‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 122 sur 178 · Journal intime, mailSii, inédit · texte numérisé non relu

Journal intime, mailSii, inédit

LA VIE DE l'esprit

on un seul qui est bien d'accord avec ce sentiment de faiblesse que nous avons indicjué en parlant de son tempérament : besoin de trouver un point d'appui en dehors de lui dans l'opinion favorable et les bons sentiments d'autrui à son égard.

Certains écrivains, notamment Caro, n'ont vu dans M. de Biran (pie le psychologue concentré en lui-même, se complaisant à vivre dans le commerce de ses sentiments et de ses pensées; « c'est un égoïste », a-t-on dit, trop intéressé à soi et à son propre bonheur pour s'intéresser véritablement aux autres et les aimer. On a mis en doute la sincérité de son amour pour sa première femme; on a accusé de tiédeur ses sentiments pour ses filles, qu'il laissait auprès de leur tante, au fond du Périgord, pendant son séjour à Paris. M. E. Naville^ a fait justice de ces doutes et de ces accusations, qui ne résistent pas un seul instant, à la lecture du Journal intime et de sa correspondance. Du reste les âmes égoïstes ont d'ordinaire une trop bonne opinion d'ellesmêmes, pour courir le risque de la perdre, en s'examinant sérieusem.ent. L'observation et l'examen réfléchi de soimême exigent plutôt au contraire, en même temps que la plus diflicile et la plus rare des vertus intellectuelles : la sincérité, la première de toutes les vertus morales, la volonté de se perfectionner. Ce qui est vrai, et ce que M. de Biran remanjua sur lui-même, c'est que l'habitude de s'observer, dessèche intérieurement; l'analyse psychologique dont le but est d'expliquer et par suite d'unifier, appauvrit l'àme, en lui enlevant la fraîcheur et la variété imprévue des impressions, la spontanéité des sentiments. Mais ces effets sont bien peu visibles chez M. de Biran, quoiqu'il s'en plaigne dans le Journal intime. Il faut distinguer en lui l'homme et le philosophe. Ce psychologue, si pénétrant, si fin observateur de lui-même, si réfléchi aux heures où il s'analyse, est l'homme le plus spontané qu'il y ait en société. Quand la

i. Na ville, Maine de Biran, sa vie et ses pensées, 392-394.

r/A.\THI{oPOLO(;iE DE MAINE DE IJIRAX

niciladic 1.' liml (Mjformé chez lui, cl qu il revit, en les médilant, les jours passés, alors il se juge, souvent avec sévérité ; il prend des résolutions pour lavrMn'r ; puis dès ((ue la santé est revenue, son besoin naturel d'expansion a vite triomphé des résolutions de la veill;, et de nouveau il s'abandonne à toutes les influences qu'il subit. C'est un sensitif, rUrz (pii les dispositions affectives, au lieu de se traduire, comme chez un Lamartine, en rêveries poétiques, provoquera la méditation. Au lieu (b» cbantor sa douleur, il l'analyse.

Cela lient aux tendances dominantes de son esprit. Il a peu d imagination, soit rpie sa concentration habituelle ait été un obstacle au dév«'loj)p(Mnent de ses facultés représentatives, soit que celles-ci fussent naturellement faibles. Ce (|u il remaïque dans un j)aysage, c'est moins la forme ou le dessin des choses (pie la teinte du ciel, la verdure des |)rairi(>s et des arbres, c'(;st-à-dire ce (pi il y a de nioins délim' dans nos perceptions visuelles. H est plus auditif que visuel. Il aime la musi(pie. Quand il revenait àCrateloup, il annait,dans le cahne et lintimité de ces réunions de famille (pii furent toujours si douces à son C(eur, à jouer dt? la harpe, son instrument favori: mais précisément cet instrument nous émeut plus j>ar le tind)re et Iharmom'e des sons, que par leur enchaînement mélodiipie qui est en quelque sorte le dessin musical. G étaient les sens afîectifs qui étaient chez lui le plus déveloj)pés. Sans |)arler du sens vital ou orirani(iU(\ doFit la vivacité lit le tourment de son existence, il avait le sens de l'odorat très subtil. Dans ses impressions de natun^ le< sensations de flcMirs embaumées, d'air pur, tienneid unr grandi^ j)lace et sont évocatrices de sentiments. « L'odeur iVuiw violette, écrit-il en juin 1810', rend à làmc la jouissance de plusieurs printemps. » « Il y a eidre les odeurs et les impressions internes dont se compose le sentiment de notre existence une aflînité, qui est toute particu-

i Journal intimp, inédit.

F.A VIE DE L ESPRIT

lière à ce sens. Les odeurs liées à tels sentiments spontanés, ineffables, tels qu'on en éprouve dans la jeunesse, réveillent toujours plus ou moins le même sentiment. On se retrouve jeune encore, amoureux, dans un bouquet parfumé. C'est là où le C(eur joue son jeu, indépendamment de la penséc. Quand le voile se soulève, nous scrutons toutes nos pertes et la mélancolie s'empare de nous ^ » A chaque instant, dans les ex<*ursions qu'il fit aux Pyrénées, pendant son séjour à Saint-Sauveur en 1810, il nous dit sa joie de respirer Pair pur et vivifiant des montagnes : «Le sentiment qu'on a de la vie, dans ce moment, est ineflable -. » « L'air est end)aumé, tout ivspire ici la paix, le calme, la sérénité. On s y sent dégoûté de la vie arlifîcielle de ce bas monde '. » L'idéal serait, nous dit-il. que ces impressions ineffables fussent isolées de Uml souvenir comme de toute prévision. « Les impR\ssions isolées des souvenirs ont ordinairement assez de douc(Mn*sans avoir un grand degré de vivacité, et le présent, (piand on veut le considérer, à part des tableaux imaginaires du passé et de l'avenir, à part des regrets ou des craintes, est encore peut-être le meilleur moment de l'homme '. » C'est d'un sentiment de cette espèce qu'il nous parle dans les premières pages du journal de 1814. Il aimait ces joies sans cause précise, ces extases sans objet, cette langueur qui pénètre tout l'être et où se fondent toutes les discordances de la conscience. Ses impressions et ses sentiments, en face de la nature, ne sont pas déterminés par la perception des formes, mais par l'élément affectif de ses sensations. Cette ])rédominance de l'élément affectif sur l'élément représentatîî dans sa perception du monde s'harmom'se parfaitement avec la prépondérance de la sensibilité dans son caractère, et, sous un autre rapport, du sens intime dans sa vie intellectuelle et sa philosophie.

\. Journal Inlhne, \nèû\{, 13 juillet 181G. 2. /(/.,i'6 juillet 1810, id.

\^. 1(1.. li> juillol 18<6, id.

Page 1