Mayjonade, p. (56). Ouvrage cité
LA VIE DE l'esprit
de la religion, comme le croyait son ami Stapfer, mais de la même faronque Y Essai sur les fondements de la psychologie eût servi la cause de la philosophie. 11 cherche pour luimême la vérité dont le bonheur est inséparable ; tout ce qu'il peut pour les autres, c'est de les engager à faire route avec lui. La vérité ne s'enseigne pas du dehors ; elle exige pour être connue un effort ou une expérience personnelle ; et cela est vrai de la vérité religieuse, plus encore, si c'est possible, que de toute autre vérité ; car elle répond à un besoin de l'àme avant d'être une vue de l'esprit. Elle serait lettre morte pour qui ne serait pas intérieurement préparé à l'entendre, c'est-à-dire apte à la découvrir.
Mais il faut reconnaître que l'expérience qui le conduisit à la religion est bien particulière ; elle est étroitement liée à son tempérament maladif, à l'instabilité de son caractère, à son besoin d'expansion, enfin au déclin de ses facultés de méditation.
L'agitation de ses nerfs, les variations continuelles de sa sensibilité organique l'inclinaient à placer le bonheur dans un état (le calme durable ; il le jugeait d'autant plus désirable et i)Ius doux qu'il contrastait davantage avec son état habituel. Le mécontentement de lui-même, résultat fatal de la contradiction (|ui existait entre son genre de vie et ses goiils véritables, augmentait encore le besoin douloureux d'une harmonie stable de ses tendances et de ses facultés. Quoiqu'il ressentit vivement le bienfait de toutes les amitiés rares et dévouées qui l'entouraient, la tendresse naturelle de son cœur trouvait dans le commerce des hommes, et particulièrement dans ses relations mondaines plus de sujets de tristesse que de contentement. Knlin la méditation philosophique, source de joies si pures autrefois, la composition et l'expression des idées étaient devenues pour lui un travail pénible, qui, au lieu de le satisfaire, ne faisaient qu'exaspérer le sentiment de son imperfection. Ainsi se tarissaient peu à peu toutes les sources de bonheur où s'était alimentée son âme ; la foi devait lui apparaître comme
i/a-\tmropou)i;ie de maine de himax
le suprême remrdc^ à ses maux, le seul capable dopérer « la sortie de lui-même » et de le délivrer de la lyraunio dune sensibilité inquiète et mal équilibrée.
Est-ec» (|ue, d'autre pari, par sa nature mémect rn (pirbpic sorte .M,n propre instinct, son intelli-rnce ne conspirait pas avec toutes les puissances de son être à se reposer en Dieu :» Les intuitions visudK.s, les concepts n.tivjncnt déljm's, la n\^nleur artilicielle drs systèmes, tout ,r cp.i. parle aux sens et à l'imao-inalion, Icut ce qui salisfait m nous la raison raisomianle, nous éloignent selon lin- d(^ [être véritable .pn" est invisible et ne peut être saisi q.ir par aperception immédiate ou s(>nliment. La vérité, répète t-il sans cesse, est uieiïable. C'est une iibnnination, une révélalicm (pu" sr juslilie ell(-méme, sans (piii srn't bo<n{„ ,,„ possible i\o iVxplicpier. Il aspira loule >a viV a cri dat de ravisscMuent et dc'xtase, d'où toute re])résentation de formes précises est absente. Kn 179;, il altendait dmie faveur de la fortune, et (-omme dune -ràc.^ <le la naUire, Ibarmonie siI(Micieuse et ra])aisementde toutes les éner-ies de sa jeunesse; plus lard, il découvrit dans raperce]>tion de la vérité psycbolologi.pie, le plaisir purement intellectuel de la méditation. I.orsque ees biens ne lui suffirent plus, ou vinrent à lui man q'ier, il cherclia leboidieuroù tant de nobles esprits lavaieid trouvé avajit lui: dans la contemplation de Dieu. Il éfail mùr pour la vie sj)iriluelle.
Mais ce sérail méconnaître, selon nous, le caractère de la religion, ou de la dernière philosophie de M. de Biran cpie (le l'exj)liquer e.vcbisivementpar les mobiles personnels que nous venons d indiqner; c'est aussi la dernière forme ((ue revél le développement de sa pensée philosophi.pie ; elle "marque le couronnement de l'ceuvre. Il n'est jamais i)ermis (le séparer, dans Tétude de notre philosophe, lexpérience et la rcll(^xion II a constamment la préoccupation d'accorder ses idées nouvelles avec ses idées antérieures; il veut être aussi conséquent qu'il est naturellement pénétrant. Si on envisage les conclusions de sa doctrine de la vie animale et
LA VIE DE L ESPIUT
de la vie humaine, il est aisé de découvrir l'endroit où vient s'insérer la vie de l'esprit.
Nous avons vu comment il avait été amené à dépasser le point de vue de la réllexion, c'est-à-dire de laperception immédiate, pour expliquer sa propre existence et l'existence des choses, et à admettre au delà de son existence aciuelle et consciente, comme de ses perce|)lions, une réalité absolue qui échappe à la connais.^ance. Lame existe, en tan! que puissance d'agir, dans les intervalles où le moi cesse de se manifester; elh^ existait avant le moi, elh^ existe après. Connnc^ la conscience ou rapercei)tioii immédiate interne du moi est inséparable de la connaissance propremenl dite et lui communique ses formes (>ropres, il en résulte (ju'où il n y a ])as conscience, il ne saurait v avoir connaissance : d'où le nom de croyance que M. de Biran donne à lacté par lequel nous affirmons lexistence de la réalité absolue.
Mais les croyances rationnelles ne dissipent pas le mystère tpii nous enveloppe; elles augmentent notre curiosité, au lieu de la satisfaire : elles ne réalisent pas dans notre être l'unité à laquelle» il aspire, (^ue peut la raison, puissance indélei minée, forme sans contenu, [)our résoudre la conlradiclion fondamentale de la nature humaine, la dualité de la sensibilité et de la pensée i>roprement dite, ou volonté? Le monde sensible échappe à la connaissance qui n'a ])Ius dès lors ])Our objet que les données de la réllexion ; mais nous avons vu combien sont limitées ces données, même quand nous les applicpions par induction à tous les êtres qui nous entourent. Peut-être l'homme se résignerait-il à une ignorance qu'il reconnaît invincible, s'il puisait dans le sentiment de sa libérienne force capable de discipliner ou de maîtriser ses émotions et de produire, par suite, le calme et la tranquillité dont le bonheur est inséparable! Mais l'égalité et la constance du caractère, la paix du cœur lui sont aussi interdites, ou du moins sont aussi soustraites à son pouvoir que l'unité de l'esprit. La vie serait dès lors un insuppor-
l'anthropologie de MAINE DE iilRAN
table tourment s'il ny avait pas en nous un troisième ordre (le facultés (|ui vint se surajouter aux facultés précédentes, un sens sublime, infiniment élevé au-dessus du moi, comme celui-ci Test par rapport au sens vital. Et ce troisième sens, qu'on peut appeler le sens religieux, est en nous la manil festation de la raison elle-même, j)rise à sa source : de la raison divine ; il en est inséparable. Au lieu d'être une forme indéterminée et vUlc, il est dès lors la pensée la plus pleine (^t la plus parfait(^ : il est toul à la fois sentiment, intuition, liberté : il opère en notre àme l'unité que le moi n'a pu faire!
b. Les faits et leur explication.
La réalité absolue ne peut se révél(M- à nous comme telle par di's notions ])roprement dites, puisque la forme de ces nofions vi(Md de rrOort musculaire, et que reffort est la relation d(» l'activité du moi à un terme résistant. Elle se manifeste par des sentiments. M. de P,iran avait cru dabord que les sentiments du beau, du bien, du vrai, étaient tou- .iours liés à l'exercice de la faculté de combinaison aQ<> idées ou i\v<. imao-es, et étaient par conséquent au pouvoir de la volonté. Si rien ne nous autorise à afïirmer (piil en ail jamais nié l'existence, il admet du moins qu'il existe en nous des sentmierds plus profonds et plus i)uissants, avant leur source, non plus dans l'activité du moi, mais dans une faculté plus haute, la Uaison, en tant qu'on la considère comme participant à la Haison divine, ou comme son rellet dans notre àme. Les sentiments qui dérivent de l'e.xercice de notre activité n'ont rien de commun avec les affections et les émotions, ils sont tout intellectuels, n'ont rien qui caplive et attire; comme l'astre qui éclaire la nuit, ils sont lumineux, mais froids; de là vient que la sagesse humaine est souvent impuissante contre les passions. Les sentiments par lesquels se manifeste la vie de l'esprit sont d un autre ordre.
« Je demande, dit M. de Biran, qu'on distingue les idées
LA VIE DE L ESPRIT
OU les notions pures de l'entendement, de quelque manière que lui viennent ces idées, d'avec les sentiments qui s'y attachent, les transmettent de l'esprit au cœur et les approprient ainsi véritablement à notre nature morale * . » « L'homme sait par conscience qu'il ne se donne pas, ou que son àme ne se suggère pas à elle-même ces sentimenls ineffables du beau, du bon, de la vertu, de l'infini, de la divinité ; la cause, la source de ces hautes suggestions ne peut être subjective ; elle tient à une nature plus élevée que les sensations et les idées de l'esprit, plus haute que tout ce qui est fini-. )> De même que, dans les notions premières, M. de Biran découvrit, en dehors des données propres de la réflexion, un fond indéterminé qu'il attribua à une faculté distincte, la faculté de croire, il se rendit compte que la source des sentiments qui sont liés à certaines idées de notre esprit n'était pas uniquement en lui, comme il le crut pendant longtemps par suite d'un défaut d'analyse, ou d'une analyse incomplète. De tout temps, dit-il, les sages eurent le sentiment de cette révélation intérieure, par laquelle ils étaient en quelque sorte transportés au-dessus d'eux-mêmes et ravis dans une sphère plus haute que la terre : « Quand Socrate dit à Théagès que, s'il veut faire des progrès dans le bien ou la sagesse, il doit s'adresser à Dieu, c'est moins sans doute pour qu'il lui donne la science ou l'intelligence que l'amour de la sagesse ou l'altrait pour les choses divines '. » C'est iiinsi sans doute qu'il faut expliquer la croyance de Socrate à un génie, à un esprit de sagesse qui l'a inspiré. 11 se ren- <lait compte que ce n'était pas lui qui créait ses sentiments qu'il reconnaissait être les meilleurs et les plus parfaits qu'il fut capable d'éprouver; mais qu'ils lui venaient d'ailleurs. 11 y a donc bien un ordre de réalité invisible et absolue qui se manifeste à nous par l'intermédiaire du cœur et du senti-
{. Cousin, IV, 151, noie.