‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 117 sur 178 · Naville. II · texte numérisé non relu

Naville. II

L ANTlIIlOPOLOtîIE DE MAINE DE liinAX

autres et du premier fait qui manifeste la force. Cette déduction est immédiate et n'a pas besoin de combinaisons hypothétiques *. »

Telle est la seule explication scientilnfue des faits qui se réduisent au mouvement. Cette explication part d'un fait, ou plutôt de la mesure d un fait, et de là elle déduit sans aucun mélan2:e d'éléments hétéroi^-ènes toutes les circonstances de ce fait et des faits analogues.

Aussi les lois les plus certaines de la physique ou d(» la mécanique céleste ne sont pas nécessaires au sens où l entendait Descartes, cest-à-dire parfaitemcMit iidelligibles. Toute ex[)lication scienlilicpir a des limites; elle ne peut dépasser l'efTct par lequel se manifestent les forces, ou du moins, si l'on remonte de ce fait jusqu'à la force dont il est l'effet, c'est précisément pour se rendre compte qu il est impossible de remonter au delà, et de le rattacher à une cause de même nature ([ue lui, et plus simple.

Mais nous pouvons du moins affirmer que ces forces qui animent la nature se manifestent comme le moi lui-même par des effets identiques ou constants. De là l'existence de lois nécessaires, invariables, quoi((ue non intelligibles, ou du moins irréductibles à la nécessité logicpie : telles sont par exemple les lois astronomiipies, telle est la loi de Newton. A coté do ces lois, M. de lîiran admet des lois empiriques comme sont la plupart des lois physiques et chimiques : ces lois sont conditionnelles et contingentes. 11 est possible qu elles soient l'expression de rapports nécessaires, mais nous n'avons aucune certitude à ce sujet: car il n'y a pas de connaissance certaine du sensible comme tel.

M. de Biran pensait par cette distinction et en limitant la vraie science à la comiaissance des effets homogènes et constants par lesquels se manifestent les causes, la sauver des attaques des sceptiques. L'hypothèse n'a aucune place dans la science ainsi conçue ;on ne peut aller au-devant des

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effets parla supposition des causes, puisque les causes n'offrent aucun objet saisissable à la pensée. La science ne comprend que des vérités certaines.

Cette théorie biranienne de la science est en réalité la partie la plus faible de sa doctrine ; et comme elle dérive directement de la théorie du fait primitif, il est à craindre que la fausseté des conséquences n'entrafne celle du principe. M. de Biran n'a pas compris la nature de l'entendement humain. Il n'a j)as compris qu'en l'identitiant avec la volonté libre, il se condamnait à chercher l'explication du déterminé dans l'indéterminé, c'est-à-dire à tomber dans l'erreur qu'il reprocha tant de fois aux métaphysiciens, disciples de Descartes et de Kant.

Le simple fait que l'hypothèse joue un rôle important dans les sciences et non seulement comme moyen didactique, mais comme instrument de découverte, prouve quelles n'ont pas pour objet la détermination des causes, au sens biranien du mot, c'est-à-dire des forces. C'est parce qu'on croit au déterminisme des })hénomènes, et ce n'est qu'à la condition qu'il existe, qu'on peut imaginer à l'avance les formes de lexpérience future : là est le véritable fondement du mécanisme et des hypothèses théoriques : quant aux hypothèses expérimentales ce ne sont encore que ces formes s'animant et se colorant au contact des faits et tachant de s'adapter à leur courbe sinueuse. La fécondité de Ihypothèse tend à prouver la vérité du déterminisme et à justifier le but que les savants modernes assignent à la science : savoir, la découverte des relations nécessaires qui unissent les faits entre eux, c'est-à-dire les représentations.

Si la connaissance humaine, en tant qu elle se propose l'explication des faits est nécessairement limitée, selon M. de Biran, notre ignorance est plus grande encore en ce qui concerne Dieu; nous n'avons aucune preuve de son exis^ tence ; il est impossible, en partant du moi, de s'élever par le raisonnement, à l'être parfait.

Le moi est par sa nature même le fait primitif dans l'ordre

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(le la comiais.sanco. Nous ne nous sentons jamais et en aucun cas comme un elTel. Comment dès lors passer, j)ar l'intermédiaire du principe d<' causalité, connue le lait Descartes, i\o notre cxislence à l'exislence de Dieu.»

« L'emploi rpie lail Descartes du principe de causalité est aml)it^»-n, dit M. de lîiran, parce qn il comj)rend également au rani; des (îfîels les substances et les nunlilicaliohs. Or il est l>i(Mi vrai (pie toule nioditicalion ou idée suppose une substance à ipii elle est lidiénMite, ou une cause dont elle <*st l'elTet, mais ([uant aux substances, (dlus ont dans leur î^^Mire toute la réalité et la perfection possibles, et il n'y a |)as de plus ou de moins dans la réalité : (pi()i([nunr substance ait moins d attributs, ou selon nous ait des attributs moius parfaits (piune autre, ce nest jjas une raison pour que la moins parfaite dépende de lautre, «piant à son existence'- » La notion d'existence réelle di'^, substances, des causes de phénomènes est universelle rt «onnninie /i truis les esprits; elle n'est pas déduite, mais immédiate.

On ne con(;oit pas dautre part comnn'ul une substance peut tirer du néant une autre substance. Tout ce qu'on peut concevoir, c'est ({ue, étant données deux suostances comme Lame et le corps, lune apfisse sur l'autre, en tant (pi elle est la cause elliciente de ses modilications. « C(^ (pion admet au (bdà, dit M. de lîiran, est étranger aux lois de la raison, comnuN'i celles de nos croyances primitives et nécessaires-. »

Si au lieu de considérer le fait de notre existence, nous considérons lidée d'inlini que nous avons diuis r(»sprit, pourquoi, à supposer que nous ayons natundlement cette idée, admettrait-on pour en expli(pier 1 orii»ine ((uelle a été mise en nous par la substance inlinie, c'est-à-dire Dieu? « N'y a-t-il pas dans la nature de notre àme des puissances que nous ignorons complètement et qui sont destinées à

i. Hortrand. Comnienlaive sur les Méditations de Uescartes, 85.

ii. Bertrand, p. :Î36. liapports des sciences naturelles ai-ec la psychologie (note).

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se développer dans un antre mode d'existence.' Qui sait s il n'y a pas en elle une perfectibilité indétinie, une science inlinie, mais confuse ? Xe pourrait-elle ï)as se créer d'après ce type intérieur, le modèle d'un être tout-puissant tout parfait, omniscient, sans que ce modèle ait un objet extérieur, cause de la notion qui le représente? Pourquoi seraitce en Dieu seulement et non en nous-méme que nous trouverions l'inlini ^? »

Du reste, cette idée telle que l'entend Descartes, c'est-àdire comme une idée })ositive, existe-t-ell(^ vraiment dans l'esprit de ((uelcpie homme que ce soit? En fait, >L de Biran s'est longtemps passé de cette idée; jusqu'en 1815, elle n'a pas de place dans sa doctrine. « Si je trouve Dieu, écrit-il le 16 avril 1815, et les vraies lois de l'ordre moral, ce sera pur bonhem*, et je serai plus croyable que ceux qui partant de préjugés, ne tendent qu'à les étal)lir par leur théorie. » A cette époque, il ne l'avait donc pas encore trouve.

Le grand princi|)e sur lequel se fonde notre croyance à l'existence, et qui est le vrai fondement de la métaphysique, à savoir le principe de causalité, ne nous condmt donc pas à affirmer l'existence de Dieu. Reste, il est vrai, le i)rincipe de contradiction. Mais que peut-on attendre de son usage? 11 ne sert à établir par lui-même, et en dehors de tout point <rappui dans 1 iiduition, que des vérités logi(pjes ou conditionnelles, telles que ces propositions : « point de montagnes sans vallée, point d'effet sans cause ». Le fameux argument ontologique est un raisonnement de même nature et de même valeur. On ne déduit pas l'existence ; on ne peut pas la déduire de l'idée de l'être parfait, car elle n'est pas au nombre de ses attributs ou perfections. L'existence peut être affirmée ou crue d'un sujet avant qu'il y ait quelques attributs qui en soient distingués; cette distinction est le premier pas de la connaissance, mais avant, il y a la croyance que la chose existe. Si la croyance d'une exis-

4. Bertrand, 95-96. Commentaire sur les Méditations de Descartes.

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L ANTHROPOLOGIE DE MAINE DE BIUAN

tcnco réelle n'éldit pas nécessairement jointe à l'idée du soleil que je vois grand comme un plat, attaché à une voûte bleue, elle ne s'associerait jamais à la notion astronomique du véritable soleil, plusieurs milliers de fois plus gros que la terre et reculé dans l'espace à trente-quatre millions de lieues. Ce n'est pas par le raisonnement el la méthode des géomètres qu'on établit l'existence du soleil.

Ainsi le raison nous oblige à admettre l'existence d'une réalité absolue, cette croyance nous est imposée par ce que nous savons de la liu^on la plus certaine, et par une loi primitive de notre esprit; mais il n'en est pas de même à l'égard de l'être inlim', nous ne trouvons juscpi'ici, c'est-àdire dans ra[)erception immédiate du moi, et dans les [)rincipes de la raison qui ont en elle du reste leur point d'appui nécessaire, aucun motif d'y croire.

f.a théorie de la croyance complète, dans la philosophie de M. de Biran, la théorie de la connaissance. Elle la consolide, en établissant l'ordre de la réalité ou de l'existence absolue comme antérieur et supérieur à l'ordre de la connaissance, I existence de l'àme comme substance du moi, lexistence des corps comme forces ou substances simples, et actives, analogues à l'àme. Cette métaphysique est essentiellement un dynamisme, comme la monadologie de Leibnitz; elle est dogmatique en ce sens que si nous ne connaissons pas à fond les principes de l'être, nous en connaissons du moins avec certitude, par la conscience, un attribut essentiel, et que, d'autre part, la connaissance mathématique que nous avons des rapports des choses a en elles un fondement assuré. Mais il reste cependant que les noumènes, tels que M. de Biran les conçoit, sont en grande partie inconnaissables, et par là, sa théorie nous rappelle celle de Kant. Au delà de ce que nous connaissons certainement, et de ce que nous croyons nécessairement se trouve un océan immense pour lequel nous n'avons ni barque, ni voile : c'est du moins ce que nous atteste la réflexion. Mais c'est quelque chose que d'en admettre rexistence : c'est une porte ouverte

LA VIE HUMAINE

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sur l'absolu, et qui sait, sur l'infini; c'est la possibilité et bientôt peut-être l'espoir de le connaître un jour, dans des conditions de vie nouvelles, et pourquoi pas, dès cette vie, par un sens, assoupi et ignoré, qui se réveillerait soudain.

Si l'homme ne peut s'élever par le raisonnement du moi à Dieu, cela ne prouve pas que Dieu n'est pas. 11 se peut qu il y ait en nous un autre ordre de faits, irréductibles aux faits physiologiques et aux faits psychologiques, qui attestent certainement son existence. C'est ce que de tous temps ont affirmé les âmes religieuses, notamment les mystiques. Va\ d'autres termes, il se peut qu'il y ait une troisième forme d'expérience qui nous révèle Dieu aussi naturellement que l'expérience intime révèle le moi, et qu'en partant de ce nouvel ordre de faits, situés au-dessus de la conscience, notre àme entende ce qu'elle ne pouvait, faute d'un sens approprié, saisir jusqu'ici.

C'est en effet ce qu'afTirme M. de Biran, au terme de sa vie. « H trouve Dieu » au fond de lui-même. Au-dessus de la vie humaine, telle que nous venons de la décrire, la plus haute à laquelle l'homme puisse s'élever par ses propres forces, il admet une vie supérieure qui a sa source en Dieu : la vie de l'esprit. 11 ne s'y élève pas par propfrès de raisonnement, nous en avons vu l'impossibilité, pas plus qu'il ne déduit la vie humaine de la vie animale. Il y a entre elles un abîme infranchissable pour la raison. C'est une expérience plus profonde et plus complète de la vie qui nous y transporte. « On peut trouver, écrit-il, le 5 juin 1815 \ une autre àme au fond de cette àme qu'on analyse et qu'on peint par le dehors. » Cette expérience, l'expérience religieuse, M. de Biran la fit, semble-t-il, vers l'âge de cinquante ans : il importe pour la bien comprendre de connaître son tempérament, son caractère, l'histoire de sa vie intime : car elle a ses racines au plus profond de lui-même.

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