‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 152 sur 178 · l(i., iM · texte numérisé non relu

l(i., iM

LA RELIGION DE MAINE DE BIRAN

la même chose des vérités universelles et nécessaires, quel qu'en soit l'objet : c'est en soi qu'on les découvre par la réflexion.

On ne saurait afhrmer avec plus de force la légitimité de la philosophie et non seulement le droit mais le devoir ])Our le philosoj)he de rechercher sincèrement et d'un esprit libre les principes ou les fondements de la philosophie et de la religion. M. de Biran reste bien, à cet égard, dans la tradition philosophicpie du xvii* et du xviii'' siècle ; il représente contre de Bonald l'esprit moderne, qui a inspiré la Réforme et le Discours de la Méthode. Sa critique, qui englobe dans la même désapprobation les scolastiques et de Bonald est bien caractéristi(jue. Ce (pi'elle vise dans les deux cas, c'est une j)hilosophie paresseuse fondée sur les habitudes du langage et de l'imagination. Le principal souci des scolastiques, à (pii « les règles mécaniques de l'art de raisonner tiennent lieu de raison », c'était d'amasser des arguments contre leurs adversaires, et par le jeu de distinctions subtiles, de l'emporter dans la discussion ; loin de combattre les illusions de toutes sortes qui aveuglent l'esprit humain et s'interposent entre les choses et lui, ils s'y abandonnent. Chez de Bonald iSl. de Biran critique moins tout l'artifice d'une dialectique captieuse que la faiblesse des arguments que dissimulent mal les traits d'un esprit acéré et brillant. Aucun effort, chez les scolastiques anciens ou modernes, pour saisir la réalité cachée sous les apparences. Au lieu de remonter à la source de toute vérité, on suit le torrent des préjugés nés de l'imagination et du langage; et on s'éloigne dès lors d'autant plus de la vérité qu'on croit avancer davantage. Descartes et Bacon eurent la gloire de dénoncer la cause de l'erreur; M. de Biran procède d'eux. Sa critique des opinions de de Bonald est inspirée par le même esprit qui anime le Discours de la Méthode et le Novum Organum ; mais le terrain sur lequel il porte la discussion est plus étendu, puisqu'il comprend le domaine de la philosophie, de la religion et de la politique elle-même. Le fondement de la religion, selon

L ANTIIUOPOLOGIE DE MAINE DE lilRAX

lui, est rcxpérience intérieure; il est psychologique, noi» historique; de là son caractère original'.

b. Crilique du panthéisme.

Précisément parce (jue la religion de M. de Biran est inséparable de sa philosophie, elle n'a rien de commun avec le mysticisme spéculatif des alexandrins et de leurs disciples modernes.

La méthode de cette doctrine consiste essentiellement à partir de l'être indéterminé et à montrer par quel processus Dieu s'engendre lui-même et engendre le monde, et comment il se retrouve et renaît en quelque sorte au sein de la créature qu'il a engendrée-. Or cette idée de l'être indéterminé est pour M. de Biran un concept logique, obtenu par la négation de toute personnalité et de toute réalité ; c'est à vrai dire une idée négative comme l'idée du néant. « L'idée du néant suppose la notion positive d'une existence présente actuellement, que l'esprit tend à écarter en appliquant le signe rien ou néant ' », mais ùtez cette notion positive, comme il est convenu par hypothèse, et il ne reste rien. Comment du nonêtre pourrez- vous tirer l'être? Vous n'en tirerez jamais en tout cas, par une dialectique artificieuse, que l'apparence, que le fantôme de l'être réel, comme le destin antique ou la nécessité de Spinoza. Cette doctrine au fond, c'est le panthéisme « qui se fonde sur l'absolu logique pour détruire l'absolu réel, celui de la conscience et le sentiment religieux et moral* ». Comment en effet pourrait-il y avoir des senti-

\. 11 y a quelques ressemblances sous ce rapport, entre la religion de M. de Biran et celle de Schleiermacher. Voir Science et Relirjlon. E. Boulroux, p. 33 (E. Flammarion).

2. Voir Jacob Hcelime dans les Eludes d'histoire de la philosophie. E. Boutrou.x (Alcan).

3. Hevue de métaphysique et de morale. Numéro supplémentaire. 14" année, n» 3 bis, p. 42i.

4. Na ville, lil, 51. Essais sur les fondements de la morale et de la religion.

LA RELIGION DE MAINE DE BIRAN

menls religieux où il n'y a plus de personne, où le moi et Dieu sont confondus, et n'ont plus aucune réalité ?

Le |)anthéisme est aux yeux de M. de Biran une des erreurs les plus funestes où soit tombé l'esprit humain : elle n'est pas propre aux philosophes. Bien ne distingue « le destin auquel les dieux mêmes étaient soumis^ » dans la religion des anciens, de la substance universelle de Spinoza. Dans les deux cas, « c'est le néant substitué à la réalité- ».

Telle est la pente sur laquelle glissent nécessairement ceux qui partent de l'idée de substance et qui réduisent toute réalité à ce fantôme. « La question entre la substance et la cause est celle de la vie ou de la mort, et cela quel que soit l'ordre de choses ou d'idées auquel on applique cette question, dans le physique comme dans l'intellectuel, dans le religieux comme dans le moral, dans le moral comme dans la politique \ » Dans la physique, la philosophie de la substance aboutit au mécanisme; dans rfntellectuel, soit à l'occasionnai isme soit au sensualisme, c'est-à-dire à la négation de toute activité, de l'activité de l'esprit dans la connaissance, ^•omme de la volonté libre dans l'action ; dans le religieux, elle aboutit au panthéisme, c'est-à-dire à la négation de la cause première entendue comme personne et de la personnalité humaine ; dans le moral et dans la politicpie, à une loi toute relative, et sans législateur.

Il y avait bien plus de vérité, dit M. de Biran, dans le polythéisme que dans le panthéisme : c'est une religion grossière assurément, dépourvue de tout esprit critique, réduite par l'imagination à un véritable anthropomorphisme ; mais on peut y reconnaître le sentiment religieux, c'est-à-dire « un rapport de sympathie et d'amour entre des êtres sensibles et faibles et la cause suprême dont ils dépendent quant à leurs modifications et à leur existence même K » Le poly-

Page 1