Journal intime (inédit
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LA VIK DE L'ESnUT
il. Pa.s.safie de la vie hiunauie à la vie de lespril : le caractère de M. de li'iran. — 1). Les /ails et leur rrpUcation.
i». Pdsaage de la rie humaine à la rie dr l' esprit ; le caractère de Maine de liiran.
C'osI pcmiaiil son séjour à Paris, et aiilanl (jiron en peut ju^er par \r Journal intime vers KSIo, cpie M. de Biran s'éleva à lidée de Dieu. Le texte de iSlu (j,ie nous avons cité, et dans lecjuel il eonstale (|u il n'a j)as trouvé Dieu, au cours (lèses méditations, prouve^ bien (pie c(»tte idée n'a pas (le place dans sa philosophie, avant celte époipie : il nous en a lui-nuMiie indi(pié les raisons dans son Cononentaire .sur les (( Méditations » de Descartes. H avait à l^ergerac ^ une vie active et intellectuelle (jui roccu])ait tout entier.
^1. Frafirois-l'icnv (loiilliitT Maine de Hiraii t'>l ne a IJergerae le 1*7 novembre ITOd. Son pîMV était médecin. Il lit .srs éludes à IVrii^nitMix au collège dirigé par les Pérès Doetrinaiivs. puis entra m 17vS5 .la'ns les gardes du corps. Pendant les années qui suivirent il alla dans le monde et eut une jeunesse assez dissi|)ée: dans un passage ihi Journal intime ilnédifi de décembre ISli), il fjiit allusion non |)as seulement «à la dissipation ». mais « à toutes les turj)iludes de sa jeunesse >;. Au.x journées des o et »; octobre 1781), il .Mit le bras t^flleuré par une balle. Liceficié avec son ('orps, il se destina au génie militaire. re|)rit ses études de mathématiques, mais son passé étant un obstacle à son avancement il renonça à son pn.jet et revint dans ses foyers. Il avait perdu, pendaid son séjour à Paris, son père et sa mère, et deux de ses Irères, et était devenu |.ro[)riétaire du domaine deGrateloup situé à une lieue et demie de Bergerac. Là il se remet à l'étude « avec une sorte de fureur », cultive de |)rvference les mathémati(pies, les sciences naturelles! les auteurs ciassicpies. Le 14 mai 17!):^. il est nommé administrateur du
LA VIE DE L ESl'UIT
U y fonda une Société médicale qui se réunissait périodiquement pour traiter de questions relatives « à l'homme ». 11 était membre et fut à un certain moment président de la loge ma(;onnique : la Fidélité ; à ce titre, il prononça divers discours, notamment un que nous avons conservé (qui est la
département de la Dordogne, puis est envoyé par ses administrés au Conseil des Cinq-Cents (13 avril 1797), mais son élection fut annulée après le coup d'Llat de fructidor (4 septembre 1797i, et il s'établit de nouveau à Gratelouj) le lo juillet 1798. Il s'était marié le 21 sej^tembre l7'.to avec une femmedivorcée, Louise Fournier, qu'il aima tendrement. Elh" mourut le 2'.i oct(d)re 180;5. après lui avoir donné trois enfants, dt'ux fdles Kliza et Adine, et un fds, Félix Maine de Biran. C'est pendant son si'jour à (Irateloup qu'il composa son Mémoire sur Vhabilude couronné en 1802 et imprimé en 1803. Ce Mémoire fut l'origine de son amitié avec Cabanis et de Tracy. On le considéra dès ce moment c.mime un membre de la Société d'Auteuil (la seconde, qui se réunissait dans la nién>e maison que la première, dont M"»" Helvélius avait légué la jouissance à Cabanis). Il présenta un second mémoire à I Institut en 180j. « Sur la décomposition de la pensée » et à la suite de la réconq3ense(pi'il obtint fut agrégea l'Institut en qualité de membre correspondant de la classe (l'histoire et de littérature ancienne la classe des sciences morales et polilicpies venait d'être suppriméei. Le 13 mars I80(i il avait été nommé conseiller de préfecture du déj)artemenf de la Dordogne; un nouveau décret impérial l'appela le 31 janvier 18011 au poste de sous-préfet de Bergerac. 11 re(,-ut la croix delà Légion d'honneur en 1810. Ln 1809 11 fut envoyé au Corps législatif ii la |)res(pie unanimité des votes. H conserva pendant quehpie temps encore sa sous-préfecture, mais le 24 juillet 1811 il fut définitivenuMit n-mplacé ù Bergerac, et dans le courant de 1812, il vient se tixer à Paris. Il fit partie à la tin de J813 de la fameuse commission des cinq, (jui fit ciMendro des protestations et les vteux du |)ays à Napoléon. Le Corps législatif dissous, il revint à Grateloup, contracta im second mariage (jui ne lui donna pas d'enfants. Sa seconde femme ne sut point lui inspirer les sentiments qu'il avait pour la première. « Ma femme écrit-il le 10 septembre 1818. a de la bonté mais ne peut m'entendre o inédit). La Restauration le rappela à Paris, il reprit pour la forme Ihabit de garde du corps, fut ai)pelé à la Chambre des déj)utés et nommé questeur le 11 juin. Il y passa désormais la plus grande partie de sa vie ; chaque automne il retournait en Périgord auj)rès de sa famille. Sauf pendant la session de 1817, il siégea jusqu'à sa mort à la Chambre des «députés. En 1816, il fut nommé conseiller d'Etat à l'Intérieur. En 1822 il alla en Suisse où il fit la connaissance <'e Pestalozzi. avec qui il avait déjà échangé une correspondance, quand il était sous-préfet de Bergerac. Il mourut à Paris le 20 juillet 1824, après avoir revu les sacrements.
Ces notes sont extraites entièrement de la notice sur la vie de «le Maine de Biran publiée par M. E. Naville, solis le titre : « Maine de Biran, sa vie et ses pensées. Pour les écrits de M. de Biran. voir à la fin du tome III de l'édition Xaville : le catalogue raisonné des œuvres de notre philosophe.
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L ANTMROPOLOlîlE DE MAINE DE «IRAN
propriété de M, Naville), où il s'élève éloquemment contre la guerre et tout ce qui éloigne les hommes de la fraternité et delà bienfaisance. Il s'occupait avec un soin particulier de tout ce qui regarde l'instruction ; il institua à Bergerac un école gratuite où l'enseignement fut donné selon la méthode de Pestalozzi ; c'est à cette occasion qu'il entra, pa-r l'intermédiaire de Staj)fer, en relation avec l'illustre j)édagogue suisse qui lui envoya un de ses élèves comme professeur. Kn même temps qu'il vaquait aux soins d'une administration éclairée, il composait (juelques-uns de ses écrits les plus importants. Il rédigea pour la Société médicale de Bergerac Les nouvelles Considérations sur le sommeil, les songes et le som)iamhulisme (édition Cousin, 2^ vohmie), les Observations sur le système du docteur ^V(// (édition l>(»r- Irand) adressa à l'Académie de I>erlin h^ Mémoire sur V apercent io)i immédiate, récompensé en 1807, et à l'Académie de Go{)enhague « le Mémoire sur les rapports du physique et du moral de Vhomme (jui remporta le prix en 1811. C'est pendant cette période qu'il rédigea L'Essai sur les fondements de la psychologie. Les majuiscrits publiés par M. Bertrand, sur le Commentaire des i< Méditations » de Descartes, et sur Les rapports des sciences naturelles avec la psychologie, furent probablement écrits à la fin de 1813, ou au commencement de 1814, c'est-à-dire les deux iumées ([ui suivirentsondépart de Bergerac. Ainsi toutletemps, tous les loisirs que lui laissait Texercice de ses fonctions administralives,illes consacrait à la psychologie, «sa science chérie «. Sa philosophie, pendant cette période, fut le conuuen taire exact de sa vie. Il expérimenta sur lui-même cette vérité, qui sert de base au système rétlexif, que la faculté personnelle de penser et d'agir peut s'isoler de la sensibilité et réussir à la dominer. 11 est vrai que nous n'avons pas pour nous renseigner sur riiistoire de sa vie intérieure, pendant cette période, le Journal intime. Sauf, quelques pages datées de 1811, c'est-à-dire de l'année où il quitta Bergerac, les documents de ce genre font presque entièrement défaut de 1795 à 1814.
LA VIE DE L ESPRIT
Mais cette interruption du journal n'est-elle pas elle môme une preuve que son esprit était trop occupé ailleurs et trop intéressé à ses occupations, pour qu'il pût se complaire à noter régulièrement les variations de sa sensibilité ? Il est probable du reste que sa santé était meilleure qu'elle ne sera quelques années plus tard, et par suite son àme plus calme. Rien ne favorise plus l'examen de soi-même et l'habitude régulière d'écrire son journal, que l'état de concentration produit j)ar la maladie, qui fut l'état dominant de la sensibilité de M. dei^iran, dans ses dernières années.
C'est pendant son séjour à Paris que ses idées prirent une une autre orientation. Sa conception philosophique de l'homme ne supporta pas l'épreuve de sa nouvelle vie ; sa pensée se fraya une issue en dehors des cadres, trop étroits dans lesquels l'analyse philosophique l'avait enfermée. Si l'homme pouvait toujours s'abstraire de sa sensibilité et gouverner à son gré, ses pensées et sa volonté, il arriverait sans doute à acquérir cette tranquillité d'àme qui est une condition nécessaire du bonheur ; mais là est la difliculté. IJ le constatait déjà en 180i, dans la lettre qu'il écrivait à Dcgérando, après la mort de sa femme : « 0 mon cher Degérando, disait-il, combien les secours de la j)hilosophie sont impuissants contre un malheur tel que celui qui m'était réservé. Que sert la philosophie quand l'esprit courbé sous le poids de la douleur a perdu tout ressort, toute activité ?... Je ne me sens plus décourage, je ne retrouve plus mes bons sentiments dont je fus autrefois animé. La chaîne de mes idées est tout à fait rompue et je ne sais comment la renouer ^ ))^Ses occupations à Bergerac firent une heureuse diversion à sa peine, que le temps adoucit peu à peu. Mais d'autres épreuves l'attendaient à Paris, qui résultaient moins du cours fatal des événements que de ce destin funeste, qu'il portait en lui, dans la complexion délicate de son tempérament et l'instabilité de son caarctère.
1. La Quinzaine, 13« année, n» 290, (Ki novembre,) l'JOG, 151.
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l'aNTIIUOPOLOGIE de MALNE liE HIIIAN
Il était (11111 lemiHTament extrêmement impressionnable. A certaines époques de sa vie, notamment en 1811, comme on en peut juger par un agenda ou thermomètre journalier que M. E. Naville a entre les mains, il commence son journal par la description de la température. Les grandes chaleurs comme les temps humides et frais lui sont défavorables ; le meilleur momentde l'année pour lui est la lin <1 avri) et les premiers jours de mai. Cette susceptibilité de son organismeauxinlluences du dehors tient à sa mauvaise constitution, lls'enrhume facilement ; il souffre souvent de l'estomac ; il se plaint notamment de douleurs à Tépigastre et de dispositions hypocondria(iues.Delà, ce sentiment pénible delexistence qui ne le quitte presque jamais, cette conceidration si favorable, il s'en rendait compte lui-même, à la méditation intérieure, mais si contraire au bonheur. ï)e là cette prostration de l'être, ce collapsus qui est vraiment comme une anticipation douloureuse de la mort. A certains jours, ces sens eux-mêmes s'émoussent, l'odorat qu'il a naturellement fin devient insensible; il est comme séparé du monde extérieur, et souffre d'autant plus de ses iidirmités (pi il est plus prompt à les saisir et à les noter. Cet état cpii à mesure qu'il vieillit, tend à s'aggraver et à devenir habituel, disparaît par moments ; alors il jouit j)leinement de la douceur de vivre, il devient expansif et gai, il a vite oublié ses souffrances passées, lîref, son instabilité nerveuse, son état habituel de concentration et de déi)ression, ses malaises (h^ l'estomac, en même temps qu'une faiblesse générale (pii met sa santé à la merci des moindres changements survenus dans la température, constituent la pln[)art des symptômes de cette maladie que les médecins d'aujourd hui désignent sous le nom de « neurasthénie ».
Son tempérament expli(iue en grande parlie son caractère. Nul mieux ({ue lui ne fut à même d'apprécier la justesse de cette délinition de Bichat :« Le caractère est la physionomie morale du tempérament», non pas qu'il n'y lît certaines réserves que l'on sait, mais avec moins d'insis-
LA VIE DE L ESPRIT
tance, à mesure qu'il avance en âge. Le sentiment de sa faiblesse physique le rend timide, déliant de lui : « Je ne me trouve jamais assez prêt pour agir, j)arler ou écrire, et soit dans le monde comme dans la solitude, un sentiment intime de défiance joint à l'idée exagérée des difficultés dans les choses les plus simples que je vais entreprendre, font quej'hésite, surtout que je m'embarrasse quand il n'y aurait plus qu'à me laisser aller... Dois-je faire une visite, je me préoccupe de la dignité des personnes que je dois voir, de la manière dont elles me recevront, et j'arrive avec un air timide et décontenancé... Faut-il parler en public, je me préoccupe et m inquiète d'avance de mon défaut de mémoire ou de la faibl<\sse de mon organe, des regards qui se tournent vers moi, et tous mes movenssont i)aralvsésdans Tinstant où il faudrait les employer... S'il m'est arrivé de faire quelque ouvrage suivi, j'ai été tourmenté du commencement à la lin par la préoccupation du terme où je désespérais (l'arriver ^ » La timidité de son caractère, qui le fait souffrir devant le monde et le porterait naturellement à la sauvagerie et à la vie solitaire, fait, d'un autre coté, quand il est dans le monde, qu'il éprouve plus que tout autre le besoin d'être soutenu, de se sentir approuvé, d'inspirer de la sympathie à chacun -. L'épisode suivant qu'il raconte '^ dans le Journal inlùne est très significatif à cet égard. Il se passe à Saint-Sauveur, pendant la saison qu'il fit aux eaux de cette ville,enl8l6.
« Après le bain et le repas du matin, je m'étais occupé dé ma correspondance et puis de mon journal. Ma disposition nerveuse était mauvaise et je me préparais à monter à cheval })our tacher de ramener un peu d'équilibre dans ma pauvre machine, lorsque M""^ la Duchesse de Rohan. accompagnée de mon collègue Castel-Bazac a frappé à ma
1. 7 août 1816. Journal intime, p. 197. M. Naville a publié une paHio du journal sous le titre : Maine de lîiran, sa vie et ses pensées.