Jounjal intime, inédit, 6 janvier
LA VIE DE L*ESI»IUT
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ressent pas, a j'y suis de glace, dit-il, et je ne donne aucune attention à ce qui se dit ni à ce qui se fait^ ». Il assiste aux séances comme à une sorte de représentation dramatique; il y est spectateur plus qu'acteur, et spectateur le plus souvent distrait. Les affaires ne l'intéressent pas j)Ius que la politique : « J erre, dit-il, en sonmambule dans le monde des affaires -. » Il n'a aucune des qualités nécessaires pour les traiter et les régler. Il ])erd toute présence d esprit devant l'autorité. Il est franc et cordial avec tous, dénué de toute arrière-pensée et de tout esprit de ruse. Il aime à rencontrer chez autrui la même courtoisie et la même bienveillance dont il se sentait animé lui-même; ses qualités de cœur et de caractère durent souvent en faire une dupe.
Il se rendait compte et il souffrait de cette contradiction
entre ses tendances intellectuelles et affectives et son ^ycnvc
de vie. a II use sa vie, dit-il, au lieu d'user de la vie » le
mieux possible. A certains moments, il prend le parti de
renoncer à la politique et de se consacrer tout entier à la
rédaction définitive du grand ouvrage philosophi((ue auquel il
n'a jamais cessé de penser et de travailIcMv il part avec la
résolution de ne plus se présenter aux élections ; puis quand
il est revenu dans son cher Périgord, qu'il a respiré l'air
pur de sa campagne, revu les coteaux familiers, les arbres
(pi'il a plantés lui-même, lennui le prend, il regrette Paris.
L'inslahililé de son tempérament s étend à son caractère.
L agitation de la ville, si funeste à sa santé, le distrait de
lui-même, l'arrache à sa neurasthénie, en ce sens quelle
l'empêche d'y ])enser ; en réalité elle l'augmente. D'autre
part, il est jaloux de la considération qui s'attache à ses
fonctions. Il aime l'aisance qu'elles procurent. Quand il était
sous-préfet de Bergerac, il vivait très modestement, et, les
derniers temps surtout, il connut la ^^ùne, comme l'attestent
les lettres qu'il écrivait à cette époque à ses protecteurs de
J. Journal intime. Naville, p. 146.
:2. Journal intime, 8 février ISi'j.
L AMIiaOPOLUGJE LE MAINE DE UIÎîAN
ïracy et Dogérando. Il est eerlain qu'il apprécia vivement la vie large et facile doiil il jouissait à Paris. Mais il ne pouvait d'autre part senipècher de penser, aux heures de réflexion, cpi'il ])ayait très cher ces faveurs de la fortunr ; et cette pensée lui était de plus en plus pénihie, à mesure (ju'il vieillissait.
Au fond, nul ne fui dans sa vie a plus passif » que ce philosophe de la volonté; et Ha-j-esen avait raison sur c<« point, il était en (pielque sorte, par tempéramoFil. un sensitif et un instable ; et son intelligence (pii était pourtant si pénétrante et si personnelle,, ne fut jamais assez forte pour or-aniser harmonieusement sa conduite. Cela n'est-il pas étran<,'-e de la ])art d'un philosoph.« (jui |)roclamait l'autonomie de la pensée lannaine, et son indépendance, par conséquent, à l'éo-ard des sens et dvs passions ?
Mais si la pensée, considérée en elle-même, dans son ori-inc et sa nature est autonome, vWv ne constitue pas l'homme tout entier, i/honnne n'est pas réellemeid, comme le disait de lîonald, a une intelligence servie par des or-am's », il y a bien plus de vérité dans l'aiilique définition « l'honnne est un animal raisonnable • ». Or, selon M. de Biran, on ne peut pas rationaliser la sensibilité animale. On n'est jamais sur de pouvoir commainler à ses passions, ou du moins de piiilosopher avec elles ; car elles dépendent des modilications de nos oro-aues ; et ces modifications se trouvent placées en dehors du domaine de la volonté; ce n'est que par des moyens indirects, et toujours mcertains, qu'elle peut agir sur elles.
Il crut pendant lonj,»-temps qu il dépendait de nous, du moins, que le mal fût circonscrit et localisé dans la sensibilité animale. C'est ce (pn.' les stoïciens lui paraissaient avoir admirablement compris, il est toujours au pouvoir de riiomme de réfléchir, et d'établir la base de ses ju-ements en soi, non en dehors de soi, dans les mouvements aveu«des