Naville, id
TISSRRVXD. — I.
L ANTHUUPOLOGIE DE MAINE DE lilUAN
En dehors du modMe iniaj^inaire que chacun se forme d'après ses habitudes propres, la coutume, la mode, et qui est du reste celui qui est en honneur dans la société où il vit, il n y en a pas moins chez tous un modèle commun qu'on ne peut inan(|uer d approuver dès qu on vient à le concevoir ou à le re tarder .
IJ en est de même du beau. On ne peut trouver laid l'Apolton du Belvédère quoi([uon puisse lui préférer ]>ar habitude des formes iiTégulières.
Le beau consiste tlans l'unité variée, c est-à-dirr dans Tordre et rhnmionic. Pourquoi disons-nous de la vertu qu'elle est belle ? l>arce qu elle consiste <lans l'ordre et l'harmonie des actions et des sentiments qui tendent à un seul but : le bien. Le vice est laid parce qu'il est désordre et discordance. Au beau artificiel et de convention s'oppose donc le beau essentiel et réel, comme auxclassilications em- I)iriques du naturaliste s'opposent les déductions rationnelles du mathématicien, comme au bien relatif s'oppose le bien absolu.
Les sources du beau véritable, « le grand artiste les trouve hors de la sphère des sensations, dans ces rapports ou proportions fixes et invariables des parties entre elles et avec une unité constante. Sa pensée s'attache à tels rapports numériques, à telle ligne une, dans la variété des contours qu'elle suit, à telle forme une dans tous les objets qui api)artierment au même genre du beau. C'est après avoir saisi et bien délerminé cette forme dans l abstrait (jue l'artiste lindividuahse dans le concret parla combinaison des couleurs, des ligures et de tous les signes qui s adressent aux sens. Mais cette combinaison, celte image individuelle renferment outre la beauté sensible et linie une beauté plus réelle, plus constante, que les sens seuls ne peuvent saisir.
« Commt» l'entendement du géomètre tire de l'espace la notion du cercle parfait et celle de toutes les courbes régulières, ainsi le génie de lartisle qui crée sur ce modèle de
LA VIE HUMAINE
beauté idéale un chef-(r<euvrc tel quel'ApolIon du Belvédère, réalise dans le l)loc de marbre cette ligne uniforme et parfaitement une dans tous ses points d'inflexion, qui représente et renferme en elle toutes les perfections dun corps divin, que les plus belles formes humaines ne sauraient atteindre, pas plus que les formes circulaires de la nature n'égalent le cercle géométrique ^ »
Ce texte caractéristique montre bien l'analogie qu'il y a entre « les notions réilexives » de M. de Biran et les idées innées. Il admet une beauté intelligil)le et abstraite, qui est en quelque sorte le modèle, l'idéal « que l'artiste individualise ensuite dans le concret. » Cette idée pure, l'esprit ne la forme pas par additions successives. Le génie « la conçoit dun seul jet : tout s'y tient, tout y est fait lun pour l'autre, tout s'y rapporte à la même unité fondamentale; c'est comme dans le système de luni vers dont chacune des parties suppose toutes les autres, ne peut-être conçue comme ayant été formée avant ou après, et exclut toute idée de succession dans la pensée et la volonté créatrice- ». L'activité créatrice qui constitue le génie artistique, c'est cette même activité qui se révèle à elle-même dans la production de l'effort musculaire et préside à la formation de la connaissance. Tout acte volontaire est immédiat, instantané, identi(jueà lui-même, ce qui ne doit pas nous étonner, puisque cet acte constitutif de notre existence est en même temps l acte fondamental de la pensée. 11 y a pour M. de Biran une imagination rationnelle du mouvement, s'il est permis d assembler ces deux mots, comme il y a une conscience morale rationnelle. L'imagination de l'artiste est elle-même rationneile dans sa source, puisqu'elle s'identifie avec l'action volontaire. 11 en est de même du lien qui unit les hommes de devoir entre eux, il faut le concevoir comme un lien des volontés raisonnables, non des sensibilités.