‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 41 sur 178 · I. — DIVISION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

I. — DIVISION GÉNÉRALE

L'homme ne se borne pas à vivre comme l'animal, il sait qu'il vit, c'est-à-dire il pense. Il n'a pas seulement avec les êtres qui l'environnent des rapports physiques : il perçoit ces rapports. En même temps qu'il se représente les phénomènes, il les conçoit comme effets de causes déterminées, analogues à celle qu'il saisit en lui par l'aperception immédiate : en un mot, il est doué de la faculté de connaître. Par cela même il est libre : car connaître, c'est se détacher de ses représentations, s'opposer à elles, et par un acte en tous points semblable à celui par lequel le moi pose son existence, poser l'existence de leur cause, comme d'une réalité indépendante de nous. Or cet acte de pensée, inséparable du fait de notre existence personnelle, ne jaillit pas, nous l'avons vu, de l'organisation cérébrale; il vient du dedans et brise le cours naturel de nos représentations (fati fœdera rumpit). L'homme se sent par cette force autonome, qu'il saisit en lui, le père de ses pensées comme de ses actes (ces deux termes pour M. de Biran sont équivalents); il s'apparaît donc comme le maître de sa destinée. Tel est le caractère essentiel de la vie humaine.

Dans les fragments de V Anthropologie, que nous possédons, M. de Biran, en ce qui concerne ce deuxième degré de

L ANTHROPOLOGIE DK MAINE UE lUIlAN

la vie ptMirîfuilo, est très sobre de drtails et de développements : il siipplicpie surtoid à bien déterminer la nature du fait priniilif. Toutefois l'opuscule publié par Cousin sous le liln- \.{ perception iniméiliate contient d<^s indications suflisantespour qu il nous soit permis de supposer (pic le résultat des analyses de Y EsMii sur les fondements de la psyrfKtlogie, subsistait à ses yeux, et (jue s'il ne les recommence |)as, c'est précisément parce (pi'il les juj^eait délinitives. Les idées nouvelles, (pii apparaissent dans ses écrits postérieurs à 1813 (date probabb* de \ l':ssai) ne détruisent pas ses idées anciennes, elles les complètent. VA c'est sans dout(^ parce qu'il jui^eait des systèmes (U* pbilosophie par ce (piil savait de ses propres idées, (juil déclare dan- la lettre à De lionald, (ju ils ne sont faux (pien tant quils sont exclusifs : tous contiennent (pitl((ues parcelles ou semences de vérités : les plus vrai.^ sont les plus complexes et les plus ricbes. Aussi empruiderons-nous sans scru[)ule à Vh^ssai sur les fondements de la psyclutlogic le tabb^au de la vie bumaine, en le complétant, eba(pie fois que cela nous sera possible, par tles emj)runts à des écrits postérieurs ^

La vie bumaiiK* est constituée par l(\s divers modes de combinaison des deux élénuMils primitifs (jue nous avons découverts |)ar l'analyse réHexivc* : un élément passif qui dérive de l'impression vitale, et un élément actif : l'effort ou l'activité du moi. Selon (pie cette force active est plus ou moins tendue en nous, «pi elle pénètre plus ou moins complètement la matière qui lui résiste, notre àme s élève à

t. < Ir (lui tlisUngiio U»s Esisais d'tntl/iropolofjiie do VEnaui ,suf les fondemen/s (le la pst/c/iolof/ie, e\'s[ d'une part lidéo d'iiric Iroisit'mo vie (|ui se surajoute à la vio aiiiinale et à la vie liuiuaiiie, c'est dautre part iidée des ntpports de ces trois vies entre elles. Dans VEssai sur le f'ondemenl de la pstjcholofi'ie. c'est l'analyse qui domine: dans VAnlhvopoloffie, c'est la synthé'se. Mais la synlht^se part des résultats de l'analyse. Or celle analyse, nolaninient en ce (|ui concerne la vie humaine, fut admirablement faite dans VE^sai sur les fondements de la psychologie. Nous avons cru devoir l'en détacher et la mettre à la |)lace (fui lui était en «pielque sorte réservée dans les cadres d»' VAnthropoloffie. Si l'on ne se re{)ortait pas ù ces analyses, les fragments de VAnthropoloyie «pli nous sont parvenus seraient le plus souvent inintelligibles.

LA VIE HUMAINE

un(^ perfection plus ou moins grande. L'idée de M. de Biran n'est i)as sans analogie avec celle cpie les stoïciens se faisaient de la connaissance, lorsqu ils la comparaient, suivant son degré de perfection, à la main ouverte, à demi fermée, complètement fermée, et fortement pressée par l'autre main.

Dans Y Essai sur Us fondements de la psyc/tologie, M. de lîiran dislingue trois systèmes dans la vie bumaine : le système sensitif, le système perceptif, le système aperceptit ou réilexif.

Dès que le setis de l'effort entre en exercice, le sentiment durable de l'existence, c'est-à-dire la personnalité est constitué, l^e moi s unit aux impressions de la vie animale (affections, intuitions et tendances), mais n'y participe que comme spectateur ou témoin. Ainsi se produisent les sensations et les émotions. L'bomme dans ce svstème ne s'élève au-dessus de l'animal que pour assister à son propre esclavage. C'est la sensibilité qui le meut; il est dupe de mille illusions. C(* piNMider degré de la vie bumaine répond à l'enfance de l'bomme et des peuples ; c'est Tàge des légendes, des contes, des croyances superstitieuses, du rêve, en un mot.

Le moi s'unit d'ime maniire bien j)lus intime aux perceptions. Sans doute la connaissance est encore ici subordonnée à rimi)ression des objets étrangers, comme la volonté aux émotions, mais le moi réagit d'une façon expresse et par un organe a|)proprié contre ces excitations externes ou internes, et réussit dans une cerlaine mesure à les dominer ou les maîtriser. Ce système correspond, dit M. de Biran, à la jeunesse ; c'est l'âge des tbéories et des systèmes, des constructions de toutes sortes : œuvres d'art ou classillcations, combinaisons d'images ou de concepts.

l'iniin la vie réllexive est celle de l'âge mùr ; c'est l'âge de la pbilosopbie et des sciences exactes. Ici « le moi se trouve naturellement et indivisiblement uni avec une troisième espèce démodes éminemment actifs qui ne peuvent ni commencer ni persister sans un acte exprès de la volonté motrice,

l'anthropologie de malne de uiuan

LA vie humaine

alors même cju ils se réfèrent à un objet (|ui sert de but au vouloir ou (le terme à 1 effort ^ ». Tandis que dans le système perceptif, le sentiment du moi tend toujours à s'absorber dans l'cfTct sensible de son opération, dans \ aperception ou réflexion, il en reste distinct, et accompagne son action, du commencement à la lin. La vie réllexive est purement intellectuelle. L'esprit s'élève dans ce système à la certilucbs qu'il ait[)our ol)jel de connaissance le moi, ou le terme dont il est inséparable.

Nous atteignons par la rélbwion les idét^s qui servent de base à tous nos jugements et (pii ne sont ([ue les formes mêmes de la personnalité (idées de cause, d'unité, d'identité, de durée, etc.). M. de Hiran crut pendant longtemps que sans faire ap|)el à une autre faculté que l'activité du moi, il pouvait expli(pier la connaissance tout entière, et nos senlimenls les plus intellectuels, lise rendit compte vers 181 1 qu il entrait dans nos jugements un autre élémentque lemoi, savoir : la raison, sans leipiel il est impossible d'expliquer la valeur objective et luniversalité des notions premières. De là un ({uatrième système qui vient se fondre avec le précédent : le système des croyances nécessaires. Les croyances ont dans les données immédiates de la conscience un intermédiaire ou plul«H un point d'appui nécessaire ; mais elles n'en dérivent pas. Klles supposent l'existence en nous d'une faculté de l'absolu : M. de Hiran admet qu'il existe au fond de nous-mème une puissance que nous ne remarquons pas, précisément peut-être parce que rien ne nous est plus intime ni plus familier, mais qui dé[)asse infiniment le moi. Ainsi s'ouvrait la possibilité d une vie nouvelle, supérieure à la vie luunaine, à laquelle il s'élèvera bientôt, poussé par une impérieuse exigence de son cœur.

Cette division de la vie luimaine, fondée comme la division générale, indiquée plus baut, sur les divers degrés de perfection auxquels se manifeste la pensée, est l'œuvre

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