‹ Essai sur l'amitéChapitre 10 sur 13 · ENTRE QUI L- AMITIÉ PEUT-ELLE EXISTER · texte numérisé non relu

ENTRE QUI L- AMITIÉ PEUT-ELLE EXISTER

rapprochera de Dieu. C'est pourquoi il s'efforce de leur communiquer la générosité dans la lutte, le bonheur de la paix intérieure, l'honneur humain et l'honneur surnaturel... tout ce qui fait la vie chrétienne totale.

Les choses ne vont pas toujours ainsi. Plus que tout autre, le ministère sacerdotal auprès des jeunes est fertile en déceptions. A côté des âmes magnanimes mentionnées tout à l'heure et qui composent la classe d'élite, se placent ces trois catégories : les positifs, les inconstants, les prodigues.

Ici, j'appelle, unpeu conventionnellementpositives, les âmes qui refusent de s'élever au-dessus d'un certain degré de vertu. L'idéal qui monte toujours et qui n'attire par plus de splendeur que dans plus d'éloignement, ne les tente pas Elles se contentent du nécessaire. Le beau type de cette catégorie est le jeune homme qui se présenta à Jésus, au mom.ent où le Maître venait de quitter la Galilée pour la dernière fois. « J'ai observé tous les commandements depuis mon adolescence », disait ce jeune homme. Bel aveu et belle âme ! On comprend le regard affectueux que Jésus lui donna. Mais pourquoi ce brusque arrêt dans cette marche vertueuse? Pourquoi ne pas tendre de tous ses efforts vers le nouveau progrès indiqué par Notre-Seigneur? Ce jeune homme possédait une grande fortune et n'avait pas l'esprit de détachement. Il quitta Jésus; il s'en alla triste. Comment quitter Jésus sans être triste?

Nous avons souvent retrouvé ce jeune homme sur

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notre chemin. Pendant longtemps il nous édifia par ses joyeux élans vers le bien. Un jour nous lui dîmes : « Il vous manque une chose pour réaliser la totalité des desseins de Dieu sur vous. » Quoiqu'il comprit l'obligation proposée, nous n'obtînmes de lui que des délais. A la fin, il s'en alla... triste. Et nous fûmes tristes aussi. Quelle est amère alors, la tristesse du prêtre! Mais Jésus, dans l'Évangile, ne parle pas de celle qu'il éprouva en pareille circonstance.

11 y a les inconstants. Ceux-ci se développent tout entier en superficie. Cependant, par un luxe de façade qui imite assez bien la générosité, ils attirent parfois l'attention de l'apôtre. Celui-ci jette à pleines mains la semence dans ce qu'il croit la bonne terre de l'Evangile. En même temps, il cède à ce qu'a d'attrayant un extérieur de loyauté et d'amabilité; il entend avec quelque charme les mots d'affection et de reconnaissance qui se murmurent à ses oreilles. De cela, il jouit surtout parce qu'il sait que pour faire du bien, il faut aimer et se faire aimer. Mais enfin, il donne franchement son dévouement. Et tout va... jusqu'au moment où les circonstances amènent la nécessité d'un sacrifice, l'obligation d'un effort. Le prêtre demande l'effort, il fait observer que le sacrifice s'impose. Alors, tout s'effondre : la piété et l'amitié. De toute la semence, rien n'a levé; de toute l'affection, rien ne survit.

Quelquefois même, aucune circonstance extérieure n'intervient. Les caprices d'une humeur changeante, sans cesse avide d'émotions nouvelles, ont suffiàpro-

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duire la désertion. « Ames de passage », dirait Paul Bourget. Elles manquent de la consistance qui est la condition des nobles attachements; elles ne sont constantes que dans leur inconstance.

Cependant, à côté de ces jeunes gens d'essence volage, il y en avait d'autres, plus réservés, plus profonds. Ils attiraient moins l'attention; ils se contentaient d'un dévouement plus discret. Délicats et diligents, ils mûrissaient tout conseil, ils réfléchissaient sur toute remarque, ils accueillaient avec une gratitude affectueuse et distinguée les plus simples marques de sympathie ou d'intérêt. Tout ce qu'il y a de beau, de noble, de pur se développait profondément en eux. Alors même qu'ils ne la voyaient pas, ils semblaient deviner l'heure où les autres trahissaient. L'apôtre les trouvait assidus auprès de lui, sans agitation comme sans mystère, donnant spontanément les fruits d'un cœur absolument chrétien et persévéramment attaché : âmes de force et de grâce, également faites pour les sommets de la vertu et pour les hautes cimes du dévouement et de l'amitié.

Il y a les prodigues. Brusquement, le prodigue aborde une question d'intérêt et quitte son père. L'amour paternel n'est rien ; l'argent est tout, puisqu'il procure les joies mauvaises auxquelles aspire uniquement l'égaré. O prêtre, nous ont dit les prodigues, je te laisse ta sollicitude et tes conseils, et je prends ma liberté. Et nous les avons vus partir pour les régions lointaines où les pauvres âmes ont faim, faim jusqu'à en mourir.

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Les positifs, les inconstants, les prodigues passent ; parfois, ils se mu tiplient. La parole de Lacordaire retentit lugubrement au fond du cœur du prêtre : « La jeunesse est trop légère pour l'amitié; elle n'est encore assise ni dans ses pensées ni dans ses volontés... J'ai laissé sur le chemin, comme des dépouilles opimes, bien des affections qui m'avaient séduit; j'ai vu périr dans mon cœur l'immatérielle beauté de plus d'une âme aimée. »

Que font en nous les déceptions, sinon épurer la flamme de notre affection? Après chaque nouvel abandon de nos jeunes disciples, la charité du Christ nous presse davantage. Nous n'aimons que les âmes et nous les aimons pour Jésus-Christ. Nous le savons aussi : quand les prodigues s'en vont, leurs frères restent fidèles, et les prodigues eux-mêmes reviennent. Nous les attendons toujours, comme attendait le père de la parabole évangélique, et, dans l'attente, pour animer notre espoir et soutenir nos prières, nous nous souvenons des émotions que nous causa le dernier retour. « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous. » — « Mon fils était mort et voilà qu'il est ressuscité; il était perdu, le voilà retrouvé. Et la fête fut grande. »

Il semble que, parmi tous les guides d'âmes qui ont vécu au siècle dernier, Lacordaire occupe le premier rang, par la sympathie et la force du dévouement qui l'ontsans cesse entrainé vers les jeunesgens. Ses pénitents ont raconté combien il était tendre et combien il était fort. « Je m'étonne de l'extrême degré

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d'amitié que le Père me porte, écrit Henri Perreyve encore étudiant. Il vient me voir comme un de mes camarades et il se fâche quand je me confonds.» Quel cœur aimant on devine sous le feu de ces paroles : «Tant que vous vous ouvrirez à moi, tant que je ne vous rebuterai pas par la franchise avec laquelle je vous montrerai vos défauts et vos vices, rien ne sera perdu ; mais le jour où vous sentirez que je vous pèse ce seront l'orgueil et la volupté qui seront vos maîtres, et vous deviendrez capable de tout, sauf peutêtre de manquer à l'honneur selon le monde... Oh ! combien je désire vons sauver ! Combien j'ai désespéré de vous ! Combien j'ai fait d'efforts pour vous ouvrir les yeux du côté de Jésus-Christ ?> Mais il avait ses rigueurs. Il faisait de l'inviolable pratique de la chasteté, la condition essentielle de sa direction. Il allumait dans les cœurs un amour de Dieu si passionné, qu'il pouvait formuler, sans crainte de trouver la défaillance, des interrogations comme celle-ci adressée à Charles Perraud : «Mon enfant, ne voudriez-vous pas être jeté pour l'amour de Jésus-Christ dans une fosse pleine de serpents ? » Lui-même s'est peint admirablement dans ce court portrait qu'il a tracé du bienheureux Pierre Fourrier : « Fort comme le diamant; tendre comme une mère.» C'est aussi à lui que pensait M. de Falloux, lorsqu'il écrivait : « Les prêtres sont des cœurs maternels dans des âmes viriles. » A toute la pompe oratoire de ses sublimes conférences, il préférait la parole qu'il adressait dans le confessionnal à ses jeunes amis, « la petite parole

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du Christ, le cri inconnu, mystérieux de la parole de Dieu à chacun ; la parole qui parle à l'âme, qui de toute éternité n'a été destinée qu'à vous, cette petite parole qui a fait tous les saints. » Le souvenir des leunes âmes lui cause des attendrissements jusque sur son lit de mort. « il me semble que j'ai toujours voulu servir Dieu, l'Eglise et Notre- Seigneur Jésus-Christ... J'ai aussi beaucoup aimé, oh! oui. beaucoup, les jeunes gens : mais le bon Dieu saurait-il m'en faire un reproche ? »

A côté de Lacordaire, on peut placer dans la liste des prêtres amis de la jeunesse, M^'"" d'Hulst, le Père Olivaint, le Pèrede Ravignan...C'estdevantle cercueil de ce dernier que l'é vêque d'Orléans laissait tomber un dernier « adieu au nom de cette jeunesse française si généreuse, si ardente au bien, quand elle rencontre des guides dignes d'elle».

J'ajouterai deux remarques bien faites pour clôturer ce chapitre. L'une d'elle est prise dans les lettres du Père Lacordaire à des jeunes gens: « La première chose pour tout chrétien, partout où il se trouve, c'est d'avoir un père, un maître, un ami spirituel. » L'autre est empruntée aux conseils qu'un grand chrétien, un ancien élève de l'Ecole Normale, donnait à son fils après lui avoir parlé des amitiés qui se nouent parfois entre un homme mûr et un jeune homme : « Au nombre de ces amis privilégiés, jeté souhaite de pouvoir ranger le prêtre qui dirigera ta jeunesse, à l'heure des plus grands périls, à la période décisive qui, je n'en doute pas, t'enrôlera pour jamais dans l'armée

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chrétienne, dansles combattants qui, en toute carrière, restent inébranlablement attachés à Dieu. La persévérance est plus facile quand l'affection, autant que le devoir, nous appelle vers le médecin de nos âmes. C'est une des récompenses d'une bonne jeunesse que ces affections providentielles qui placent sous les yeux de celui qui débute dans la vie, les grands exemples en même temps que les sages conseils. » [Heinrich.)

Une sympathie touchante unit parfois un jeune homme qui commence la vie, qui est encore ignoré, avec un homme tout éblouissant des feux de la gloire. A décrire cette sympathie, le poète historien Michelet a consacré quelques lignes exquises : « Ces jeunes générations aimables et confiantes qui croyaient en moi me réconcilièrent avec l'humanité... Les voilà tous dispersés, et plusieurs — si jeunes ! — sont morts. Peu m'ont oublié; pour moi, je ne les oublierai jamais. Ils m'ont rendu, sans le savoir, un service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me soutenait à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devais à l'enseignement qui, pour moi, fut l'amitié. Ces grands historiens ont été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage. »

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Quelles sont les conditions requises pour une telle rencontre ? Il faut chezrhomme supérieur la bienveillance qui attire, l'amabilité qui séduit, la générosité qui se donne. D'ordinaire ces dons accompagnent le vrai mérite ; ils le nimbent de clartés joyeuses. L'homme supérieur accorde volontiers à ceux qui débutent dans le labeur etqui aspirent à l'action, les services d'influence et lesservices d'esprit et de coeur qui font heureusement aboutir les talents naissants et les nobles cœurs. Ilest vrai, des hommes célèbres se rencontrent qui s'enveloppent dans leur gloire égoïste et refusent aux jeunes l'accueil cordial qui aiderait leurs facultés à s'épanouir. C'est ainsi qu'à ses débuts, de Heredia fut présenté à Baudelaire qui se contenta de prononcer cette parole : «Je n'aime pas lesjeunes. » Mais, on peut le dire à la gloire du génie, ces cas de dédain ou d'insouciance ne se produisent que rarement. Chez le jeune homme, il faut des facultés ouvertes et désireuses de s'enrichir, la maîtrise de soi et de ses impatiences, la pratiijue du respect, une reconnaissance sans bornes et une grande disposition à l'admiration. L'admiration est douce pour celui qui en est l'objet : c'est la louange la plus éthérée, et souvent, l'homme se sent plus heureux et plus grand par les sentiments qu'il inspire que par ceux qu'il éprouve. Mais l'admiration est très fortifiante pour celui qui la professe, carelle ne s'adresse pas seulement à l'homme vertueux ou à l'homme savant, elle est un hommage à la vertu et à la science elles-mêmes.

Quand ces dispositions se réalisent, les deuxhommes

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distancés par l'âge et par les connaissances, peuvent aller l'un vers l'autre : des ponts sont jetés sur les abîmes qui les séparaient. Le disciple apportera sa confiance et sa curieuse candeur, il racontera son idéal, il dira ses faims et ses soifs d'esprit et de cœur ; il s'ouvrira tout entier pour attirer Vesprit. Le maître dira quelque parole, il révélera quelque coin du ciel qui lui est familier, il donnera un encouragement, il projettera sur l'âme del'adolescent le rayon delumière qui va éveiller, dans les profondeurs de cette âme, les germes pressés d'éclore. Et alors une orientation et un emploi sont donnés à toute une vie qui trouve son premier titre d'honneur comme son excitation, dans une affection qui tombe de si haut.

Tous ceux qui ont marché sur les sommets : savants, littérateurs, poètes, hommes de bien, tous ceux dont l'âme a donné une riche moisson de fleurs et de fruits, ont, à un jour donné, reçu dequelque excitateur puissant l'étincelle magique. Ce jour-là, c'est le jour où ils se sontapprochés des maîtres à qui ils doivent leurs premiers enthousiasmes. Pasteur a bien décrit ces émotions de la première entrevue entre la jeunesse et le talent dans son éclat : « Voir enfin ces allumeurs d'âme, les entendre, leur parler... nous dire leurs disciples, et ne pas nous sentir trop indignes de l'être. Oh ! quel est donc le moment, quelle que soit la fortune de notre carrière, qui vaille ce moment-là et qui nous laisse des émotions aussi profondes? » Dans ses Mémoires d' Outre-Tombe^ Chateaubriand fait suivre de cette remarque très hyperbolique le récit de sa visite à Wa-

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shington : «Je suis heureux quesesyeuxsoienttombés sur moi ! Je m'en suis senti échauffé le reste de ma vie : il y a une vertu dans les regards d'un grand homme. »

Ceux à qui manquent ces rencontres, si grandement doués qu'ils aient été de la nature, perdent de longs jours et de belles forces en tentatives inutiles ou décevantes. Avant de découvrir la terre qu'ils cherchent, ils abordent aune foule d'îles qui ne sont point le continent. Lacordaire se plaint d'avoir été de ce nombre: « Ce qui m'a toujours manqué, c'est un homme supérieur à moi, en qui j'eusse confiance, un introducteur dans la foi etses nombreuses applications. J'ai fait mon chemin tout seul, abordantoù je pouvais, sondant des écueils, y échappant par miracle, et gagnant toujours à chaque essai quelque chose. »

Devenu lui-même un homme supérieur, il se garda bien de refuser le bénéfice de sa direction à ceux qui vinrent le solliciter. Il préféra écrire moins délivres, éblouir moins d'auditoires, et se donner dans l'intimité de sa cellule à une foule déjeunes gens qui désiraient obtenir de lui une indication pour leur destinée, et entendre les paroles qu'il disait avec tant de force sur les devoirs des âmes et les besoins du siècle. Son émule et son ami, Charles de Montalembert, l'imita dans ce nouveau mode de dévouement. Il disait: «Je ne veux plus faire de connaissances nouvelles, à l'exception des tout jeunes gens en qui je m'applique à démêler les symptômes de l'avenir qui nous attend et qui nous menace. » Et en effet, dans son salon de la rue du Bac, quand il apercevait, au milieu des celé-

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brités françaises et européennes, quelques jeunes gens qui se tenaient à l'écart, très intimidés de ce voisinage de grandeur, il allait aimablement vers eux et les entretenait longuement, au grand étonnement de ses hôtes illustres. Parfois il allait au-devant de leurs désirs et les invitait à ses réceptions : <' Même lorsque les jeunes gens ne me disent rien, je me sens porté à leur crier : Courage et confiance ! travaillez énergiquement pour la bonne cause, pour la vérité, la justice et la liberté, et soyez sûrs que vous ne vous en repentirez jamais. » Le nom d'Ozanam mérite d'être inscrit, à côté de ceux de Lacordaire et de Montalembert sur cette liste très courte de ceux qui ont travaillé avec amitié à l'éducation de l'esprit et du cœur de quelques-uns de leursjeuneset brillantscontemporains. C'estd'Ozanam que parle Henri Perreyve dans cette page qui indique si bien la nature et les conséquences des relations avec les hommes supérieurs : « Parmi les âmes dont la Providence a voulu entourer ma jeunesse, celle-là était ardemmentaimée. Le jour oùjeTavaisapprochée, oùj'avais senti en elle quelque amitié pour moi, j'en avais remercié Dieu comme d'un des plus beaux présents qu'il pût me faire. Dès ce jour, j'en avais connu la valeur, et je n'ai jamais passé une heure en sa chère compagnie sans prendre bien soin d'en jouir, comme si j'avais prévu le petit nombre de ces jours et leur fin rapide. Quelle affection profonde était née dans mon cœur pour lui, après ce beau soir où, en échange du secret de mon avenir, j'en reçus des paroles et des embrassementsque je sens vivre encore en moi 1 Sa sym-

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pathie m'avait rempli d'un trésor de joie et d'espérance; j'en avais pleuré une grande partie de la nuit. Ce sont là de ces larmes qu'on ne peut oublier, non plus que les cœurs choisis de Dieu pour les rendre si belles. » Le même charmant écrivain disait dans une lettre au Père Lacordaire : « Tout ce que j'ai dans mon intelligence et dans ma volonté m'est venu de vous et de M. Ozanam. »

Quelque jour de 1830, Charles X causait avec Barrot. A un moment, le roi, mécontent sans doute d'une divergence d'idées, dit à son interlocuteur : « Vousêtes trop jeune, M. Barrot.» — «Et vous. Sire, vous êtes trop vieux, voilà le mal. » Le mal est-il insurmontable, et la différence des âges entraîne-t-elle nécessairement la contradiction des esprits et l'éloignement des coeurs? L'inaptitude à l'amitié est-elle l'une des tristesses auxquelles Louis XIV faisait allusion, quand il disait à Villeroy, après Ramillies : « On n'est pas heureux à notre âge, Monsieur le maréchal);?

Si nous faisions une enquête à ce sujet, nous trouverions sans doute les avis partagés. Aristote ne croit guère à la possibilité de l'amitié entrele jeune homme et le vieillard : « Ce qui fait beaucoup pour resserrer l'amitié, c'est d'être en rapport d'âge : le contempo-

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rain a des charmes pour son contemporain. » Cornélius Nepos fait remarquer avec grande admiration et comme étant une exception, qu'Atticus, malgré sa jeunesse, charma le vieux Sylla, et que, devenu très âgé, il sut plaire au jeune Brutus. Mais Gaston Boissier appelle Atticus l'ami de tout le monde : ce qui est de nature à diminuer singulièrement notre étonnement, à nous qui savons que l'ami de tout le monde n'est l'ami de personne. Jusque dans ses derniers jours, Cicéron aimait la jeunesse. On le voit entouré de Brutus à qui il dédiait ses ouvrages, d'Octave, « le divin jeune homme », de Coelius, le suprême dandy de l'époque... Avec eux, il redevenait jeune, ce qui ne veut pas absolument dire sage. Entre Alcibiade et son vieux maître, nous nous trouvons en présence d'une amitié plus digne de ce nom : le maître apprit au disciple à rougir.

Ici encore, le Christianisme devait opérer ses transformations. Une auréole nouvelle descendit sur le front du vieillard attentif à s'en couronner. On vit des hommes passer d'une jeunesse généreuse et chaste à un âge avancé plus chaste encore, et capables de communiquer la paix et la vertu qu'ils portaient en eux. A leur côté, les ruines s'amoncelaient ; elles apparaissaient même dans leur corps, mais en y mettant autant de majesté que de rides. « La vertu, écrivait saint Jérôme, à un certain Paul qui habitait Concordia, te vaut le privilège de paraître jeune dans un âge qui ne l'est plus. »

Chez ces vieillards, le cœur garde ses tendresses

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naïves, et s'il s'étend sur moins d'objets, il concentre une affection plus vive' sur ceux à qui il se donne. Cette amitié entre les âges extrêmes a ses nuances et se rapproche des relations qui existent entre le père et l'enfant. « Je vous aime à la fois comme un ami et comme un enfant, disait Lacordaire à un jeune homme, parce que je suis sur la limite d'où l'on découvre à la fois les deux extrémités de la vie. » Auprès du vieillard, les jeunes gens tourmentés par la tempête des passions trouvent, comme en un port, la tranquillité. Souvent aussi, en dépit des chances contraires, le cœur du vieillard a moins de glace que celui de l'adolescent, et c'est du premier que viennent sur le second les souffles d'enthousiasme et les vibrants appels au courage et à l'action.

Jean l'Evangéliste nous apparaît comme le modèle de ces vieillards qui inclinent vers la jeunesse un cœur débordant de charité dévouée. Presque centenaire, tout glorieux de ses travaux apostoliques et de son intimité avec le Maître, il gravit les sentiers abrupts de la montagne pour retrouver un jeune homme qu'il aimait et que l'orage des passions venait de ravir à son affection et à celle du Christ. Saint Jean a toujours gardé des imitateurs qui ont su préserver leur cœur des injures et des naufrages du temps. ^< Je ne croirai jamais, affirme l'un d'eux, que le cœur s'use, et je sens tous les jours qu'il devient plus fort, plus tendre, plus séparé des liens du corps, à mesure que la vie et la réflexion détruisent l'enveloppe où il était étouffé... Le cœur peut mourir en tuant le corps; je ne connais

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pour lui que cette fin, mais c'est la fin du combat par la victoire. » {Lacordairc.)

Cependant tous ceux qui arrivent aux confins extrêmes de l'âge, ne sont pas susceptibles de voir pousser dans leur âme, ces fleurs d'arrière-saison. La seule présence de la vertu ne suffit pas toujours pour assurer cette floraison ; il faut encore que la route parcourue par le vieillard n'ait pas été jonchée de trop de souffrances et de déceptions, car les cœurs longtemps éprouvés se refusent à un bonheur tardif, et les fibres aimantes, mortes pour n'avoir pas été employées assez tôt, ne revivent plus. Tout alors s'est découronné, fané, flétri. On vieillit seul et on meurt seul.

La jeunesse, à son tour, ne s'est pas montrée ingrate ; elle a gardé d'immortelles affections pour les amis vénérables qui l'avaient si généreusement accueillie. L'histoire de l'amitié pourrait mentionner maints témoignages semblables à celui que donnait le futur saint Paulin à son vieux précepteur : « L'âme ne peut pas plus oublier qu'elle ne peut mourir. En quelque lieu que me place après ma mort notre commun Père, je vous porterai dans mon cœur, et le trépas qui me séparera de mon corps, ne mettra point un terme à mon amour pour vous. »

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