‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 161 sur 178 · Journal intime (inédit), décembre · texte numérisé non relu

Journal intime (inédit), décembre

LA RELIGION DE MAINE DK BIRAN

d'où lui vient toute cette lumière qu'il ne fait pas ^ » Une fois que l'esprit s'est élevé au point de vue de Dieu, nous nous rendons compte que les sens et le moi lui-même ne nous font saisir que des ombres et des fantômes, ou du moins, un pâle reflet de la réalité ; l'axe de la réalité se déplace à nos yeux. Mais la méditation comme l'action ne produit de tels effets que si elle est déjà, du moins à quelque degré, inspirée par ces sentiments qu'on lui demande d'eni^endrer. Dans certains états, l'esprit est aussi inapte à méditer avec fruit qu'à bien agir. Ces remèdes ne réussissent qu'à ceux qui sont en partie déjà guéris. Ils sont excellents sans doute, et l'on ne saurait trop en recommander l'usage. Mais M. de Biran se plaint souvent de n'avoir pas su les employer.

L'exercice spirituel qui convient le mieux à la faiblesse liumaine, et qui a de tous temps produit les plus merveilleux effets, est la prière ; et depuis 1815, M. de Biran priait régulièrement. Gomment exi)liquer les effets de la j)rière ? C'est un problème insoluble, nous dit-il, mais il le décrit avec une précision admirable, u Nous employons les actes qui sont en nous et dépendent de notre volonté pour exciter des sentiments qui n'en dépendent pas immédiatement ; et ces sentiments excités donnent à leur tour aux actes volontaires ou intellectuels une énergie et une constance qu'ils n'auraient pas en eux-mêmes. C'est cette action et réaction perpétuelles de l'actif et du passif de notre être qui explique certains effets mixtes de l'intelligence et de la sensibilité qui semblent quelquefois avoir un caractère surnaturel. Hn pensant, par exemple, volontairement et souvent à la cause suprême de qui nous dépendons, en la priant et implorant son secours, cette action même de prier excite dans l'àmc divers sentiments de désir, d'admiration, d'attendrissement, qui peuvent tantôt exalter les facultés de l'intelligence, tantôt produire ces états extatiques où des facultés d'un

l. Journal^ octobre 18i3, 37i.

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autre ordre semblent se développer, en élevant l'àme jusqu'à cet état que Platon et son école ont signalé, sans doute, d'après l'expérience du sens intime ^ » Il semblerait, si Ton s'en tenait à ce texte, que M. de Biran attribuât les effets de la prière à une sorte d'auto-suggestion ; mais telle n'est pas sa pensée. L'àme concourt à se donner ces sentiments sublimes, elle n'y suffit pas. Il dépend seulement de nous de mériter la grâce.

Quelle que soit la manière dont elle agit, la prière prépare un accès dans notre àme à la lumière divine, et linvite, en quelque sorte, à nous éclairer. 11 y a en nous un sens du divin qui attend pour s'exercer certaines circonstances favorables : la prière produit ces circonstances ; elle acbève par des moyens que nous pouvons conjecturer, mais que nous ne connaissons pas certainement, « la sortie de nous-même », la libération de l'àme qui a conscience et souffre de ses imperfections. Il faut, autant qu'il est en nous, par le désir, les pratiques, la méditation, se détaclier des faux biens qui nous attirent, mourir à tout ce qui est sensible ; puis, une fois qu'on a purifié la demeure où l'Esprit doit venir, il faut tourner son regard vers lui, aspirer par ses désirs et sa volonté à l'union avec lui, prier en un mot, et à cette condition l'union se produira par l'amour.

Cette union est réelle. Ce n'est pas la fusion, l'absorption de notre substance même dans la substance divine ; c'est là une conception pantliéiste qui répugne à M. de Biran. Nous pouvons perdre le sentiment du moi sans devenir substantiellement autre, c'est ce qui se produit dans l'état de passion où l'homme vit en quelque sorte absorbé dans l'objet qu'il poursuit, et comme aliéné de lui-même. Aimer quehiu'un, n'est-ce pas vivre en lui et pour lui ? L'amour de Dieu est une passion sublime. Au sentiment de la personnalité se substitue le sentiment religieux, qui nous donne l'impression d'une vie plus large, plus abondante et plus

\. Journal, 2'2 sepiemhre i^ 19, 2Si.

L ANTHUOPOLOOIE DE MAINE DE lURAN

pure. Là réside le suprême bonheur : dans le sacrifice entier de soi à Tôtre aimé. « Il n'y a (pic le véritable amour qui puisse donner de la joie; la joie est d'obéir par amour*, » or, on ne peut aimer véritablement queTKsprit, c'est-à-dire Dieu.

La vie de Icsprit réside donc essentiellement dans l'amour de Dieu ; parce sentiment seul se trouvent réalisés dans notre àme l'unilé, la liberté, le bonh(Mir, (pii sont sa véritable fin.

(( La même (lis|)osilion <[ui fait cpiiî l'àme s'élève vers Dieu comme d'elle-même, et s'abandonne au senliment religieux, fait aussi que l'esprit s'ouvre à la lumière des plus baules vérités inlellecluclles, les saisit avec plus de péiuHration et y adhère avec [)lus d'intimité-. » Ce n'est [)as rinlelh^ction ou la connaissance* claire des vérités éternelles qui produit l'amour de Dieu et par suite la béatitude, j)our ^L de liiran, c'est 1 amour (pii produit la science absolue.

Lu même temps « l'àme qui se trouva' unie et connue identifiée par l'amour avec res|)rit supérieur d'où elle émane, n'est plus sujette à l'inlluence de l'organisme, elle tend invariablement vers sa lifi uniipie, qui est Dieu' », et il arrive que par l'eiïet d'une attraction sublime, h^s forces inférieures de notre être se subordorment à cette force surnaturelle et conspirent au même but^ Ainsi se trouve assurée la prédominance de l'esprit sur le corps, et par conséquent la vraie liberté. L'àme n'est vraiment libre qu à la condition d'échapper aux iniluences organicpies qu'elle subit par suite de son union avec le corps. La persoiuialilé est encore une enveloppe extérieure que la vie profonde de l'esprit fait éclater lorsqu'elle se manifeste ; ce qui n'impbVpie pas, comme nous l'avons dit, l'absorption de notre être même, de notre substance dans la substance divine, mais seulement rabsor])tion du sentiment de la personnalité, dans l'océan de vie où il se

d. Journal, septembre 1823, Naville. 367,

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