‹ Essai sur Jules TellierChapitre 4 sur 6 · LES TROIS SOIRS · texte numérisé non relu

LES TROIS SOIRS

C'était un soir d'avril, sous les rameaux mouvants, Nous nous taisions. Souvent, le soir, tu te recueilles, Un vent frais t'effleurait comme effleurent les vents, Et les feuilles étaient vertes comme des feuilles.

Un soir d'août très chaud, très languide et très las, Dans le jardin, parmi les fleurs toutes écloses, Nous nous taisions, et les lilas étaient lilas, Et les roses étaient roses comme des roses.

Nous nous taisions, un soir de décembre, aux lueurs Que jetait dans la chambre obscure l'âtre en flammes» Et nos deux cœurs battaient comme battent les cœurs, Et nos âmes étaient tristes comme des âmes.

Cela n'égale-t-il pas le charme de certaines pièces de Gérard de Nerval, un Gérard de Nerval qui aurait beaucoup lu Henri Heine ?

Les « Proses » seraient toutes à citer, ces pages réunies par le destin sont un chef-d'œu pureté. Il en est qui font songer aux Petits E en prose de Baudelaire» pour la perfection.

« Que la vie soit pour toi comme une fenê soir ouverte à l'Occident sur nulle autre chose < plaine et qu'un ciel, comme une fenêtre à demi dans le flot montant du soir, entre la grande brune à ce point solitaire et douce qu'elle et la vanité de tout ce qui n'est pas la solitude douceur, et le grand ciel triste et vague de champs pâles sont répandus tout autour de la : colique ascension de l'étoile Hespérus... »

Le secret du rythme des « Proses » nous écl il y a là « quelque chose de trouble et de prof comme l'a dit Tellier, qui nous émeut longi] comme en quelque sibylline magie d'une vo parlerait d'amour à travers le voile de la mort

Il n'est juste de parler des morts que pour < le bien qui convient, ou plutôt il n'est péri parler que des morts dont on peut dire des

douces. Laissons ceux-là dont on n'en peut pas dire disparaître dans l'oubli des inimitiés à jamais défuntes.

La mort rapidement ronge l'image des disparus que Ton néglige ; que les formes de ceux qui ne surent qu'exister, mais ne surent pas vivre, s'épuisent dans le sombre entassement des jours posthumes, et plaisons-nous à remettre de temps en temps, d'un doigt discret, quelques traits aux images que l'absence estompe en nos âmes.

Aimons par delà la mort ceux qui surent toute la Beauté, puisqu'ainsi que le disait le douloureux Leopardi : « Il y a deux belles choses en ce monde, l'Amour et la Mort ».

« Il n'y a que les morts qu'on aime d'un invariable amour annobli par l'absence éternelle, sans plus ni heurt, ni tiédeur, ni malentendus. Il n'y a que les morts qu'on puisse aimer toujours. » (i)

Sur le chemin pénible et grave où s'exaspèrent les vies humaines, Jules Tellier, tu fus celui qui passe hâtivement, Tristan Noël dont le nom évoque à la fois des tristesses fatales et des cloches tintant en

(i) G. Rodenbach.

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l'annonciation de quelque joie advenue ; tu ne pus atteindre à la sérénité de la joie, de l'indifférence ou de la douleur.

Tu fis ton court voyage parmi nous, accompagné de deux formes que nous ne connûmes vraiment qu'après que tu nous eus quitté, et Tune était l'Amour, dont le voile aux couleurs changeantes te laissait voir la vie un peu lointaine, flottante on eût dit, et tour à tour glauque et triste comme la mer, claire et joyeuse comme le ciel ; et l'autre était la Mort, dont le voile noir évoquait pour toi le calme adorable des nuits. Et celle-ci t'entraîna enfin bien plus tôt que nous ne l'eûmes voulu. Mais ta grande âme usée de doute et de désir ne pouvait plus soutenir l'étreignante angoisse d'aimer et de savoir.

Ainsi dans l'automne qui s'attriste de floraison* déchéantes, sur la stèle de granit dur, où le lierre évocateur des triomphes posthumes lentement monte : l'effigie de bronze, que dressèrent l'admiration et la piété de quelques-uns, regarde obstinément de ses yeux caves la chute éternelle et douloureuse des feuilles mortes que le vent sème sans cesse aux allées coutumières, restes décolorés de virides vanités, cen-

dres de passions défuntes, tandis que douloureusement les fûts des troncs se perpétuent en un effort torturé vers la sérénité d'un ciel qu'ils n'atteindront pas.

Septembre içoi. Décembre 190).

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