CHAPITRE III
I. Bienfaits. — II. Confiance. — III. Entretiens. IV. Lectures. — V. Promenades. — VI. Lettres.
Le bienfait est une des manifestations du dévouement. Son synonyme ici est service rendu. L'amitié ne se conçoit pas sans échange de bienfaits. N'est-elle pas elle-même un bienfait permanent qui se diversifie chaque jour au gré changeant des circonstances ? « Quand on est amis par vertu, dit Aristote, on est ardents à se faire du bien mutuellement. » Pour des amis chrétiens, le bien qu'ils'agit de se communiquer avant tout, c'est Dieu, l'aliment éternel et le terme des aspirations de la volonté ; c'est l'infini se promettant et se livrant peu à peu à notre possession et à nos étreintes, en attendant une donation plus totale dans le ciel; mais c'est aussi le bien le plus humble qui
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s'offre dans les occasions extrêmes et dans les nécessités quotidiennes de la vie.
A la société étroite de l'amitié comme aux sociétés plus étendues qui se nomment nations, états, villes, familles, l'échange de bons offices est rendu nécessaire par la nature même de Thomme, faite d'indigence et de faiblesse, mais, dans l'amitié, cet échange n'a rien de mercenaire. Loin de rappeler le contrat mercantile do ut des où la mutualité des secours est engagée par une espèce de serment et où l'on entre bien plus par Tespérance de profiter soi-même que par le désir détre utile aux autres, il est le jet spontané des cœurs. La vue ou le seul pressentiment du besoin d'autrui suffit à le produire. De Sacy se complaît à décrire l'art très délicat d'obliger, art qui est comme un second bienfait : « Quelque importants que soient les services, ils tireront toujours tout le prix de l'attention de l'ami, de son ardeur à les rendre, de sa joie après les avoir rendus. Les autres attendront que l'occasion se présente; lui, il ira au-devant de l'occasion, il la fera naître, il la trouvera où elle n'était pas seulement aperçue. C'est assez pour la générosité que d'être sensible au besoin qui se montre; l'amitié serait honteuse d'en demeurer là... Elle se reprocherait comme un crime d'avoir accordé ce qu'il fallait offrir ».
De fait, rien ne coûtes! cher que ce que l'on obtient par des demandes. Le mot: je vous demande, est une formule fâcheuse qu'il .faut épargner à son ami. On a beau se hâter, c'est obliger trop tard que de le faire
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après en avoir été requis. Mais si le service perd de son prix quand il a été demandé, il n'en a plus du tout quand il se fait attendre.
L'idée de bienfait appelle une autre idée. Est-ce celle de reconnaissance ou celle d'ingratitude? Parce qu'elle provoque la satire, l'idée d'ingratitude est peut-être celle qui s'accuse en un plus puissant relief. Que de traits n'a-t-elle pas fait lancer !
Fais le bien sans en espérer La récompense sur la terre :
Le monde paie en oubliant.
[Pa^de Bourbon.)
« On a pour ennemis tous ceux qu'on a sauvés. — La reconnaissance est la vertu des bienfaiteurs. — Un service qu'on rend estune dette qu'on contracte ; on en doit un second à la première occasion et l'obligé compte dessus. »
Le cœur humain est-il donc si oublieux? — Sans doute il a ses misères; l'ingratitude en est une, et non des moindres ; elle est le seul vice que l'antiquité n'ait pas divinisé. Mais cette misère vient aussi souvent de la part du bienfaiteur que de celle de l'obligé.
Il y a des bienfaiteurs qui considèrent tout service comme un placement à un tauxaussi usuraireque possible. Ils vendent leurs offices; pourquoi trouvent-ils drôle qu'on marchande sur le prix ?
L'ami garde une autre attitude; il retire plus de joie que l'obligé du service rendu... Plus il multiplie les
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bienfaits et plus il s'attache et aime : Son cœur s'enrichit de tout ce qu'il donne : Son ami se souvient; lui semble tout oublier. Il épie un nouveau besoin ou un nouveau désir.
La confiance est l'élément rudimentaire de l'amitié, le fondement de sa stabilité et sa joie la plus Rien ne blesse un ami comme le manque de confiance sensible. La maxime de Bias, qu'il faut agir avec son ami comme s'il devait devenir un ennemi, est peutêtre une maxime politique ; elle ne saurait être une maxime morale. L'époque qui précède l'amitié est le temps du discernement et de la discrétion, mais une fois les nœuds formés, la confiance s'impose. « Elle compose l'air respirable de l'amitié. L'amitié dépérit à mesure que cet air diminue. » (/. Roux.)
Bossuet retrace bien la physionomie delà confiance, lorsqu'il demande : « Qu'y a-t-il de plus naturel à l'homme que ce mouvement du cœur qui se verse dans un autre pour y déposer son secret ?» Ce mouvement naturel à l'homme est nécessaire à l'amitié; car qu'est l'amitié sinon l'union de deux âmes, et où est le centre de l'union sinon dans la confiance?
Notre âme est ainsi faite qu'elle éprouve le besoin de communiquer ses joies et ses douleurs. La part
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qu'un autre prendà notre chagrin en diminue le poids, et nos plaisirs se renouvellent en quelque façon, lorsque nous en faisons le récit à notre ami et qu'il les revit dans son cœur. C'est pourquoi à Bias je préfère César disant généreusement : « J'aime mieux périr une fois que de me défier toujours »; d'autant plus que d'ordinaire notre confiance marque la mesure de fidélité de notre ami. Sans doute, il n'y a que l'ami de notre âme qui soit digne d'entrer dans le mystère de nos douleurs, mais lui en cacher quelqu'une serait trahir son attente et ne pas reconnaître assez son dévouement. Beaucoup blâmeront, je crois, cette pensée de Louis Veuillot : « Il y a des coins dans le cœur qu'il faut fermer même à l'amitié. Cette douleur impérissable doit demeurer à part et ne peut être mise en commun. » On admet cette attitude devant les compagnons ordinaires de la vie ; la confiance a ses degrés et ses nuances qui varient selon le plus ou le moins d'étroitesse des liens, mais pour les intimes, elle doit être totale. Le Père de Ravignan observait bien cette gradation : « Sa confidence était à la fois réservée et prodigue; au très grand nombre il ne disait rien de lui-même, à un très petit nombre, il se révélait tout entier. Il accueillait en quelque sorte les premiers à la porte de son âme, il les arrêtait là ; il introduisait les autres et les faisait pénétrer jusqu'au fond de ses sentiments et de ses pensées. » {P. de Ponlevoy.)
M. Hanotauxnous ditdu P. Joseph et de Richelieu : « Une confidence forte et grave s'établit entre eux; ils savaient tout l'un de l'autre. »
Ce tout renferme-t-il seulement les aspirations, les ambitions, les rêves d'avenir, les espérances déçues, ou bien va-t-il jusqu'à comprendre l'état moral de notre âme dans ce qu'il a de plus secret : les luttes entre la nature déchue et la grâce, avec leurs conséquences, fautes ou victoires... ?
Pourquoi ce saint des saints resterait-il fermé si on y entre avec la discrétion et la prudence requises ? « Comment la conscience peut-elle être exceptée du don de soi-même, si ce don est complet, dit Lacordaire?Et comment peut-on donner sa conscience sans la confession de tout ce que l'on est en bien et en mal? Il est si doux de s'humilier devant ce qu'on aime. Et si l'orgueil nous retient, si nous voulons être un théâtre même devant notre ami, Taimons-nous ? Il est certain que la confiance est le premier élément de l'amitié : or y a-t-il confiance là où il n'y a pas confession, et la confession est-elle autre chose qu'une confiance surnaturelle ? »
Les amitiéschrétiennes tirent de cette confiance une beauté particulière et tout à fait réservée. Des révélations qui pourraient être malsaines, si elles étaient faites sans précaution, empruntent au sentiment qui les inspire un caractère d'utilité et de sainteté. Elles nous obligent d'abord à un examen sérieux; de plus « le langage en nous forçant à porter notre attention sur nos sentiments pour les bien peindre, les rend par la même plus vifs, plus actifs et plus précis. » {P.Janet.)Les confidences contribuent encore au perfectionnement religieux des âmes et rendent plus
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facile le ministère d'apostolat dont il sera traité dans la suite et qui consiste à conseiller, à encourager, à relever et à maintenir. La correspondance de Montalembert, d'Ozanam, d'Henri Perreyve... est très instructive à parcourir à ce point de vue.
Léon Cornudet écrit à Montalembert, le 28 novembre 1828 : « Comme je suis prêt à t'ouvrir mon cœur, non seulement sur mes pensées mais sur mes actions bonnes ou mauvaises, je voudrais pouvoir n'en avoir que de bonnes à te dire, et je cultive mon cœur avec plus de soin encore que mon esprit. J'ai pris l'habitude de te rapporter toutes mes pensées, et il semble que je ne fasse plus rien que pour en parler avec toi, pour te le montrer, pour te le dire.» Montalembert s'empresse de répondre : « Je ne puis trop remercier Dieu de l'amitié qui nous unit. Je trouve en elle le plus grand préservatif contre tout ce qui est mal. De toutes les considérations qui me retiennent lorsque je pense avec trop de complaisance à des plaisirs illégitimes, une des plus puissantes, sans contredit, est celle qui me montre la perte de ton estime, et, malgré toi, de ta confiance. » Ozanam s'entretient avec ses amis de la joie qu'il éprouve lorsqu'il s'agenouille à la sainte table. » Habitués que nous sommes à verser dans le cœur l'un de l'autre nos moindres sentiments, comment ne nous communiquerions-nous pas ces douceurs dont Dieu inonde ses fidèles serviteurs? Et de ces communications, comment ne résulterait-il pas pour chacun de nous un accroissement notable de reconnaissance et de fidélité envers le divin
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Maître I » Puis, faisant allusion à des camarades qui ne partageaient pas ses croyances, il fait cette réflexion : « Ah ! nos plaisirs valent mieux que les leurs ! » Cependant notre désir de pénétrer toujours plus avant dans Tâme de notre ami ne dépassera pas les bornes d'une sage discrétion : «Quelquefois il ne faut point interroger son ami, afin de ne point arracher ce qu'on doit obtenir et surtout pour ne pas l'exposer à nous tromper. » (Af^e Swetchine.)
Ces confidences n'auront-elles aucune limite? Elles en auront une, la garde du secret d'autrui. C'était la règle portée par Fénelon :« A l'égard des vrais et intimes amis, un cœur ouvert; rien pour eux de secret que le secret d'autrui.» Dans son cachot du Spielberg, Silvio Pellico raconte à Oroboni un secret qu'il avait promis à Giulano de garder. «Dans le monde, lui ditil ensuite, pareille chose ne s'échapperait jamais de mes lèvres ; mais ici, nous sommes dans un tombeau, et quand même tu en sortirais, je sais que je puis me fier à toi. Cette âme honnête se taisait. — Pourquoi ne me réponds-tu pas, lui dis-je? Enfin, il se mit à me blâmer sévèrement d'avoir trahi un secret. Son reproche était juste. »
Tous ne pensent pas ainsi. De ce nombre est Montaigne dans ses Essais : « L'unique et principale amitié descout toutes aultres obligations : le secret que j'ai juré de ne déceler à un aultre,je le puis sans parjure communiquer à celui qui n'est pas aultre, c'est moy. » Cette opinion, même ainsi motivée, ne saurait être admise. Que tout ce qui est à nous appartienne
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à nos amis, c'est bien, mais nous ne pouvons disposer de ce qui est à autrui que dans la mesure consentie par lui. Le secret est la possession la plus intime qui soit, et Ton comprend que la communication ne puisse s'en faire que par la volonté de celui qui seul y est intéressé.
Dans toutes les rencontres où il se trouve avec ses semblables, l'homme parle. Sa parole varie suivant les circonstances. Lorqu'elle agite devant les foules frémissantes les grands intérêts de la patrie ou de la religion, elle revêt les accents émus et vibrants de l'éloquence; du haut de la chaire professorale, elle énonce avec précision et avec méthode les principes des sciences et des arts et leurs applications; dans la conversation elle est simple et familière, douce et persuasive. Quoi qu'il paraisse, c'est là qu'elle remporte ses plus nombreux et ses plus importants triomphes.
La Fontaine a rappelé dans un style qui est bien à lui les mille sujets et les charmes de la conversation.
Propos, agréables commerces Où le hasard fournit cent matières diverses, Jusque-là qu'en votre entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien. Laissons le monde en sa croyance;
Labagatelle, la science,
Les chimères, le rien, tout est bon :je soutiens Qu'il faut de tout aux entretiens; C'est un parterre où Flore épand ses biens ; Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose Et fait son miel de toute chose.
On l'a remarqué, c'est à l'esprit surtout que le fabuliste demande les sources de la conversation. Ne se trompe-t-il pas? Beaucoup le pensent, et disent : « L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit. » (La Bruyère.) Dans la pratique, entre amis, l'esprit et le cœur ne se dissocient pas; l'entretien embrasse tout le domaine de Fâme intelligente et aimante, et court à travers la littérature, les arts, les joyeux souvenirs. Il traite d'une quantité de choses qui ne sont rien, qui ont à peine un nom, mais qui reçoivent de l'amitié toute leur lumière et tout leur parfum. Les grands sujets ont aussi la place qu'ils exigent. Erasme dit de Thomas More : « A la manière dont il parlait, avec ses amis, de la vie future, on reconnaissait l'orientation de son cœur et ses espérances. » Sur cette question, quel ami n'a pas dit cent fois à son ami ses aspirations et ses vœux, et n'a point goûté dans ces révélations le plaisir dont parlait Louis Veuillot après une visite à M. Lenormand : « Je suis sorti de sa conversation dans le même état de cœur où je me trouve en sortant de l'Église, quand l'office a été beau, que j'ai bien chanté les psaumes, bien prié, bien pleuré sous mes lunettes. »
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La causerie ainsi faite est l'une de ces douces choses que l'on voudrait allonger indéfiniment ou renouveler sans cesse. Elle ne demande aucune contrainte, elle va sans attirail de belles phrases, sans attitude protocolaire, contente seulement de franchise ou de bonté. Sans essayer de composer avec La Fontaine, Fénelon a donné des entretiens entre amis cette définition qui rend pleine justice au rôle du cœur:« On se voit, on se parle, on s'écoute, on ne se dit rien, on est content d'être ensemble sans se rien dire; les deux cœurs se reposent et se voient l'un dans l'autre, ils n'en font qu'un seul, on ne se mesure point ce qu'on dit, on n'a soin de rien insinuer ni de rien amener: tout se dit par simple sentiment et sans ordre; on ne réserve, ni ne tourne, ni ne façonne rien; on est aussi content le jou'r qu'on a peu parlé que celui qu'on a beaucoup à dire. » La disette des thèmes de conversations n'est pas à craindre : on a toujours quelque chose à dire à ceux à qui on a tout dit, et s'il y a des redites pour l'oreille, il n'y en a jamais pour le cœur. Le poète a donc pu dire avec raison :
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau.
Le grand attrait de la conversation avec nos amis est d'arriver jusqu'à leur âme. L'âme d'un inconnu, s'il a quelque relief, ne nous est pas indifférente. A moins de posséder une puissante originalité ou, au contraire, d'être affligé d'une certaine faiblesse d'in-
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telligence, nous aimons à connaître la pensée d'autrui. « Le grand plaisir de l'homme, c'est l'homme, » non pas l'homme en généra], mais tel ou tel homme capable de communiquer avec nous et digne de nous intéresser. S'il s'agit de nos amis, le désir de mieux les connaître pour mieux les posséder, est plus vif. Nous voulons entendre leur parole pour saisir leurs pensées, leurs sentiments, et donner par là à notre affection une base plus solide.
L'amitié trouve dans la présence une autre joie que celle de la conversation, la joie du silence. Assertion étrange àpremière vue et toutefois souvent constatée. Maurice de Guérin en a donné une jolie formule : « Entre amis, il y a dans le secret de l'âme un entretien délicieux et sans bruit de paroles qui ne s'endort jamais. » Saint Jérôme disait déjà : « Il y a un langage silencieux et un silence éloquent. » On se plaît à être ensemble; après cela, que l'on parle, que l'on ne parle pas, que l'on parle de choses indifférentes, peu importe. Pour quelques-uns « le bas parler est le meilleur ». Dieu lui-même ne donnait-il pas satisfaction à cet instinct, lorsqu'il disait d'une âme privilégiée : « Je la conduirai dans la solitude et là je lui parlerai au cœur. »
Joinville nous rapporte que Louis IX, allant en pèlerinage au tombeau de saint François d'Assise, voulut traverser la ville de Florence et voir frère Egidius, un des compagnons les plus aimés du saint religieux. A leur rencontre, ils se jetèrent tous deux à genoux et demeurèrent appuyés sur le cœur l'un de l'autre,
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sans échanger une seule parole. « Dès que nous nous sommes abordés, dit ensuite Egidius à ses frères, la lumière de la divine sagesse m'a révélé tout le cœur du bon roi et lui a révélé tout le mien, et ainsi en nous regardant en nos cœurs, nous nous connaissions bien mieux que si nous nous étions parlé. » Les plus douces communications entre amis se font parfois ainsi, tandis qu'ailleurs les moments de silence arrivent terribles au milieu des entretiens. Lorsque nous nous trouvons avec des inconnus, avec des supérieurs, avec des gens irrités, lorsque nous sommes sous le poids d'un violent reproche, quel effroi nous apportent quelques minutes de silence! Avec les étrangers, nous nous ingénions pour reprendre lefil à chaque instant coupé d'une conversation. « Nous ne nous connaissons pas encore, écrivait un correspondantde Maeterlinck, car nous ne nous sommes pas encore risqués à garder le silence l'un devant l'autre. C'est qu'on ne sait jamais de quelle nature sera ce silence et ce qu'il nous apportera. Toutes les paroles se ressemblent, tandis qu'il n'y a pas deux silences qui se ressemblent. De la nature d'un silence entre deux âmes, dépend souvent toute une destinée. »
Pour se bien comprendre, pour arriver à un certain degré d'amitié, rien ne sert comme de manger,
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de voyager, de travailler, de composer, de lire ensemble. Alors, par toutes les fissures, l'intelligence et le cœur entrent en rapport; idées et sentiments s'éveillent, se développent, s'affinent mutuellement et contribuent à augmenter la chaîne des sympathies. Descartes définissait la lecture : une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés. Par elle-même cette conversation procure de hautes satisfactions; c'est à ce point que Montesquieu avouait n'avoir jamais éprouvé de chagrin qu'unquartd'heure de lecture n'eût consolé : en quoi il montrait d'ailleurs, comme le remarque P. Janet, qu'il était facilement consolable.
Mais, lorsqu'à cette communion avec les grands penseurs du passé s'ajoutent la présence et la collaboration d'un ami, le charme s'accroît encore; c'est alors, et on l'a très bien dit, la lune de miel de l'esprit. Dans VElégie sur VlUnsion, Schiller se plaint d'être privé du bienfait de l'étude et de l'amitié, « ces deux sources de bonheur, notre seul refuge sur la terre ». L'ami lisant avec son ami possède le double avantage qui- manquait au poète ; il peut se laisser aller à cette joie enivrante, parcourir les lignes remplies des trésors antiques, laisser le livre pour écouter les remarques de son compagnon ou communiquer lui-même ses réflexions. L'un apporte plus de goût dans les vues qu'il expose, l'autre plus de perspicacité ; la pensée de l'auteur, illustrée par ces commentaires variés, ressort plus vivante. Des restrictions, des approbations, des remarques, tantôt
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naïves, tantôt profondes jaillissent, qui non seulement traduisent l'âme, mais la révèlent tout entière comme dans son essence. Les émotions du cœur s'ajoutent à l'intérêt de l'esprit et chacun jouit doublement du plaisir éprouvé. Aussi Cornudet pouvait-il écrire à Montalembert ces paroles qui surprennent au premier moment : « Jamais je n'ai mieux senti le plaisir de l'amitié que quand tu apportais quelque chose à me lire. »
Les amis ont toujours connu cette jouissanceexquise des lectures en commun. Augustin y recourait dans la villa de Cassiacum. Il réunissait autour de lui Alype son ami le plus intime, le frère de son cœur, Licentius et Trigetius, ses deux disciples préférés, qu'il avait pour ainsi dire portés dans son sein, et pour qui il s'efforçait d'être père, mère, nourrice; Lastidianus et Rusticus, deux de ses cousins; Evode, d'autres encore. Ils ouvraient la sainte Ecriture, surtout les psaumes; quelquefois un livre de Virgile, de préférence le VI* livre, et alors Augustin pleurait; ou bien ils prenaient VHortensius de Cicéron, ou encore ils traitaient quelque grande question religieuse. Chacun exposait ses vues ; Monique apportait ses réflexions délicates de mère et de sainte ; Adéodat, étincelante lumière qui montait à l'horizon et qui devait si tôt s'éteindre, avait de singulières reparties, indice et fruit de son âme toute pure ; Augustin dirigeait le débat. Une fois il avait demandé : « Quel est celui qui a Dieu en soi?» Licentius et Trigetius répondirent avec sagesse, mais les paroles d'A-
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déodat furent plus belles encore : «Celui-là, dit-il, a Dieu en soi qui n'a pas en soi l'esprit impur. » Augustin voulut pousser l'enfant et l'amener à dire une de ces paroles qui terminent toutes les questions, tant elles sont neuves et profondes. C'est pourquoi il ajouta :«Qiiel est celui qui n'a pas l'esprit impur ?» — « C'est celui, reprit l'enfant, qui vit chastement. » — « Mais vivre chastement, est-ce seulement éviter les grandes fautes ?» — '< Oh ! non, dit Adéodat, le cœur pur est celui qui cherche uniquement Dieu et se tient continuellement auprès de lui. »
Depuis cette époque comme avant, la tradition s'est maintenue de cette récréation studieuse. Dans les salons qui s'ouvraient si nombreux au commencement du siècle dernier, la lecture occupait une grande place parmi les distractions de la soirée. Les poètes, entourés d'un cercle d'admirateurs triés avec soin, aimaient à donner la primeur de leurs oeuvres depuis longtemps annoncées et attendues. Les applaudissements n'étaient pas ménagés. Un témoin de ces « jeux floraux» épanche ainsi ses impressions :« Hier. Lamartine a lu des vers chez Hugo. Il semblait, dans l'effet de lumière du jour déclinant, une statue de bronze, et parfois on eût dit qu'il allait prendre place parmi les astres. »
A côté de ces triomphes mondains, une lecture plus intime a ses secrets plus doux et aussi plus à la portée de ceux qui ne sont pas des demi-dieux ou des génies. Des amis qui veulent s'instruire, se grandir, doivent chercher cette source d'étude et d'épa-