Cousin, ?V
L ANTlIRUl'ULUGIE DE MAINE FjE MIRAN
LA VIE HUMAINE
Kaiit. Notre reprôsenlalion de l'ospacc est liée, comme nous l'avons vu, à la constitution spéciale des ortranes de la vue et du toucher : où ces conditions orp^aniques font défaut, elle ne peut exister. D'autre part, il faut dislinguer de la représentation de 1 esj)ace visuel ou tactile formé par la juxtaposition de j)arties contij^niés, le sentiment de la résistance (pii va s'y ajouter pour former la perception du corps; Il entre en effet deux élémcMits d'origine et de nature distinctes, dans notre représentation actuelle de l'espace : ce n'est pas une simple forme de la vie ain'male ; il s'y mêle le sentiment intellecluel de résistance à notre aciion.
Ces analyses psychologiques, d'une admii;d)le linesse, que l'on ne peut s'empêcher, par monKMits, (Ut rapprocher de celles plus savantes et plus précises de M. lîergson, nous montrent en M. de Hiran le digne continuateur de ces grands analystes de 1 entendement humain qui se rattachent par Locke à Descaries. La (pialilé qui le distingue et qui est un des caractères essentiels de sa j)hilosophie, c'est le souci de l'observation exacte. Le plus grand danger selon lui, auquel sont exposés les philosophes, et que bien peu ont su éviter, c'est de tout confondre, sous prétiwte de tout expliquer; c'est pour une vaine intelligibilité, cpii n'est souvent que le ré\e des philosophes, nier les différences des choses, et ramener les problèmes (pie la réalité nous pose aux questions pour les(pielles nous avons une solution toute ])rét{\ Ce défaut est à .ses yeux celui de tous les rêveurs; il consiste à penser et à vivre en marge de la réalité ; il dérive de notre j)enchant naturel au moindre effort.
b. L'nion du moi avec les traces des affections
et des intuitions.
La théorie de ^L de Jiiran sur l'origine de l'idée de temps n'est pas moins originale que sa théorie de 1 espace : et comme elle, elle s'oppose à la théorie de Kant.
« Le temps (contrairement à ce que pense Kant) ne peut
pas être considéré comme une forme propre et inhérente à la sensation en général, ni à aucune de ses espèces particulières'. « C'est la forme propre du moi humain » « c'est la forme du moi inséparable de son existence seule, commençant, s'interrompant et finissant avec lui -». En un mot c'est la forme non de la sensibilité interne, mais de l'activité.
Le moi sent indépendamment de toute impression accidentelle, par le fait seul de son existence, son identité personnelle, de telle sorte que c'est l'acte même de son existence (pii constitue sa durée; (piant aux déterminations du t(Miips, c'est-à-dire au passé, au présent et à l'avenir, elles sont constituées j)ar le ra))i)ort de nos manières d'être variées à ce sentiment de durée uniforme. On voudrai! savoir comment se fait la distinction de ces diverses formes du temps : M. de Biran ne le dit ])as ; ses théories psychologicpies, comme celle.^ du reste de la pluparl des*^ philosophes antérieurs, ne sont qu'esquissées; elles sont mcomj)lètes; elles nous apparaissent du moins telles, aujourd hui, mais si on les compare à celles de Descartes, de Leibnilz et de Kant lui même, elles nous frappent au contraire par leur précision.
Linsuflisance de lexplication qu'il donne de lidée de temps est du reste la conséquence nécessaire de sa théorie du fait primitif. En séparant l'activité du moi de toute représentation, il s'interdit de faire appel à l'idée de fmalité. Or, il est bien vrai (pie le temps est la forme de l'activité, mais de l'activité tendant vers une lin. L'idée du futur répond à lidée que le but représenté ne peut être atteint que par une succession de mouvements ou d'actes se déterminant les uns les autres, selon un ordre irréversible. Il n'y a qu'une puissance infmic^ qui pourrait se manifester dans un instant indivisible : l'acte serait alors aussit()t exécuté que conçu. En disant que l'action du moi est instantanée, immédiate, indépendante de
1. Cousin, t. III. 240. Division des faits psycholooiques et des faits physiologiques.
t. Cousin, ?V/., 2rl.
l'aNTMROI'OLOGIE de MAINE DE IJIUAN
toute représentation, M. de Biran lui confcTe une sorte de toute-puissance et Téternilé (jui en est inséparable 11 se met par suite dans l'impossibilité d'expliquer les déterminations <le l'idée de temj)S, sans lesquelles cette idée est une abstraction vide de sens. Il ne peul pas dire qu'elles sont constituées i)ar le rapport de nos manières d'être au sentiment de notre identité; car les divers modes de la vie sensitivc et re[)résenlative sont eux-mêmes en dehors de la durée. Comment l'union de ces modes qui sont au-dessous de la durée, avec l'activité du moi qui est au-dessus, pourra-t-elle engendrer l'idée du futur, du [)résent et du passé? M. de Biran a bien vu que le temps était la forme de l'activité : mais en éliminant de 1 activité toute idée de lin, en la concevant sous l'idée de causalité, cest-à-dire de la production immédiate, instantanée de l'effet, est-ce qu'il ne niait pas ce qu'il venait d aflirmer?
Quelle que soit la natiu'e de lidée de temps, le sentiment de l'identité personnelle, inséparable de l'exercice de notre activité, est la Imse de la mémoire. On ne peut, dit-il, se souvenir (jue de soi-même, et ce que le moi reconnaît en lui, ce n est jamais que sa propre activité, et indirectement tout ce qui s'y rapporte. Il ne saurait donc reconnaître les affections qui ont précédé l'exercice du sens de l'elTort, ou cpii ne sont pas rentrées dans son domaine. Comment les reconnaitrait-il, puisqu'il ne les a jamîu's connues.' Elles n'acquièrent de caractère intellectuel que par la localisation, c'est-à-dire l'attribution à un sièu^e déterminé. Aussi pourra-ton seulement reconnaître, (juand une sensation viendra à se reproduire dans une certaine partie du corps où elle a déjà été localisée, qu'on a déjà été aiïecté, dans cette partie, d'une fa(;on analogue. Ce que le moi reconnaît dans ce cas, c'est uniquement une partie déterminée de son corps ^ Quant à ces affections elles-
1 . NavilUv t. Il, 57. Etisai sur les fonde menLs de la psychologie. Cousin, t. m. Division des f'ails pst/cliolof/if/ues et physiologiques (â5l-iioo).
LA VIE HUMAINE
mêmes, elles laissent bien des traces dans la sensibilité organique ; ces traces peuvent être réveillées soit par la répétition de la cause qui les produisit une première fois, soit par la spontanéité même de l'organisme; mais ce sont toujours, quand elles réapparaissent, des affections présentes ou actuelles, dénuées de toute forme du temps passée Si l'on entend par « mémoire affective » la propriété qu'ont des affections anciennes de réapparaître spontanément en certaines circonstances, mais sans être reconnues, M. de Biran en admet l'existence. Mais si la mémoire est essentiellement la faculté de rapporter au passé certains faits actuels, il n'y a pas, selon lui, de mémoire affective.
Il y a au contraire une mémoire des intuitions, une réminiscence ou « un souvenir objectif » car non seulement ces intuitions peuvent se prolonger en nous, après que la cause extérieure a cessé d'agir sur nos sens, sous forme d'images, mais ces images j)ourront être elles-mêmes distinguées de nos sensations actuelles. Deux cas peuvent se produire : ou bien les images, quand elles réapparaissent, sont accompagnées de sensations différentes liées à la conscience du moi ou de l'effort actuel. Il se produit alors entre ces images et ces sensations une sorte de contraste : la conscience actuelle du moi se joint à la sensation ; la réminiscence personnelle ou souvenir du moi passé à l'image -. Ou bien l'image représente le même objet dont nous avons actuellement l'intuition : « le modèle ou original qui frappe de nouveau le sens externe vient se comparer et pour ainsi dire se patroner avec la copie préexistante dans l'imagination^ ». Nous saisissons alors les ressemblances de limage à laquelle se joindra la conscience du moi passé * et de l'intuition dont notre moi actuel a conscience, sans les con-