‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 137 sur 178 · Naville, id.. 276, Orirjine du langage · texte numérisé non relu

Naville, id.. 276, Orirjine du langage

L AXTHHOI'OLOMK Dfi MAINE DE BIUAN

c'est une réalité, que j'aperçois directement quoi(|ue très imparfaitement. L'existence de Dieu est dans son ordre un fait primitif, comme l'existence du moi, comme l'étendue objet d'intuition. Mais Dieu et l'étendue n'existent que pour un être qui a conscience de soi ; de telle sorte que l'existence de soi reste bien, dans l'ordre de la connaissance, le seul fait primitif.

Telle est la voie par laquelle M. de lîiran s'élève à Dieu ; ce n'est pas par progrès de raisonnement. Dieu se découvre à lui comme le lieu de ces vérités nécessaires que notre esprit conroit mais qui! ne fait pas, qiii étaient par conséquent avant qu'il les conçût, qui seraieijt même quand aucune intelligence faite comme la nO)tre ne les concevrait. Ces vérités sont les attributs d'une raison éternelle à laquelle peuvent |)arlici])er toutes les intellig(Mices qui veulent la consulter, et qui participent [)ar cela même à sa science absolue, inliniment élevée au-dessus de la science bumaine. \Ai est la source tout à la fois de la vérité absolue intellectuelle et de la vérité morale, de l'absolu du devoir, de la règle invariable des mreurs. C'est en ce sens qu'on peut dire avec Bossuet : « ce n'est j)as la vérité cjui s'acconmiode au jug(Miier)t de riiomme, mais tout jugement humain, pour être véritablement moral, devra s'accommoder à la vérité, à l'absolu de la loi divine. « Là est la base réelle, par conséquent, de la morale comme de la législation ; car, point d'obligation certaine sans loi et point de loi sans législateur ^. »

Cette faculté de ral)Solu, cpie M. de lîiran considérait comme la source de nos croyances, lui a|)parait donc, maintenant, comme une manifi^stalion de Dieu; au fond de la conscience, antérieure et supérieure au moi, existe une réalité in Unie qui le dépasse. On ne saurait expliquer autrement l'existence des vérités éternelles et ce sentiment de rintini qui s"enq)are de nous à certaines beures : c'est vrai-

1. Naville, t. III, 6:2. Fondements de la morale et de la relif/ion.

LA VIE DE L ESPRIT

ment le sentiment de la présence de Dieu en nous. Là est la source de toute consolation et de toute joie. Aussi, aux yeux de ceux qui l'ont trouvée en eux, la personne de Dieu se concrétise peu à peu * ; il leur apparaît comme un père, comme un bienfaiteur, comme un ami ; nos sentiments de respect, d'amour, de reconnaissance, se polarisent autour de cette idée. Enlin, ils le conçoivent comme cause de leur existence, et de toute existence.

Du moi qui se saisit comme cause, il est impossible de s'élever à Dieu. Le moi est dans la sphère de la connaissance proprement humaine, c est-à-dire de la deuxième vie, une sorte de divinité qui d'abord ne reconnaît et ne peut reconnaître comme antérieure à elle aucune autorité ; mais M. de Biran a reconnu la nécessité d'admettre au delà du moi, qui n'existe pour lui-même que dans la durée perçue, la réalité absolue de l'être qui reste ou qui dure dans l'intervalle de deux instants donnés, en d'autres ternies, l'àme. Si le moi, tant qu'il prend soii point de vue en lui, ne peut s'anéantir lui-même et se supposer non existant, quand il considère son être absolu, c'est-à-dire l'àme, il peut avoir ridée de la contingence de son être. II sait d'ailleurs et du dehors qu il a commencé, que son àme n'a pas été de tout temps unie à son corps, et que cette union n existera pas toujours. Comme, d'autre part, il admet l'existence d'un être inlini, au delà duquel on ne peut remonter, il a la possibilité de s'élever de l'àme à Dieu, comme à la cause créatrice des existences. Nous avons ainsi entre Tordre de l'absolu ou de la croyance et l'ordre de la conscience ou de la connaissance, une sorte de proportion. Dieu est à Tàme ce que le moi est à l'action motrice et au sentiment de cette action. Mais qui dit proportion, dit rapport, et par conséquent connaissance. 11 ne s'agit pas là d une connaissance proprement dite, c'està-dire d'une déduction, mais d'une simple analogie.

L Naville. t. III. 59. Essai sur les fondements de la morale et de la religion.

L ANTHHoFOLlMilE DE MAINL UK IJIHAN

Entre Dieu cl moi, les dvu\ pôles lixes, iinmuahlos de la pensée, <'t qui sont des faits, .se tronve urie ninltilude d'interniédiaires (jui' la raison discursive cherchera toujours vainement à [)arcoui'ir. (le nesl pas par la dialcclifpic du raisonneineiil «pic Ton s'élcvc dans cet ordre d'absolu, mais par le sentiment, pai' une sorte d inspiration, de poésie. Nous trouvons, à ce sujet, dans \r Journal intime, h la date du ITnuii ISI.*) uim' pai^e sii^nilicative et <[ui nous j)arait bien ti'aduiri* la dernière pensée (!<■ M. de l>ii*an sur ce point.

« J ai éj)rouvé ce soir, dans une j)romenade solitaire laite par le plu.-, beau lemj)s, quelques éclairs momentanés de cette jouissance ineff;d)l(* que j'ai fj;:ontée diuis daulres temj»s, et à pareille saison, de celle volupté j)ure (pu send)le nous ari'ai lier à lou' ce (pi il y a de terrestre pour nous domier un avant-i:()«U du ciel. La x'cidui'c avait une fraùbeur nouvelle et s'embellissait tli^s derniers r^ivous du soleil couchant; tous les objets étaient animés d'un doux éclat ; les arbres aj^itaient mollement leiu's cimes majestueuses ; lair était embaumé cl |. s rossignols se répondaient par d(»s soupirs amoureux auxqtiels succédaient les accents du plaisir et de la joie. Je me pronienais lentenuMd, dîuis une alléc^ de jeunes platanes (pnvj'ai plantés, il y a peu d années. Sur toutes les impressions et les images vai;ues, inlinies, qui naissaient de la présence^ d(\s objets et di* mes dis])Ositions, planait ce sentiment i\c linlini, qui nous emporl<^ (piehpn'fois vers un monde supéri(MU'aux phénomènes, versée monde des réalités qui va se rai tacher à Dieu comme à la première et à la seule des réalités, il semble que, dans cet état où toutes les sensations extérieures et intérieures sout calmes et heureuses, il y ait un sens particulier, approprié aux choses célestes, et qui enveloj)pé dans le mode actuel de notre existence est destiné peut-être à se développer un jour, quand lame aura quitté son envelo])pe mortelle.

« J'étais conduit par mes méditations psychologiques du matin et des jours j)récédents à m'élever au-dessus des phé-

LA VIE DE L ESPRIT

nomènes, pour concevoir les causes ; et il me semblait que je trouvais dans ce moment une facilité particulière, comme un charme tout nouveau à ces abstractions intellectuelles qui séparent des objets de nos sensations tout ce qu il y a i\L* phénoménif/ ne pour saisir les causes ou les forces productives de ces phénomènes. C'est là un point de vue de l'univers, di;miétralemeid opposé à celui de la poésie ordinaire, mai.s (jui admet une sorte de poésie, la plus élevée sans doute, puisque c'est elle qui a sa source dans le sentiment de linlini, (*t qui i)ourrait réveiller C(^ sentiment et le peindre à limagination, si notre langage grossier fournissait des couleurs a})propriées, ou si l'infini pouvait se représenter. 1/inspiration du génie est un essor momentané vers les réii'ioiïs de linlini '. »

Ainsi Dieu présenta l'àme, au cijL'ur, eut dit Pascal, à titre défait, immédiatement senti par conséquent, non prouvé par voie de raisonnement, puis, cette croyance une fois née dansres])ril, essai de reliera Dieu, non parles anneaux d une chaîne de déductions, mais par une sorte de vision sublime et poétique, làmeet les autres existences, voilà, selon nous, comment on peut expliqu(M* et accorder les uns avec les autres les textes nombreux et si opposés en apparence que l'on trouve dans les derniers écrits de M. de Biran sur celte importante question. Du point de vue du moi ou de la réllexion il n'avait pas la possibilité de s'élever à Dieu, mais sa théorie delà croyance, c'est-à-dire au fond des noumènes, lui préparait la voie. En somme, celte conception n'est pas sans analogie avec celle de Kant. D'une part, du point de vue de la réflexion, on peut être conduit à poser l'existence d un mode de réalité inconnaissable, des noumènes. (Nous avons vu que pour M. de Biran cette réalité est connue dans une certaine mesure.) L'àme considérée en soi peut dès lors être conçue comme contingente cl recevoir ses modes comme son existence d'une réalité supérieure et distincte

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