‹ Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]Chapitre 60 sur 178 · Cousin, t. m, p · texte numérisé non relu

Cousin, t. m, p

LANTHUOPOLOGIE DE MAINE DE «IRAN

rapport auquel on ju-orail de l'existence, de la direction, et de la ((uantité relative, ou vitesse de notre mouvement.

M. de lîiran croyait avoir n'solu toutes les dillicultés que soulève le problème de la perception extérieure, et où avaient échoué ses devanciers et ses contemporains. 11 n'est pas douteux qu'il n'ait apporté la lumière sur plusieurs points obscurs. Il a bien compris, notamment, le rôle que joue le corps humain dans la perception des objets. Les éclaircissements qu'il nous donne à ce sujet sont remarquables, non pas sans doute, par l'exactiUide et la précision des connaissances scientifiques qu'ils supi)osent, ces connaissances étant nécessairement très imparfaites à son époque, mais par la justesse des réHexions psycholo-fiques

qui les ont inspirés.

Tandis que nous n'avons aucune action immédiate sur les corps étran^^ers, nous pouvons agir directement sur nos muscles et i)ar les muscles sur les or-anes les sens représentatifs, la vue et le toucher, et même, dans une certaine mesure, des sens affectifs, .le puis ]>arcourir du regard un objet (lue jai devant les yeux, dans toutes les directions, de haut en l)as, de bas en haut, de gauche à droite, elc. : bien plus, je puis me déplacer, tourner autour de lui, dans certains cas, <le façon à l'observer sous ses différentes faces ; ou encore le prendre dans la main, quand il est de petite dimension, le i)alper en tous sens. Ainsi notre corps est rinstrumenl docile de notre action ; sans la mervedleuse organisation de son système musculaire, et l'union étroite du système musculaire et du système scnsitif, il ny aurait pas de perception possible. La perception serait réduite à une représentation passive, à un agrégat mécanique de sensations, d'où ne saurait résulter aucune idée d'existence, au lieu' d être une opération, appropriée aux besoins d'un être intelligent. La perception ne serait plus (pie limpression

produite par ces choses sur nous, au lieu d'être, en partie du moins le résultat de notre action sur les choses.

Mais il ne servirait à rien qu'il y eût dans notre corps un

LA VIE HUMAINE

système d'organes et de fonctions dociles à notre volonté, s'ils n'étaient pas en même temps appropriés à la nature ou du moins à la forme des objets : car la perception est l'acte commun du sujet et de lobjet. Or, M. de Biran constate qu'ils remplissent également cette seconde condition. L'ordre des éléments qui composent les extrémités des neris optiques ou tactiles correspond exactement, ou peut,' du moins, grâce à notre action, être mis en correspondance avec les parties semblablement coordonnées des objets étrangers. « il y a, dit-il, analogie dans les deux sortes de conditions d'où dépendent respectivement les intuitions immédiates et inertes des parties locomobiles représentées au moi dans l'étendue organique du corps qu'il s'est approprié, comme témoin de son action, et les intuitions médiates et externes, représentées au moi dans une étendue extérieurement étrangère au corps et en dehors de l'homme tout entier^ « « Si le corps propre n'était pas étendu ou si ses parties ne se représentaient pas immédiatement au moi comme formant un seul tout composé, soumis à la force une du vouloir moteur, il est impossible de concevoir qu'il pût y avoir quelque chose de représenté ou de conçu hors du moi, sous une forme détendue extérieure ou de corps étranger; de même, ou par suite, s'il n'y avait pas une certaine inertie ou résistance à l'effort locomoteur, immédiatement aperçue ou sentie dans le corps propre, ou localisée dans les parties distinctes de son étendue totale, il est impossible de concevoir comment le moi de l'homme confondu avec son corps ou identitié avec les sensations et les intuitions animales, qui le constituent partie et non pas juge ou témoin de la nature, comment dis-je, ce moi n'existant plus pour luimême, pourrait percevoir d'autres existences étrangères ou séparées de la sienne, séparées de l'homme tout entier qui vit seul, agitetpense^ ».

1 Cousin, t. m, 93. Le texte de l'c^crit, publié par Cousin sous le litre « De l'aperceplion immédiate », d'où ces citations sont extraites, est rempli d'incorrections. Voir la nouvelle édition que nous en avons donnée.

•dMÎaMMMMIMM

l'anthropologie de MAINE DE BIttAN

Toutes ces remaniues sonljusles,et M. de lîiraii, croyonsnous, est le premier qui les ait faites ; mais il importe que les analyses de détail, où il excelle"; ne nous fassent pas perdre d(* vue lidiM» (jui donn'ne toute sa théorie de la perception, idée oriL;inalc assurément, mais très contestable. Dès que le moi prend conscience de lui-même, dans le sentiment d'effort musculaire, il saisit en même temi)S, et immédiatement, dans la résistance (|ui lui est opposée, l'existence du non-moi. Ce serait singulièrement se méprendre, comme nous l'avons dit, ((ue de voir dans cette idée ou ce sentiment primitif du non-moi une simple donnée des sens. Le sens musculaire est un sens absolument original et distinct par natme des sens affectifs et des sens représentatils ; c'est à vrai dire l'organe de l'entendement humain, le point d'insertion de la pensée dans la vie animale. Mais le fait (\ur lasensation musculaire est pour M. dcBiran le signe priiiiitif, l'expression et la condition constante de la pensée, son Verbe, en un mot, n'en est [)as moins signilicatif. I/opposition du moi et du non-moi, qui se ramèneelle-mémeà ro|)position de la liberté et <le la nécessité, devient un fait que l'on constate, mais ((ue l'on ne comprend pas. Au lieu d'entendre la nécessité, comme la liaison rigoureuse ouïe déterminisme intlexible desfaits que nous nous représentons dans lespace et le tem[)s, il la réduit au fait de la résistance que les forces (pii composent l'univers, et primitivemeid, la force organiipie opposent au libre déploiement de la force (jui constitue notre personnalité. L'opposition de la liberté et de la nécessité se réduit à l'opposition de Vciïovi et <le la résistance.

Tandis que j)our Kant, dans la crUique de la Raison pure, le moi consiste dans un .système de catégories, le monde dans lobjectivation de ces catégories, c'est-à-dire leur application à la diversité de nos représentiitions, ou encore dans le système des rapports universels et nécessaires de nos représentations entre elles, pour M. de Biran, le moi est volonté et volonté libre ; c'est un fait non une

LA VIE HUMAINE

idée, ou du moins l'idée est postérieure au fait et une détermination du fait ; il en est de même du non-moi qui est par opposition à l'effort, mode constitutif du moi, résistance, c'est-à-dire limitation de son activité par l'action contraire de forces étrangères.

On peut dès lors se demander si l'existence de ces forces, qui ne nous sont connues que j)ar la. résistance qu'elles opposent à noire effort, garantit celle d'un ordre fixe entre nos sensations, c'est-à-dire entre les effets qu'elles produisent sur nous ; sans l'existence d un tel ordre, la réalité objective se dissout en poussière ; la perception et l'action devienneni impossibles. Ce qui constitue pour nous la réalité des objets, c'est le pouvoir de nous affecter de sensations diverses, selon un ordre déterminé, et indépendant de nous. La résistance qu'ils nous opposent n'est que la manifestation de cet ordre invisible que notre raison conçoit; ce fait .semble être la détermination d'une idée.

Cette conce[)tion de la réalité objective se réfère bien à l'idée <le cause, mais de la cause entendue comme l'ensemble des conditions phénoméniques q«ii déterminent l'apparition d'un fait, non comme cause productrice. Or cette idée, selon M. de Biran, a son origine dans l'habitude. Il se rallie sur ce point à l'opinion de Hume ; dès lors ne peut-on dire que comme lui et comme lleid, il laisse « l'existence <le la chose signifiée exposée aux doutes des sceptiques? »

Il en eut été autrement s'il avait entendu la causalité du moi comme la puissance d'agir en vue d'une Wn par une série de moyens appropriés, car le choix des moyens esi subordonné à l'existence et à la connaissance de l'ordre naturel des faits ; on ne pourrait commander à la nature si elk n'obéissait pas à des lois. Mais la causalité du moi est selon lui d'un autre ordre, auquel l'ordre de la finalité et l'ordre dé la causalité phénoménique n'ont pas de rapport. L'idée du moi, pour M. de Biran, n'e^t pas une catégorie. L'effort où sô révèle son existence est un fait irréductible qu'il s'agit non de comprendre, mais de constater. Il enestde môme de l'idée

LX VIE HUMAINE

120 1,' ANTHROPOLOGIE DE MAINE 1>E BIBAN

du non-moi. Sa philosopliic est ncHoment opposée, sur ce point à la philosophie .le Kant et -le Fichte ; en tant qu elle fait (le la conscience le critérium de la vérité, et fiu-ello la conçoit elle-même comme une sorte de sens, le sens.nt.mc, elle a un caractère neltomer.t emi.i.i<iue, nous entendons un empirisme radical, qui conçoit les idées comme les déterminations des faits, au lieu de concevoir, comme 1 idéalisme les faits comme les <lélerminations des idées.

Abordons, maintenant que nous avons déterminé quelles sont les conditions et la nature de la perception externe, selon M. .le Hiran, l'étude de la perception concrète.

Grâce à lintermédiaire et ;'. laconsUtulion spéciale de son corps le moi a prise sur les objets et peut organiser ses sensations en perceptions. C'est le loucher qui joue le r.)le principal.ians cette construction du mon.leexténeur, c esllui

qui en élablilla basesoli.le. C'est tout à la .ois le sens philosophique puisqu'il nous révèle la réalité (nous parlons .lu loucher actif inséparable du sens musculaire), cl le sens srientili.iuo puisque c'est par lui que nous la mesurons. 11 nous .lonne toutes ces propriétés des corps, que les cartésiens appelaient premières : l'impénétrabilité, létendue à trois dimensions, la mobilité, et constitue ainsi comme le noyau ou le fond substantiel .>t permanent des objets. Ixs qualités premières qu'il serait plus juste de nommer quantités, sont seules susceptibles d'être connues exactement et reconnues- elles forment l'élément intelligible .les choses. Il en résulte que l'aveugle cpii prend connaissance du monde extérieur parle toucher se fait une i.lée plus exacte et une notion plus rélléchie que le clairvoyant de chaque objet particulier : « Si l'étendue tigurée n'est point revêtue par lui de ces couleurs brillantes, qui attirent, sé.luisenl et distraient le regard, elle se dessine plus exactement comme le squelette de l'arbre et le détail des rameaux dépouillés de feuilles se développent mieux au regard '. »

. i. Naville. t. II. Fomlemenls ihla psycholof/ie, 145.

Sur ce noyau solide et résistant, donné par le loucher actif, viennent se fixer les couleurs, cl les qualités tactiles des objets, qui constituent leurs qualités secondes. Ces qualités ne sont pas direclement associées dès l'origine à Icxislence dune résistance ; elles s'y joignent .lans le temps par l effet de l'habitude, cl l'accompagnent toujours, quoiqu elles varient sans cesse, pendant que celle force reste a même . Ainsi se soudent dans la perception les deux éléments de notre représentation .le l'espace: l'élément résistant donne par le sens musculaire et rélémcnl intuitif qui vient de la vue et du toucher passif. Us n'ont pas la même valeur, fandis que l'étendue colorée n'a qu'une réalité phénoménique, mais, à ce titre, a sa valeur, puisqu'elle suflit à diriger un être « réduit à sentir et à se mouvoir en conséciuence .les impressions reçues^,., la résistance continue, la solidité, limpénétrabililé constituent la réalité véritable des corps, non pas sans .loute la réalité « absolue, qui est placée en .lehors de la connaissance, mais tout ce qui est intellig.bl.3 pour nous, pour l'esprit humain, dans leur réalité « Ou pcnl dire que si les qualités premières du corps sont de simples rapports des êtres à nous, ou ne peut douter du moins et toutes les dislinctions analytiques le prouvent mamf<.stement, .lue ce ne sont pas des rapports comme les autres, comme ceux .lui constituent les difTércntes espèces de sensations et d'intuitions externes purement phénoméniques et abstraites de la résistance ^ >.. Entre les qualités s.îcondes cl les qualités premières, il y a du reste quelque chose de commun : « ce sont les modes de coordination dans l espace et le temps qui ne dépendent pas de la nature des éléments coordonnés '• », il y a entre elles « une manière de ressemblance non pas entière et pour ainsi dire in terminis, mais expressive, ou une manière de rapport d'ordre, comme une

Page 1