‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 119 sur 178 · août 1816, ici. lUO · texte numérisé non relu

août 1816, ici. lUO

A. 30 juillet 1S16. Inédif.

L AMHHOPOLOdIE DE MAINE DE BIRAN

porte pour une quôlc pour les pauvres (\c Saint-Sauveur. Je savais que cette quête dc^vait avoir lieu et j'avais prédéterminé six francs, croyant que ce serait le taux commun des baigneurs aisés. J'ai donc mis mon écu dans la bourse de la quêteuse avec un peu d'embarras, et doutant si je faisais ce qui convenait. J'ai eu la certitude^ du contraire lorsque la duchesse m'a cité des p<M-sonnes (jui lui avaient donné un ou deux louis. Cette parole m*a bouleversé et j'ai éprouvé à l'instant une ai^italion d'esprit et un regret aussi vif que si j'avais commis la plus mauvaise et la j)lus déshonorante des actions. Je n'ai pas eu la force ou la présence d'esj)rit de dire un seul mot, et j'ai laissé partir la quêteuse. Dés ce moment il m'a été impossible de songer à aulre chose. Qu'allait i)enser la duchesse de Hohan .'Qu'allait din^ mon collègue, (jui n'est rien moins que bi«MJV(Mllant (MiV(M\s U) questeur i'xN'allais-je pas devenir la fable de cette société? Ne traiterait on pas mon oiïrande si disjiroportionnée à ma position de mes(piin(M'ie, d'avarice ? Kt ce seul trait ne |)ortait-il pas I empreinte d un caractère petit et rétréci ! U était si simpled'oiïrir un louis àladuchesse, moi qui tiens si peu à l'argent, en tantdecirconstances ! Pounpioi ne pas ouvrirma bourse et montrer mon désir de venir au secours des malheureux, en observant simplement, ce qui est vrai, qu'une (juétc faite ainsi j)our une multitude de pauvres ne peut être que d'un bitMi faible secours [)ourchaeun deux .»

« Au lieu de cela, quelle gaucherie, (juelle inconvenance dans mon procédé à l'égard de la duchesse î J'étais inconsolable I Je cherchais vainement à me distraire et je portais sans cesse ce f)oi(ls sur mon c(eur. J espérais faire une diversion à cette idée fatigante par sa fixité en faisant une promenade à cheval. Mais la même idée m'a poursuivi dans ma promenade où je me suis concentré, craintif et troublé de la moindre chose, voyant partoutdesdangers. J ai abrégé celle promenade et suis rentré chez moi, avec l'intention de chercher la quêteuse et d'ajouter un louis à mon offrande avec une petite explication. J'ai été me promener à pied

LA VIE DE l'esprit

devant sa maison, avec cette intention, mais j'ai craint de faire encore une gaucherie. J'y étais si bien disposé ! Je suis rentré pour dîner avec la même anxiété. Mon idée fixe allait au point de me faire parler, gesticuler tout seul. Je me suis sur])ris plusieurs fois dans cet état voisin de la démence, qui ne consiste en effet que dans la fixité d'une seule idée assez vive pour j)rédominer sur toutes les impressions du dehors. Je n'ai rien dit à ma femme, pendant le diner: j'étais absorbé et distrait. Je ne contie jamais à d'autres les sentiments ou h^s impressions pénibles et tristes, parce que l'état organique, qui correspond à ces impressions ou qui en est la cause, est un état de concentration (pii me renferme au dedans de moi-même. Au contraire, je n'ai pas une sensation agréable ou une idée heureuse, que je ne sois pressé de la communiquer au dehors, parce que l'état organique correspondant est un état d'expansion ou de dilatation.

« Après le dîner, j'ai fait une promenade à pied avec un de mes anciens collègues que j'ai rencontré. La quêteuse s'est offerte à ma vue, et j'ai couru au-devant d'elle, pour lui annoncer mon intention d'ajouter à l'offrande. Dès lors, j'ai été soulagé et je suis rentré dans mon état naturel. J'ai passé la soirée chez M"- de Rohan avec une société nombreuse. J'ai mis un louis dans la bourse et je suis revenu chez moi calme et heureux. J'ai raconté à ma femme tout ce qui s était passé alors ^ »

On voit jusqu'à quel excès de scrupule le souci de sa bonne réputation entraînait M. deBiran. La peur d'être mal jugé, en une circonstance pourtant où sa conscience n'avait rien à lui reprocher, le met dans un état d'inquiétude et d'agitation voisin de la folie. Il faut tenir compte sans doute de la mauvaise disposition de ses nerfs, ce jour-là, mais aussi d'une timidité naturelle qui lui lait toujours appré-

i . GeUc citation est un modèle danalvse psychologique. Elle peut donner une Idée de lintérét qu'offrirait la publication intégrale du journal intime. ''

In

L AMI[«OP0L0<;iE DK MAINK I)K HIHAN

tieiidcr le jugement d autrui, cutiii do sa vanitô blessée. Il cherche à |)hiire, et particuh'rrement aux femmes, et j)()ur y réussir il se met <mi frais dc^ coquetterie. Il aime (ju'ou le comj)lim(Mite sur son air de jeunesse et de santé : <( J'ai toujours voulu, <lit-il, je veux encore paraître ce que je ne suis pas. et je néglige trop ce que je pourrais être ; j(» m'inquiètiMle voir (jue je ne parais plus jeune et agréable par hvs formes extérieures et pour votdoir paraître savaiit ou S[)irituel. jr renonce souvent à èlre sage et heureux ^ » Il tient à fain^ boiuie ligure dans le monde. Il se réjouit de trouver bonne contenance, sous son habit galonné, à un nouveau d<»m<*stiqur tout frais arrivé du Périgonl. Il est très sensible aux égards (pie lui témoigncMit les personnes de qualité, est extrém<Miient touché d'une parole du roi ou d'un meml)re de la famillerovale. 11 aies manières elles U"oùts d un gentilhomme» d au(rf>fois : il en a la vam'té. T(dle est bien riFn()ression cjuil lit sur ses contemporains, comuK^ l'atteste ce portrait tiré de la liiogvaphie pitlorc.<f/ue dei^ dt'pnti's de France (\SV:)'\H'1{)} : u M. de Biran n a point les formes et les manières d'un philosophe et d'un hommi* d'Ktat. Ancien garde du C(»rj>s de I.oujs W'I, il a conservé les habitudes de la Cour, un air de légèreté et des grâces (pii ne sont pas exemptes île recherche. C'est un homme aimable, dans le sens le ])lus restreint du mot. Il est grand et maigre, il a le nez petil et a(piilin, le regard caressant, le sourire un j)eu précieux, les dents blanches, les cheveux clairsemés, crêpés et faisant le champignon, les mains longues et potelée.>, les ongh\s [)ro[)res et la mine très soignée. »

Ce portrait est plus exact, que vrai : c'est M. de Hiran \n du dehors, parcpudqu'un ([ui ne le connaissait pas. ou (pu" h» connaissait mal. Ce besoin de paraîtn^ dont il s'accuse luimême n(* dérivait pas chez lui d un amour complaisant de soi, mais du besoin cpiil avait de provoquer à son égard chez les aulres les mêmes sentiments de bienveillance dont

Page 1