I - A N CI EN C U ND I N A M A R C A
douté pour sa cruauté que personne n’aurait osé lui désobéir. Tous ceux qui avaient le malheur de lui déplaire étaient sur-le-champ mis à mort , et l’on trouva sur une colline , près de sa capitale , les corps d’un si grand nombre de suppliciés , qu’on lui donna le nom de Loma de los ahorcados ou Butte des pendus. Cette sévérité , qu’il croyait nécessaire à sa sûreté , fut au contraire cause de sa perte ; car le capitaine Fernand de Venegas , que Quesada avait envoyé d’Abeita pour chercher à se procurer des vivres dans les environs, ayant pénétré dans la vallée de Baganique dont il pilla le temple, qui renfermait plus de 6,000 castillans d’or, l’usaque de cette vallée, loin de se montrer ofîensé de cette violence, résolut de profiter de la circonstance pour se venger du roi de Tunja qui avait fait périr son père. Il alla trouver Fernand de Yencgas, et lui dit: « C’est avec bien de la joie que je t’abandonne le » peu que tu as trouvé dans mon temple ; mais , » puisque c’est de l’or que tu désires , tu n’as qu’à » me suivre avec tes compagnons et je te conduirai » chez un prince qui possède d’immenses richesses : » ce prince a fait jadis périr mon père , et je consens » à être toute ma vie ton esclave , si tu m’aides à me » venger de lui. » Ravi de ce discours, Venegas conduisit en toute hâte l’Indien à son général qui résolut de profiter aussitôt de cette découverte (1 ),
(l) Simon , part. II , not, 1 1 , ch, a ï,
Aussitôt que le roi de Tunja eut appris l’approche des Espagnols , il envoya au-devant deux quantité d’indiens chargés de vivres et d’étoffes , dans l’espérance d’arrêter un peu leur marche et d’avoir le temps de mettre ses trésors à couvert. Mais les Espagnols qui avaient aperçu de loin les plaques d’or qui ornaient les principales portes du palais et brillaient aux rayons du soleil couchant, ne perdirent pas une minute et se précipitèrent en toute hâte vers la ville. Quemunchatoca , qui était très-gros et âgé de plus de soixante-six ans , vit bien qu’il ne lui restait aucune espérance de leur échapper ; il fit fermer les portes de la double enceinte qui défendait son palais ; et pendant que d’un côté ses gardes en défendaient l’entrée contre les Espagnols, de l’autre, on jetait par-dessus la palissade tout ce qu’il renfermait de précieux ; des Indiens apostés le ramassaient aussitôt et allaient le cacher dans les bois.
Quand Quesada eut pénétré à la tête des siens dans l’intérieur du palais , il trouva le roi de Tunja qui l’attendait dans une grande salle. Il était assis sur un siège assez bas , et autour de lui se tenaient debout plus de deux mille gentilshommes , qui tous avaient une plaque d’or sur la poitrine, et sur la tête un croissant du même métal et des plumes de diverses couleurs. Le roi était tellement persuadé que personne n oserait manquer de respect à sa personne
l’ancien CÜ N 1> I N A M A R CA.
sacrée, qu’il ne fit pas un seul mouvement quand le général espagnol entra dans la salle 1 épée à la main et suivi de ses soldats; mais quand Quesada voulut s'approcher de lui pour l'embrasser, les usaquesqui environnaient Quemenchatoca le repoussèrent avec violence et en poussant des cris horribles. L'enseigne Antoine de Olalla ayant saisi ce prince par le bras pour s’assurer de sa personne, celui-ci se tourna vers les usaques en invoquant leur aide à grands cris et en leur reprochant d'abandonner lâchement leur souverain.
Les usaques se précipitèrent alors avec une rage incroyable sur les Espagnols. Ceux-ci qui s'étaient renfermés dans le for t s’y voyaient assiégés à leur tour par plus de cinquante mille Indiens que la cavalerie avait bien de la peine à repousser; mais enfin la supériorité des armes l’emporta , et quand la nuit fut venue , les Espagnols , maîtres du champ de bataille et de la personne de l'infortuné roi de Tunja , n'eurent plus rien à faire qu'à piller son palais.
Les Espagnols furent si étonnés de la quantité de butin qu'ils firent dans cette occasion , qu'ils criaient à haute voix : « Pérou , Pérou , nous avons trouvé un nouveau Caxamarca. » Quand tout fut amassé au milieu de la cour du palais , le tas était si élevé qu'on ne pouvait apercevoir les cavaliers qui se trouvaient de l'autre côté , quoique les Indiens eussent profité du désordre pour enlever les objets les plus précieux (1).
fi) Simon , part. 11 , not. n , ch. 23 — 26.
ESSAI Sülî
XLU.
Quesada apprit de ses prisonniers que Sogamoso, ou plutôt Sugamuxi , cacique de la province d’Iraca et grand pietre des Muyscas , possédait des richesses encore plus considérables que le roi de Tunja , et que son temple qui, comme nous Pavons vu, était le sanctuaire principal des Muyscas , renfermait des trésors immenses en or et en émeraudes. Après avoir donné quelques jours de repos à ses soldats, il résolut donc de tourner ses armes de ce côté.
Malgré la leçon qu’il venait de recevoir, Quesada se laissa encore arrêter par les protestations d’amitié du cacique de Duytama , qui profita du temps que perdit le général espagnol à traiter de la paix , pour cacher ses trésors dans les forêts et armer tous ses guerriers. En approchant de la ville, Quesada trouva, au lieu de la bonne réception qu’il attendait, toutes les collines voisines garnies d’indiens, qui firent pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de flèches , en l’invitant ironiquement à venir prendre possession de l’or qu’ils avaient préparé pour lui. Les Espagnols craignant , s’ils mettaient trop de temps à s’emparer de la ville , de perdre encore tout ce qui se trouvait dans le temple du Sogamoso , prirent le parti de se retirer et de se diriger vers Iraca dont ils n’étaient plus qu’à deux lieues.
En approchant de cette ville , ils rencontrèrent une nombreuse armée qui se préparait à leur dispu-
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