‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 142 sur 178 · juin 1820, Navillc · texte numérisé non relu

juin 1820, Navillc

L A.\TIIHU1»0L0(JIE DE ilAINE DE BIRAN

certain, c'est que ce n'est pas nous qui nous donnons ces suggestions intérieures; la vérité, que nous concevons i)ar notre propre eiïort, na pas cette eflîcace ; le moi livré à luimême, à ses seules forces, est presque toujours à la merci (l'une affection organique, dune émotion. Mais celles-ci précisément acquièrent dans certairies circonstances un empire extraordinaire. Pourquoi n'admettrait-on pas (pie nos sentiments les plus élevés qui sont de même nature (pie nos émotions, en ce sens (pi'ils sont subis, ont la même origine? Si les effets sont les mêmes, il semble juste de les rapporter à la même force, comme à leur cause.

Or, précisément, ils ne sont pas les mêmc^s jxMir celui qui lésa éprouvés. Le corps ne se manifeste gu('re à la conscience, du moins chez les tempéraments maladifs, que par l'embarras, l'iiKpn'étude, le dégoût de la vie; quand il est dispos et joyeux, cette émotion, à laquelle M. de Hiran fut si sensible toute sa vie, ne laisse aucune trace de son nassa^-e et nous porte plus aux vains divertissements (ju'aux p(Misées sérieuses. Au contraire les sentiments relideux vivilient et fécondent notn^ esprit, nous rendent facile la praliqjie des vertus les plus dilliciles, comme le renonc(Miient aux plaisirs et aux biens du monde. Ils n'ont avec les émotions qu'iuie ressemblance toute négative, à savoir (piils ne dérivent pas du moi; mais leurs fruits sont bi(Mi différents.

S il était prouvé que nos idées et toutes les opérations de l'esprit se réduisent à la sensation, comme le pensent les disciples de Condillac, on pourrait dans ce cas hésiter à attribuer une autre source à ces sentiuKMils que nous subissons comme les affections déplaisir et de peine. Mais M. de Biran a établi l'existence d'une activité |)ropre du moi, et d'un ordre de facultés purement inteibutuelles ; d autre part, la théorie de la croyance lui ouvre le monde des noumènes, ou de la réalité absolue. N'esl-il pas d('S lors extrêmement probable que ces sentiments que le moi ne peut engendrer par sa propre activité, dérivent d'une source plus élevée et manifestent la présence de Dieu en nous?

LA VIE DE L ESPRIT

Cependant de tels arguments ne sont pas décisifs; il s'en rendait compte lui-même ; il les employait, pourseconvaincre dans les moments de doute ; mais rien ne vaut, ici comme dans les autres ordres de vérité, le témoignage de l'expérience. Or, par suite de cette instabilité de son caractère que nous avons constatée, M. de Biran avait sur ce point des expéri(Mices différentes : il était ballotté entre des sentiments contraires. Quand il est bien portant et en bonne fortune avec lui-même, il n'éprouve pas le besoin des secours de la religion, et il doute de ses lumières ; il remaniue tout ce qu'il y a de passif et de mécanique dans la prière, et se (hMuande si là n'est pas l'um'que cause des sentiments qui raccom|)agnent. Puis, lorsque la maladie, et son cort(*ge de souffrances, d'inquiétudes physiques et morales, réapparaît, il se tourne de nouveau vers Dieu, il implore la grâce, parfois lente à venir, et retrouve la foi qu il avait momentanément perdue. Tous les croyants ont connu ces alternatives de sécheresse et d'ardeur, mais, au lieu d'aitribucr le }>remier état à l'abandon de Dieu, M. de Biran, du moins pendant qu'il l'éprouve, l'explique par des causes naturelles ; il attribue de même les mouvements d'enthousiasme religieux à rinflucncedes organes, et d'un certain régime physique et moral, il devient scepti«}ue en religion.

A mesure qu'il vieillit, celte incertitude S ces heures de doute, sont de moins en moins fréquentes.

Quelques mois avant de mourir, il écrit dans le Journal intime : « J'entends maintenant la communication d'un esprit supérieur à nous, qui nous parle, que nous entendons au dedans, qui vivifie et féconde notre esprit, sans se confondre avec lui ; car nous sentons que les bonnes pensées, les bons mouvements ne sortent pas de nous-mêmes. Cette communication intime de l'esprit avec le notre propre quand nous savons 1 appeler ou lui préparer une demeure au dedans est

1. Cette incertitude nous parait inévitable, chez celui qui fonde la religion sur rexpérience.

L ANTHHOPOLO(iIE DE MAINE DE BIKAN

un véritable fait psychologique et non de foi seulement. - » Ainsi se trouve établie par M. de Biran, avec rexistence d un nouvel ordre de faits, la possibilité d'une vie nouvelle : la vie de l'esprit qu'on peut appeler aiissi la vie religieuse. La religion n'est donc pas, comme le dit Cousin, une inconséquence dans la ])liiiosopliie : elle ne s'entend que par elle ; elle en est le couronnement, le sommet. La vie de l'esprit ne se réduit pas assurément à la vie réflexive, pas plus que celle-ci n'est le simple dévelopj)ement de la vie animale : c'est que, pour M. de Biran, il n'y a pas qu'une seule forme de l'être, et (juc les formes supérieures ne se ramènent pas aux formes inférieures. Les philosophes doivent prendre i^arde à 1 écueil où sont venus échouer les Spinoza, les Ihnne, et tant d'autres puissants esprits : la chimî'ro de l'unité absolue. La vérité philosophique n'est pas le résultat d'un effort dialectique ou logique : c'est le fruit de l'expérience réfléchie, c'est-à-dire d'une pensée qui conserve, en s'observant, sa spontanéité vivante et sa complexité. La vie religieus(* lui apparaît ainsi comme la plus haute forme de la vie intérieure. Il Unit par découvrir en lui un moi plus profond (pie sa personnalité consciente, un mode d'existence qui n (*st pas donné à tous également, ni à chacun, à tout instant, mais (pii, à ceux qui l'ont vécu, apparaît comme la véritable raison de vivre. Avant d'en avoir fait lexpérience, Ihoninie l appelle en quelque sorte de ses vœux, comme s'il pressentait que seul il put satisfaire ses asj)irations les plus intimes.

Tel fut le vrai caractère de la religion d(^ M. de Biran ; Mais nous n avons fait jusqu ici qu'indiquer l'origine et la nature des faits sur lesquels elle se fonde ; nous avons procédé par analyse; il nous reste à l'étudier en ellemême, et à saisir ses rapports avec l'ensendjle de sa philosophie; c'est de ce point élevé que nous en pourrons saisir l'unité.

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