , p. 2V1). Comme mystique il insiste sur l'accomplis-
sèment de tous les devoirs chrétiens , mêoae les plus difficiles. Il n'a pas développé sa morale d'une manière méthodique ; il ne la traite que sommairement, et tantôt d'une manière pratique, tantôt d'une manière scolastique , dans les opuscules suivants : Regulœ morales , t. III , p. 73 et suiv. — Definitiones terminortim ad theologiam moralem 'pertinentium , t. III, p. 107 et suiv. — Tract, de jtassionibus animœ , t. III , p. 128 et suiv. ; — et dans le liber de vita sfirituali animœ , t. III , surtout depuis p. 9, où il traite de la nature du péché. Plusieurs autres traités , publiés par Dupin, sous le titre de Opéra moralia , sont plutôt ascétiques que simplement moraux; l'on sait que le moyen âge confondait encore la pratique des vertus avec les exercices de la piété.