‹ Essai sur Jules TellierChapitre 3 sur 6 · A LÉANDRE · texte numérisé non relu

A LÉANDRE

Plus d'un voudrait mourir ainsi que toi, mon frère, Et, vaincu du destin, mais de l'oubli, vainqueur, Laisser pour l'agrandir en cette vie amère, En pâture à toute âme un morceau de son cœur !

Mais s'il est déjà beau, dans l'ombre et la tourmente, D'être ardent plus qu'Ajax à lutter dans le jour, Pour conquérir la gloire adorable et charmante, C'est peu que ta grandeur à qui n'a ton amour.

Et comme il faut encore à ton heure suprême

Le nocturne flambeau par l'amante apprêté,

Comme il faut qu'on te cède, et comme il faut qu'on t'aime,

C'est peu que ton amour à qui n'a ta beauté !

Ah 1 tu mérites moins la plainte que l'envie,

Jeune homme aimé des dieux qui, sous ton ciel lointain,

Connus tout ce qu'on peut devoir en cette vie,

De bonheur à l'amour, et de gloire au destin !

Combien avaient aussi ta force et ton courage, Qui, nul amour n'étant venu pour les saisir, Mourront un jour d'ennui sans quitter le rivage, Pauvres grands cœurs perdus à qui manque un désir !

Et combien ont voulu braver dans la nuit sombre

Le grand frissonnement de l'immense tombeau,

Qpi vont cherchant sans fin leur but qui fuit dans l'ombre,

Pauvres nageurs errants à qui manque un flambeau !

Détachons encore d'une longue pièce fort belle, qui porte comme titre La mort de Léandre, ces quelques strophes qui la terminent :

Il suivait son destin, diront les voix des sages, C'est l'amour, égoïsme à deux, qui Ta poussé, L'homme a ses passions, le vent a ses orages, Et l'un est aussi fou que l'autre est insensé.

Que nous fait son bonheur suivi de ses alarmes 1 C'est par besoin qu'il s'est dévoué pour Héro,

Aimé d'une autre il fut resté sourd à ses larmes Et ce cœur innocent l'aurait eu pour bourreau I

Laisse-les dire, enfant 1 l'Illusion existe.

Jamais en le portant tu n'as vu son lien, Oui, tout est vain : tu fus comme nous égoïste, Mais qu'importe après tout si tu n'en savais rien ?

Ah ! ton âme à jamais coule en cette onde amère, Ton immortalité pare ces flots ingrats, O le plus grand dupé de la grande chimère 1 O le plus fier vaincu des sublimes combats !

Puisque la mort lui interdit de-réaliser l'espérance où il était de remanier les ^Brumes, il convient de ne considérer Jules Tellier qu'en ces deux volumes dont les titres sont inscrits au granit de sa stèle commémorative : Nos Poètes et les T{eliqueSj où son âme se révèle telle qu'elle fut dans la mesure où le miroir des mots peut refléter le visage des âmes.

Certains professent pour Nos Voêtes une estime particulière ; à vrai dire, ce livre n'apparaît pas en son ensemble de beaucoup supérieur aux volumes de critique superficielle qui paraissent au cours de chaque année, et néanmoins il renferme des pages charmantes en leur forme et profondes en leurs pensées.

Il est fâcheux que toutes les pages de ce volume n'aient point le charme et la valeur des quatre études du début sur Leconte de Lisle, Banville, Sully- Prud'homme et Coppée.

Il faut se souvenir aussi que l'étude sur Verlaine fut audacieuse en son temps, car elle est antérieure aux articles de M. Jules Lemaître du Figaro et parut au Parti National à une époque où nul n'osait parler de l'auteur de Sagesse.

Cela témoigne d'une ferveur particulière pour la poésie, n'eussions-nous même pour nous en persuader l'affirmation de la préface :

« En vérité quiconque a fait seulement tenir sur pied dix bons vers, celui-là n'eut-il d'ailleurs, comme il arrive, ni bon sens, ni d'idées, ni d'esprit, m'apparaît encore parfois comme un être privilégié aux cheveux ceints d'une auréole et au front marqué d'un signe. »

Le style de ce livre est exquis de souplesse et de grâce ; la phrase est spirituelle très souvent, toujours claire et très pure, un charme particulier s'y dégage du mélange d'une antiquité approfondie et d'un modernisme très intime. Cela donne une vibration

très spéciale que d'évoquer Silius Italicus au sujet de Victor Hugo ou Rutilius Numatianus à propos d'un écrivain parnassien, lorsque ces rapprochements ne portent point l'empreinte du pédantisme, mais sont le témoignage d'une âme passionnée dont l'érudition accroît et précise le désir d'analogies.

Des nécessités de librairie imposèrent à Tellier des nomenclatures où son âme n'eut pas le temps de se poser, et les noms d'écrivains se poursuivent dans ce livre sans lui permettre d'exprimer le charme qu'il en éprouva. Par moments une phrase laisse pressentir comme le vestibule d'une longue suite d'idées, mais le nom qui vient heurte le plus proche et chacun trébuche sans gravité au seuil de cette voie un instant soupçonnée.

Nous savons qu'il écrivit ce livre en quelques jours, les citations même en furent transcrites de mémoire, mais le lecteur aujourd'hui ne saurait considérer cet ouvrage qu'en un sens absolu et sans prêter attention aux circonstances particulières qui le firent tel, et nous, qui connaissons quel esprit admirable fut celui qui écrivit ce livre même et y pouvons découvrir, après avoir lu les Reliques, les indices

certains d'une grande âme, nous ne les y trouvons pas assez évidents pour que, à ceux qui ignorent Jules Tellier, se manifeste en une clarté soudaine une figure semblable à celle de nos songes, car nos âmes s'impatientent et s'irritent en dépit de leur inaltérable piété, des attitudes où l'objet de leur affection peut s'attester inférieure à l'image suprême et vivante que grava leur fraternelle émotion.

Il est des pages de ce livre qui s'apparentent nécessairement à celles des Reliques, celle-ci entre autres, dans l'étude sur Leconte de Lisle :

« Si le poète invoquait autrefois la mort, c'est peut-être qu'il la craignait déjà. Pourquoi la crainte ne conduirait-elle pas à l'aimer ? Qui la craint y songe souvent et il n'est pas de songe continuel où l'on ne finisse par trouver quelque douceur. Et puis cela n'est-il pas naturel vraiment que l'idée de la mort mène au dégoût de la vie ? Qu'est-ce qu'une existence d'un jour, empoisonnée par l'horrible attente de l'instant final. Il est affreux qu'il faille mourir. Mais dès qu'il le faut et qu'on le sait il n'est pas moins affreux de vivre. Autant la mort tout de

suite, on sera délivré du moins de la torture d'y songer. » (i)

Mais ces pages-là sont trop rares, et si spirituel que soit le style, si particulier que soit le tour d'esprit, l'âme profonde de Tellier n'y transparaît pas suffisamment, et c'est cette âme que nous voulons saisir au delà des mots qui la voilent.

Le livre est une parole, plus silencieuse, une parole plus près de l'âme : mais il n'appartient pas à tous les livres de nous découvrir les trésors cachés de la beauté spirituelle; il en est peu qui soient des « confessions d'âmes », le livre des Reliques en est une.

Ce n'est pas en la personnalité extérieure d'un « moi » qu'une âme se révèle le mieux ; à ce compte l'autobiographie triompherait : des œuvres d'une impersonnalité presque parfaite, au sens où le voulait Flaubert, nous découvrent mieux tout le mystère des évocations psychiques que les « mémoires » ou « souvenirs » des « illustres », et au travers des mots on croirait, sans attribution personnellement humaine, l'éternelle beauté du regard de. Psyché transparaît.

(1) Nos Poètes (pages 18-19).

L'âme de Jules Tellier fut adorable; elle sut, durant son passage parmi nous, les deux plus exquises choses qui soient : la fraîcheur sans cesse rénovée des impressions enfantines, la douceur triste et résignée des pensées de certaines femmes vieillissantes.

Elle connut de l'enfance les adorations un peu exclusives qui dispersent moins les forces affectives; elle en eut les mystérieuses sensibilités, les tristesses presque soudaines et les joies claires ; elle en eut les songeries irréalisables; elle sut ce que savent seuls les enfants et les poètes : rêver aux anges, « jouer en rêve autour des fontaines de la Destinée » (i), imposer aux choses à travers l'âme la grande transfiguration silencieuse (2) ; elle sut en son inexpérience même « inventer la vie ».

Mais elle connut aussi, pour avoir trop inventé la vie, la tristesse de savoir les choses sans saveur, les mélancoliques contemplations d'amours défuntes. « Il est toujours triste d'aimer quand on a passé l'âge où l'on croît l'amour éternel » (3).

(1) M. Maeterlinck, PelUas et Mêlisande.

(2) H. de Régnier, Le Bosquet de Tsychè.

(3) %eliques, Discours à la Bien- Aimée,

Et c'est le double charme de cette âme, elle eut les profonds espoirs presque inconscients des coeurs qui ne croient plus, l'indifférence hésitante pour la vie que l'on sait décevante et l'indestructible admiration pour la Beauté formelle ou profonde; elle ignora les haines qui grandissent aux coeurs des hommes déçus ; elle se berça dans le scepticisme bienveillant de ceux qui rêvèrent la vie très belle sans y avoir jamais vraiment cru, de ceux qui regrettent parfois le passé mais qui ne voudraient pas cependant recommencer la vie.

« Ceux d'entre nous qui ont le sens de la fuite des choses et l'obsession de la mort certaine, le nouveau les attire peu ; mais ce qu'ils ont aperçu une fois, ils ne peuvent se faire à l'idée de ne le retrouver jamais. Ils ont moins la passion de voir que de revoir (i).

Puisque c'est là qu'il faut descendre Gémir pourquoi, pourquoi prier ?

Mal et bien font la même cendre Au fond du même cendrier. » (2).

^i) Cliques, De Toulouse à droite.

(2) La Cloche llluslrèe, n° du 13 Mars 1886.

Cette âme eut tout ensemble le charme de ce qui va naître et la mélancolie des choses mi-fanées, ondulance captrice presque indicible, irréelle apparence où afflue une vie insoupçonnée.

Tellier n'est plus pour nous ce. grand garçon un peu las, au sourire si particulier, aux yeux si creux qu'ils semblaient être conformés uniquement pour regarder au dedans ; ce n'est plus cette voix sourde qui scandait les vers de Lucrèce ou de Lucain, de Vigny ou de Hugo ; ce n'est plus le personnage paradoxal et falot qui prit le nom de Tristan Noël ; c'est à travers les phrases si pures des Reliques une âme adorable et séductrice.

Qui de nous, ayant lu le Discours à la Bien-Aitnée ou la Prière, n'en emporte en soi une impression obsédante de rêve hautain et de souffrance contenue?... Qui pourrait, ayant lu les Notes de Tristan Noël, oublier des images ou des pensées semblables ?

« Je n'atteindrai pas l'idéal et je ne puis me retourner vers le réel. Avez- vous vu se débattre des crabes tombés sur le dos? Ils agitent désespérément

les pattes sans pouvoir se redresser et contemplent avec effarement ce ciel lointain qui n'est pas fait pour eux ? »

« Je n'ai jamais entendu sans étonnement une marche militaire. Cette musique-là a l'air persuadé qu'il y a un intérêt à aller quelque part. »

Qui ne percevrait aussitôt l'originalité de cet esprit délicieusement paradoxal, d'une souplesse qui évoque en nous Renan ou M. Anatole France.

Car certes, c'est aussi bien à ceux-là que se rattache l'œuvre de Tellier, que l'on considère les Notes de Tristan Noël ou la Cité Intérieure ; c'est plutôt même à ceux-là qu'aux écrivains de sa génération, plutôt à ceux-là qu'aux romantiques, auxquels cependant il s'apparente, qu'il faut rattacher, dans la chaîne ininterrompue des œuvres littéraires, le chaînon mince, mais d'un or si pur et d'une ciselure si fine, que nous confia le consciencieux et précoce artiste.

Le romantisme s'offre naturellement à l'esprit dès que l'on parle de Tellier; sa vénération pour Hugo éclate en maint endroit des %eliques. Certains même se sont plu à exagérer l'admiration qu'il professa pour Hugo, jusqu'à la représenter comme un culte

exclusif. H l'aimait au point d'en pouvoir réciter des centaines de vers ; mais il en connaissait les défauts et quelques-uns de ses amis se souviennent encore de certains pastiches fort habilement faits où la manière de l'auteur des Contemplations était spirituellement parodiée.

Il le connaissait mieux que quiconque pour l'avoir lu, relu, et s'en être pénétré, et c'est à lui que M. Paul Meurice confia le soin de classer et de débrouiller les manuscrits du maître ; mais l'hugolâtrie de Tellier ne fut jamais que fort relative et s'il ne goûta pas Lamartine et quelques autres, ce n'est point une raison d'affirmer qu'il n'admirait que Victor Hugo.

De toutes façons, cette admiration même ne suffirait point à le faire ranger parmi les romantiques, s'il n'avait en son esprit des témoignages plus réels de sa filiation littéraire.

Comme l'a fort excellemment dit M. H. de Régnier au sujet du romantisme :

« On maudit moins la vie pour ce qu'elle est que pour ce qu'elle n'est pas et qu'on lui reproche de ne pas être. Le grand grief contre elle est sa médiocrité.

« On lui en veut plus de ses désillusions que de ses maux véritables, son tort est d'être inférieure à ce qu'on imagina d'elle. » (i).

Tellier ne dit-il pas :

« Si bien que le jour où je pus enfin posséder les objets souhaités je n'en jouissais plus, ayant épuisé à l'avance, en les rêvant, tous les plaisirs qu'ils m'auraient pu donner. » (2)

Hélas, après des ans de recherche et d'attente, Quand chacun des objets du rêve fut trouvé, Je n'en jouissais plus pour l'avoir trop rêvé. (3).

C'est le même besoin d'échapper à la vie, par le rêve, par des constructions imaginaires d'une vie où le Destin serait toujours avec nous, dans des contrées aux couleurs plus franches, plus claires.

« Un premier caractère de l'idéal romantique, a écrit M. Paul Bourget, est ce que je nommerai, faute d'un terme plus précis, l'exotisme. » (4).

Le souci de l'exotisme hanta Tellier durant le

(1) H. de Régnier, Figures et Caractères, Un Jeune Homme.

(2) Reliques, 'Discours à la BUn-Aimie.

(3) Cliques, Cité Intérieure.

(4) Essais de Psychologie Contemporaine, G. Flaubert.

temps qui s'écoula entre son enfance et sa complète adolescence, certaines pages en portent une empreinte qui se poursuivit, modifiée, il est vrai, durant la brève maturité de celui qui s'acheva presque au même temps qu'il débuta.

De nouvelles influences s'exercèrent cependant à détacher Jules Tellier du romantisme.

Les romantiques, incapables d'abandonner leur personnalité pour revivre les moeurs exotiques, désireux de faire obéir la nature aux mouvements de leur âme et non point de la eonsidérer comme une force irrésistible et indifférente, se créaient un décor, toile de fond, à leurs spectacles sentimentaux, et donnèrent ainsi des contrées étrangères des impressions la plupart du temps fausses.

Il ne siérait point de confondre le « faux » et « l'artificiel », et si les fabricants de fleurs fausses les désignent sous le nom d'artificielles, nous ne manquerons pas néanmoins d'appeler fausses les fleurs en papier ou en tulle, et nous ne saurions dénommer autrement qu'artificielles certaines variétés d'orchis ou de tulipes obtenues à l'aide de cultures complexes.

Tellier s'éloigna de la fausseté romantique, ce qui

ne l'empêcha pas d'être bien réellement un de culture, un esprit surchargé de lectures mandarin las » ou « un rhéteur ennuyé », il l'écrivit. Il dirait avec Maupassant :

« Et dans la tête aussi j'ai l'âme des Latins très usée. » (i)

L'influence des lettres antiques dont il nourri avec amour s'exerça sur lui, aussi \ l'antiquité grecque que de la latine, mais par rement de la décadence, où il retrouvait cette des sentiments et cette subtilité de la pensé rechercha toujours.

Cette culture classique lui donna assurérr sens de la mesure dans l'expression des sentin des pensées qu'ignorèrent trop souvent les vé romantiques.

Une autre influence l'en devait écarter en temps, influence plus physique, plus perse plus puissante : son tempérament de septeni son goût pour les brumes, les brouillards.

Tout ce qui tremble ondule, et frissonne et chaio son besoin de rêve flottant.

(i) Lettres inédites.

(2) Albert Samain, Au Jardin de V Infante.

manquer, et il manque en effet, quelque ouble et de profond à la poésie des peuples

jour se lève ainsi », dit-il à propos d'un leil dans le Midi,

luence ne lutte-t-elle pas à son tour contre atin de son âme ; ceci n'est-il pas une >n intime ?

I pourrait expliquer alors ce sentiment ire qui entraîna tant d'écrivains et d'artistes

vers l'Italie. Pourquoi Keats, Shelley, »abeth Browning et tant d'autres, se senrésistiblement entraînés vers le sol latin, lue certains coins de cimetières italiens des « panthéons anglais ? » Pourquoi /agner déploya-t-il mieux son génie ailecette Vénétie où il mourut? Pourquoi 5cri vit-il le Gai savoir à Gênes et Zara- Rome ? Pourquoi certains drames d'Ibsen omposés en Italie ? Et cependant aucune îatérielle ne les y contraignait.

:-il dans l'âme de l'artiste un sens des nécessaires à la création de l'œuvre ?

îptentrionale, en proie aux rêves mélan-

coliques et aux doutes, se sent-elle plus en paix dans la certitude lumineuse que donne le soleil aux lignes et aux contours des horizons méditerranéens : qui nous le dira ? Et c'est ainsi que malgré sa culture latine et son amour profond pour les visions ensoleillées, Tellier écrit :

« J'ai rêvé que ce serait une chose belle, douce et triste qu'une terre où il ferait toujours nuit. »

fit s'il aime la nuit d'une passion étrange, ce n'est point en temps qu'élément de terreur et de drame romantique, ce n'est pas comme décor de l'horrible, répétant avec les sorcières de Maèbeth « l'horrible est beau », ou bien évoquant quelque planche de Dévéria ou de Gustave Doré. Ce n'est pas en son sens macabre qu'il aime la nuit, non plus qu'en son sens satanique. Tellier ne goûta jamais le satanisme en Baudelaire, et ne prisait en Rollinat que le poète rustique. Il aime la nuit pour son calme, sa grandeur, son absolu repos. Il l'aime comme plus proche du royaume où s'en doivent aller peut-être au delà la vie, les âmes humaines.

Apportant au sein de lui-même un tempérament plus contenu, s'exprimant en une forme volontaire-

ment concise, il s'éloigne des « truci ce morceaux » de Hugo ou de Gau du Capitaine Fracasse ou d'Albertt* nommer ceux à qui Tellier se rat écrivains du romantisme, c'est d'abo il fait songer par la noblesse de son aussi il faut bien le dire, par la séc Hère de sa forme poétique ; mais c moins d'orgueil et plus de souplesse

Tellier eut été incapable des élans traversent la Colère de Samson ou la il il n'a pas cette hautaine confiance e:

n'a pas la Foi qui relève sans cesssc attristée de l'auteur de Moïse, peut-< que Jules Tellier eut moins de pas de tendresse, nul dédain mais de l'ii grandeur mais aussi moins d'attitude Vigny, il convient de l'unir à un mantiques, un romantique sans cab orgueil, que les classifications littéral temps dans l'ombre, le douloureux Gérard de Nerval.

Il y a chez Gérard de Nerval comi

en outre du romantisme, un sentiment poignant imprime son caractère à chaque page de l'œuvre qu'on pourrait appeler « l'obsession de l'éphémir L'un et l'autre ne purent regarder les choses s être hantés de cette idée de passage rapide, de ( traction de mort : c'est la pensée qui relie Pœi totale de l'admirable Leconte de Lisle.

Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas éternel ? (i)

Mais si ce pessimisme leur est commun avec conte de Lisle, avec Vigny, de Nerval et Tel s'éloignent tous deux de la tradition pessimiste écrivains du dix-neuvième siècle par un sentim profond d'humilité et de résignation.

Certes Vigny et Leconte de Lisle s'enferment leur pessimisme ; ils se persuadent un peu plu chaque moment que tout est vain en dehors d mort ; mais tout n'est pas vanité cependant pour e puisqu'ils ne sont point parvenus à croire à la vai de leur orgueil.

C'est l'orgueil qui dresse la Colère de Samson fait hurler la Mort du Loup, et Leconte de L

(i) Leconte de Lisle, L'Illusion Suprême.

exalte l'orgueil de ceux qui ne s'inclinent pas : que ce soit Quaïn devant Javeh ou Hialmar mourant le soir du combat. Gérard de Nerval et Tellier se sont persuadés que l'orgueil même est vain, et sans dédain et sans envie, sans révolte, ils acceptent la vie fatale dans la douceur mélancolique d'un nihilisme résigné.

C'est ce qu'exprimait Tellier vers 1885, dans ce sonnet inédit :

N'ayant pu rien tenter, ni vaincre mon envie Sans espoir, sans courage et sans but, désormais Je garde en moi mon rêve impossible à jamais, Toute issue à sortir de ce mal m'est ravie.

C'est comme un cours plus lent du fleuve de la vie Devant des jours sans fin, plein d'un ennui profond En moi régnent le vide et la torpeur que font Les vœux abandonnés dans l'âme inassouvie.

Nul ne sait le secret sous mon masque enfermé Et qu'en ce faux stoïque ont lentement germé Tant de désirs et tant d'angoisse et tant de rage,

Triste et morne et lassé d'avoir trop tôt vécu, J'ai donné pour parure à mon orgueil vaincu Un calme si profond qu'on me prend pour un sage.

C'est ce qu'il exprime ailleurs dans le « Discours à la Bien Aimée ».

« Car l'enfant n'y songe pas, mais le sage sait bien que le chat qu'il caresse mourra et qu'il en caressera d'autres encore qui mourront de même, et ce lui serait un tourment s'il avait pour son chat une affection plus profonde. »

Et c'est par ce scepticisme bienveillant, par ce nihilisme intellectuel, que Tellier fait songer un peu à Renan et beaucoup à M. Anatole France : il a souvent cette ironie charmante propre à l'auteur du « Mannequin d'Osier ».

« Et voilà comment le cheick Mohamed ben Sliman, pour s'être un soir assoupi dans un fauteuil Voltaire, et pour y avoir eu un songe inspiré du Prophète son patron, s'éleva sur ses vieux jours à la sagesse infinie et parfaite, laquelle, ainsi qu'il aimait à l'enseigner par la suite aux adolescents, consiste à la fois à s'étonner de tout et à ne s'étonner de rien. » (i)

« .... Et il ne fallait pas songer non plus à quelqu'une de ces histoires psychologiques, où l'on peint

(i) Reliques.

la douleur d'être heureux parfaitei de ne parvenir point à souffrir d'ar

Il nous est impossible d'afEnr Jules Tellier, s'il avait vécu ; sino ment, il fut pyrrhonien, et s'il i charme que possèdent certaines ; douta pas qu'elles ne fussent pi d'autre que des apparences. Il écr Stendhal commençait à influencei française, c'est-à-dire à l'heure où 1 timent dans la littérature française point atteint isolément par Stend!

siècle.

Il écrivit au temps où les princif du moi » commençaient à être plu:

par son intime ami M. Maurice B; du « Jeune homme », qui se poi le xix e siècle depuis René et Oberma l'altruisme d'à présent, n'était encc une notion d'individualisme plus é

(i) Reliques,

traduisait alors qu'en un anarchisme actif tains, en un nihilisme résigné chez certa comme Tellier (i).

Peut-être le développement normal de eut-il amené naturellement la transformat pyrrhonisme en cet altruisme consolateur prègnent si fortement les prodromes de la tout à fait contemporaine.

Certaines notes éparses de Tellier en d très vague soupçon, ainsi que certaines pi dentés au cours de ses chroniques. « C'est au contraire qui est nouveau et qui aura mot ». (2)

Nul ne sait ce qu'il fut devenu s'il eût assurément sa personnalité se fût déga encore du sein des lectures qui l'oppressai* mal fut d'avoir trop lu ; il ne prit plu choses réelles souvent, sinon pour les comme matière à littérature.

« J'ai ce travers commun à beaucoup d

Camille Mauclàir. Le Jeune homme littéraire au XIX* > (2) 7(fliques, Le Pessimisme des Jeunes.

m'intéresser moins aux choses qu'à leur transcription littéraire. » (i)

C'est la grande souffrance de l'artiste que cette

transposition des choses, qui en fait nier la réalité

objective; c'est le mal du grand et cher Flaubert,

s'attristant plus à la mort de sa 'Bovary qu'à la perte

d'une de ses relations intimes ; c'est l'état d'esprit qui

s'exprima un peu paradoxalement dans la phrase de

l'admirable artiste que fut Stéphane Mallarmé :

« Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. »

C'est ce que dans une de ses « Proses » dit la

Bien-Aimée : « Le mal dont vous mourez, c'est de

ne pas voir les choses ».

Son enfance précoce les avait vues suffisamment pour en savoir la vanité et l'amertume, pour concevoir, selon le mot de Dostoiewsky, « toute la misère d'ici-bas ».

« A l'âge où d'autres jouent à la balle j'ai grandi taciturne, occupé de chimères sombres, et à l'âge où d'autres commencent à songer à leur cousine, il se trouva que j'avais tant rêvé que le rêve avait comme usé mon âme. »

(i) Reliques, Proses.

Chateaubriand appelait Hugo « l'ei qui, à son tour, appelait Rimbaud enfant ». Qu'eussent-ils dit tous de nous avons perdu .et dont l'enfance infiniment plus que l'enfance de Hug sion n'était que d'un bon élève de Y de J.-B. Rousseau, plus même que < des Illuminations, par sa philosopha précocité demeure étrange.

Doux enfants dont le cœur muet, quoic Est plein d'un grand mépris de la cours Qui n'êtes plus compris tout entiers de <

Ce Philippe l'Arabe au regard triste et c Aux yeux d'Oriental intelligent et grave Qui n'avait pas encor douze ans quand A son tour l'égorgea sans qu'il poussât Qui savait tout d'avance, et n'a jamais s

Tel il s'évoque par moments en la ou le rythme mystérieux de ses « s'évoque, âme sceptique à la fois et

(i) La Cité Intérieure, Dangers du Rive.

(2} La Cité Intérieure. Princes de la Jeunesse.

si puissante que fut sa pensée, si logique que fut son raisonnement, il ignora la sécheresse du cœur et l'aridité de l'âme, il connut ce que la vie a de meilleur pour les pensées inquiètes, la bonté, la bienveillance et l'amour.

Il fut surtout une âme passionnée. Peut-être sont-ce les âmes sceptiques qui aiment avec le plus de tendresse et le plus de douceur, elles sont mieux dégagées des sentiments quotidiens, et se résignent aux ruptures pu aux deuils pour y avoir souvent songé.

Surtout il aima la Beauté d'un amour profond, on croirait même désespéré. Partout il la chercha, dans les lignes, les formes, les pensées.

Il l'aimait d'un amour d'Hellène qui se serait retiré aux brumes septentrionales. Il eût peut-être, s'il avait vécu, réalisé ce que nous attendons à présent, l'union expressive de la beauté formelle chère à l'esprit latin et de la beauté profonde des races du Nord : cette pensée accroît encore notre intime regret.

Il aima la Beauté dans les lignes féminines, aussi bien que dans les phrases des maîtres, ou dans les ondulances rythmiques des vers remémorés. Sa pensée même fut amoureuse. Il aima tout ce que Ton

peut aimer de durable en ce monde éphémère, toute la Beauté ; il aima la vie pour ses apparences et ses rêves, il aima jusqu'à sa mort, il aima jusqu'à la Mort elle-même.

Fantôme qui nous doit dans la tombe enfermer, Mort dont le nom répugne et dont Piraage effraye, Mais qu'à force de crainte on finit par aimer Puisque la vie est vaine et que toi seule est vraie...

O la peur et l'espoir des âmes, bonne Mort...

O très bonne aux vaincus et très bonne aux vainqueurs,

Qui sur leurs fronts à tous baisent les cicatrices,

O des douleurs des corps et de celles des cœurs

La sûre guérisseuse et la consolatrice. (1)

Au moment où il partit pour ce voyage au retour duquel il devait s'éteindre à Toulouse, il confia à quelques-uns qu'il ferait paraître un livre, La Mort, sous une couverture noire rehaussée d'un filet blanc et d'un titre en blanc.

Cette intention n'était qu'une passagère expression de son état. A l'obsession de l'éphémère s'unissait en lui la nostalgie de la mort, le désir anxieux de l'anéantissement, la soif d'un au-delà auquel il semblait qu'il eût déjà appartenu, cette nostalgie qui

(1) Reliques, Prière.

Élisait dire au pauvre Shelley : « J'ai aimé Antigone dans une autre vie ». Et c'est cette nostalgie, cette douceur triste qui fait le charme si subtil de ses vers et de ses proses, ce sens des nuances fines qui se montre dans cette très simple petite pièce que certains, aux soirs tombants sur l'âme frissonnante, aiment à se redire.

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