‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 13 sur 178 · Cousin. Id., p · texte numérisé non relu

Cousin. Id., p

L'ANTIFROroLOGIE DU ilAINt: DE 13IRAX

IXTRODLXTION

hypothétique, la sensation pure, et essayent vainement d'en tirer l'esprit tout entier, Kant lui-môme, doué cej)en(h\nt dun remarquable esprit d'analyse, eonfond souvent avec les faits primitifs des idées abstraites, n-uvre artilicielle de son entendement. J.a philosophi<^ de M. de liiran (\st essenlielh^ment une j)liil<)S()phi<' du discontinu, de la coiding-ence. Toute réalité est force. Or il y a plusieurs ordres d«' forces qui se manifest(Mit par des effets distincts, ri soid irréductibles les unes au.\ autres. Par suite, on constate le réel, on ne le déduit pas. Il importe seulement d<' le bien constater, et en cela consiste toute la difticulté de la philosophie. Parmi les faits où se nuunfeste la \w humaine, il v en a qui attestent l'existence dune force suï)érieure, (pii en marquent la présence en nous : ce sont les faits rehirieux. M. de Biran admet l'existence de ces faits, et cherche à les expliquer dans lem- oriq-inalité. C'est ainsi quinn^ philosophie ndi^ieuse vint compléter sa philoso])hie (hi moi, ou que celle-ci fut natunlhMnent amenée à se dépasser. En ce sens, on peut dire (pie M. de lîiran, non pas. eut Uni. mais a fini comme Fichte; car comme lui il invcxnie une nràcf mvstérieuse qui à certaines heures, vient éclairer 1 homme ; mais loin d'être une inconséquence dans sa doctrine, cettii idée vn est, sinon la conséquence nécessaire, du moins le prolongement ou le comj)lément natm-cl. Kt lorsque Stapfer, ({ui coiuiais.sait mieux son ami M. de l^iran, qiie « le jeune Cousin », écrivait quehpies mois après sa mort. « Je m'imaginais que la philosophie religieuse avait besoin de M. de Biran » il ne la considérait pas comme un accident, bien moins, encore, comme une inconséquence dans le développement de sa pensée philosophique, mais au contraire comme son expression la plus complète et la plus parfaite. La philosophie de M. de Biran n'a pas le genre d unité d'un traité de géométrie; elle n'est [)as virtuellement contenue dans une déhnition ; elle a l'unité de la vie qui se mani-

i. EAprossion dont se sert Mainr de IJinm dans sou jonrrud.

este aux diverses époques de son évolution par des formes nouvelles sans qu'on puisse exactement dire à quel moment elles apparaissent. C'est là qu il faut chercher le véritable centre de sa doctrine ; à la vérité, ce centre se déplace à mesure (jue se développe sa pensée ou plutôt que s'accroît son expérience. La philosophie de M. de Biran reproduit le niouvement d'une pensée qui se connaît }>lus complètement à mesure (ju'elle s"a}>profon(lit davantage. Elle ne se développe pas tout entière sur le même plan, mais à travers des plans superposés, sans cesser cependant d'être en relation les uns avec les autres. Bien de comparable, ici, à 1 unité artilicielle et logique d une théorie, c est reiu'ichissement |)rogrcssif d une vie de plus en })lus intense et de plus en plus profonde.

e. Ses divisio)i!i générales.

L'erreur de Cousin fut de n'a{)ercevoir dans la philosophie de M. de Biran que le point de vue psychologique; pour celui-ci, c'est assurément un point de vue exact, mais incomplet ; c'est de là qu'il faut partir ; mais on ne peut ex])liquer tout le contenu de la conscience sans la dépasser, sans descendre au-dessous du moi, dans les régions inconscientes de la vie animale, sans s'élever au-dessus dans le monde supérieur des réalités invisibles.

« Il est temps, écrit M. de Biran dans l'Introduction aux .\ouveaux Essais (T Anthropologie de développer ces différentes vues ou faces de l'humanité.

« Je formerai trois divisions de la .science de Ihomme, telle que je la conçois. Cette notion de Ihomme est infiniment compliquée, puiscju'elle renferme tous les modes passifs et actifs de notre existence, tous les produits divers des forces vivantes qui la constituent. Ces forces vivantes, ou ces vies que \ expérience intérieure apprend à distinguer et que le sens intime ne permet pas de confondre sont trois et non pas une seule, quoiqu'il n'y ait logiquement qu'un homme et

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l/ANTHROPOLOr.IE DU MAINE DE lilllAN

psycliologiquemcnt qu'un 7}ioi unique. Je ferai en conséquence trois divisions de cet ouvra^^-e.

(( La première comprendra les phénomènes de la vie animale que je ne distingue point de celle qu'on a désignée de nos jours so»is le litre de vie organique. Je dirai pourquoi cette distinction futile en elle-même est inutile à mon but. (( La deuxième division renfermera les faits relatifs à la u/> propre de lUomme, sujet sentant, pensant, soumis aux passions de la vie animale et en même temps libre d'agir par sa pnq)re force, et en vertu de cette force seule, personne morale, moi, qui se connaît et connaît les autres choses, exerce diverses o])érations intellectuelles (|ui ont leur j)rincipe connniin dans la corjscience du moi ou dans la force active (|ui le constitue.

(( La troisième division, la j)lus iniportante de toutes, est celle que la philosopliie a cru juscpi'à présent devoir abandonner aux spéculations du mysticisme, quoiqu elle vienne aussi se résoudre en faits d'observation, puisés dans une nature élevée, il est vrai, au-dessus des sens, mais non point étrangère à l'esprit (pu" coimail Dieu et lui-même'. »

Vie animale, vie humaine, vie de lesprit, tels sont les trois modes d'existence dont le mélange ou la cond>inaison forme notre vie réelle. Ce sont aussi les manifestations de trois forces distinctes et tpii peuvent exister séparément. Nous nous trouvons en quelque sorte placés au conlluent de ces trois fleuves de vie. Leurs eaux se mêlent sans se confondre, et il est toujours possible de les distinguer à celui qui possède cette faculté d'abstraction iidellcctuelle ou réilexive (pie Uoiinet appelait d un mot heureux « le psvchomètre - ».

Ces forces sont irréductibles les unes aux autres. Il v a

l..\nvillo, l. III, 3itl-3o7, ^»//(i-o;)o%if. On reirouve celle division dit le ptre Gralry {i\mnaiss„m-e tIeCdme 1857), dans suint Anciistin et saint Bonavenlnre. Il radoplii Ini-inénie.

2. Notes sur ffuetr/ues passages de Vabbé de l.innac. 316 Al Bertrand.

IXTBODUCTIOX

lans le mo. quelque cl.ose de plus que dans le pritieipe de a vie an.niale. et il est itnpossibic d'autre part, de déduire la vc de espnt de la vie humaine. Cette triple division se résout en fa.ts d'observation . Elle correspond aux trois degr d .ntensUe ou de perfection dilTérentes, auxquels se manifeste la vie pensante chez Ihomme. "aniiesie

Au-dessous de la pensée proprement dite, qui est inséparable de la conscience, il y a une vie psychologique inconsciente, inséparable do la vie organique, vie s.rperflciene et sans profondeur mais complète en elle-même, constituée par un ensemble systématique d'affections, d'intuitions et de mouvements. C'est toute la vie de lanimal, qui est incapable «le la de,,asser. Lhomme se surprend parfois à vivre de cette v.e élémentaire, dans le rêve et dans la passion. Il n'est plus alors que l'ombre de lui-même, il est aliéné de soi 1

Quand ai'Parait la conscience, cest-à-dire le sentiment de 'a personnalité, la distinction du moi et du non-moi la We amma e ne cesse pas d'exister, elle se poursuit dans l^s ténèbrcs de I .nconscienl. Le moi s'eiïorce de l'élever à la pleine umiere de la conscience, de la spiritualiscr en Iransforman ses inlu.tions en perceptions et en idées, ses affections en émotions et en sentiments, les mouvements aveugles d; sa sensibilité en actes réiléchis. Mais cette matière ^u'il veut assoupbr et mo.leler à son image est déjà façonnée par son organisme et soumise à ses lois : elle résiste à son effort l^l.on.mc abandonné à ses propres forces, finit par recon- ..a. re son impuissance à atteindre I idéal de perfection et de l»onheur qu ,1 se propose : il implore le secours .l'une force su|)eneure. . °

Alors se manifeste en l.ii une vie nouvelle, infiniment élevée au-dessus de la vie des sens, «ien plus, l'état de perfection auquel II parvient, dans ses élans d'enthousiasme et I amour, est tel qu'il est impossible de le considérer conime le plus haut degré de ses facultés personnelles, c'est-à-dire le 1 activité du mo. ; c'est le reflet de la vie divine elle-mé„e L homme se trouve transporté au-dessus de lui, comme il est

TISSERAND. — f

L ANTHROPOLOGIE DU MAINE DE UIRAN

rabaissé au niveau do l'animal, quand il reste soumis à l'empire de ses or<^anes.

La vie i)r()i)r('ment humaine ou vie consciente est caractérisée par le si^ntiment de la personnalité : la vie animale n'est pas encore consciente, la vie spiriluelle ne Test plus : toute dualité disparaît à ces deux degrés extrêmes ou limites de la vie pensante. Qui dit conscience, dit au contraire dualité de la nature et de la voloidé, conflit de deux forces opposées, dont lune est nécessitée, et l'autre libre, drame douloureux dont le moi ne [)eut sortir vaiinpiour par ses propres forcrs, mais où du moins il i)eut accpiérir du mérite, et par ses mérit(îs le salut, c'est-à-dire la vie de l'es[)rit. Ainsi spontanéité, conscience, amour, telles sont les trois formes de la vie : la plus haute perfection comme la suprême joie c'est

d'agir par amour.

Telle est dans ses grandes lignes rAnthroi)ologie de M. de lîiran. Cette philosophie est profondément imprégnée du sentiment de la réalité. Klle a horreur de l'esprit de système et se distingue nettement parce caractère de lidéalisme absolu. Des deux éléments de la réalité, l'un et le nmltiple, elle se refuse à sacrifier le second. La vérité est donnée avec l'être même ; elK* n'est pas extérieure à la vie, elle en est le sentiment chez un être conscient de soi. Il ne s'agit pas de construire la réalité, car c'est fatalement la réduire et la dimiiuier ; il faut vivre en quehpie sorte penché sur la vie pour en surprendre le secret. Ce qui fait l'intérêt des fragments de rAnthropologie que nous possédons, et en particulier du Journal intime qui en est la partie la plus importante, c'est [)récisémenl ([u'on s'y trouve en présence d'un homme, non d un constructeur de systèmes. Point de conventions, ni d'artifices dans ces pages de psychologie vivante,

c'est la coididence émue et sincère rlune àme, naturellement repliée sur elle-même, qui nous en aj)i)rend plus sur les ressorts cachés de la pensée que les synthèses hâtives des purs métaphysiciens.

Mais il n'est pas facile de faire à la métaphysique sa part.

INTRODUCTION

Lempu-isme radical et le dynamisme de M. de Biran pour ne faire aucune place à l'imagination dans la recherche de la vente, n en sont pas moins des conception métaphvsiques et ,1 se pourrait que les timidités de la pensée fussent aussi dangereuses que ses hardiesses. Si les erreurs où .ont tombées les plulosophies de la sub.stance sont la condamnation <le 1 esprd de système, est-ce que les plulosophies de la force ne sont jms dupes à leur tour de riHu.siou qui consiste à prendn^ <les croyances acquises pour des f^nts primitifs? M- de Lu-an a fait lo <Iénombrement complet des richesses que contient le trésor intérieur de nos sentiments et de^nos pensées. 11 n'est pas sur qu'il en ait détenniné exactement longmeet la destination. Il a séparé ce qu'il fallait peut-

^'fre sunp.nentdis,inguer, sous peine de ne pouvoir expli- 7'^^; ' '-^^^ I>-/-Hle de la pensée. Mais il se rendait compte des tendances de sa philosophie : il ne voulait pas sacrifier le réel a I mtelhgd)Ie. ..a division de la vie humaine prétenci reposer, sur les données immédiates de l'observation inté- -ure elle reproduit la <listinction . des trois ordres . de a pin osoplne de i>ascal. Pour M. de Biran, comme pour 1 ascal notre ame s'élève à la vérité par intuition ou sLv. ment : la ra.son ne doit pas plus être confondue avec le raisonnement (pi'avec l'imagination.

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