Naville, id
LA VIE HUMAINE
une série de jugements nécessaires : « Le moi est un, permanent et toujours identique à lui-même dans le temps. Pour que je sente le passage d'une modification aune autre^ il faut qu'il y ait quelque chose qui reste, et ce qui reste, moi, est différent de ce qui est changé.
« Ce qui reste, c'est l'effort continu que j'exerce sur mon corps tant que la veille dure ou que j'existe pour moimême.
« Tout effort nécessite un sujet, ou une force qui l'exerce et un terme qui résiste. Ce sujet et ce terme sont essentiellement distincts l'un de l'autre parle fait de conscience.
« Le sentiment immédiat d'un pouvoir d'agir ou de commencer le mouvement est identique à celui de mon existence, etc.. * »
Ces jugements sont autant d'expressions différentes du même fait de conscience; on peut déduire de ce fait toutes les relations dont se compose la science psychologique.
Il faut bien entendre de quelle psychologie nous parle ici ^L de Biran ; c'est de la psychologie pure, nous dirions aujourd'hui rationnelle, à condition toutefois de distinguer la psychologie rationnelle de la métaphysique. La psychologie pure étudie les faits de conscience en tant qu'ils sont attribués au moi, en tant par conséquent qu'ils en sont des manifestations et en revêtent les formes ; c'est donc la science des éléments formels de la pensée. Mais en dehors de ces éléments formels, il existe dans toute pensée un élément que nous appellerons, par opposition, matériel. L'analyse du fait primitif lui-même nous conduit à admettre l'existence d'une réalité qui résiste à notre effort, et qui nous apparaît par suite de déterminations postérieures, comme notre corps. Du corps vient précisément la matière ou le contenu de nos pensées : affections, intuitions, tendances. Or l'esprit peut déterminer par la simple réflexion les éléments formels de la pensée : ils sont homogènes, ce sont
i. Naville. t. 11,323-324.
L ANTIIROPOLOOIE DE MAINE DE HIR\N
« auUint d'expressions diiïércntes du même fait de conscience^ ». One 1 on analvse à fond un fait de conscience, et on y apercevra toute la pensée, c est-à-dirc l'ensemble des éléments qui la constituent. (( 11 ne s'agit pas ici d'identités logiques, ni de vérités conditionnelles, mais d'identités réelles, de faits intérieurs, de vérités absolues constatées par le sens intime, liées entre elles par la raison, ap[)li(piées à la connaissance de ce que nous sommes en nous mêmes comme êtres pensants-». Ces vérités ne sont pas écrites dans le lait primitif; l'esprit, en les découvrant, les crée pour ainsi dire ; il les tire de lexercice de sa propre activité : pour le moi, élre c'est agir, c'est penser, c'est-à-dire avoir conscience de son activité. Pour se connaître, le moi n'a donc pas à considérer le contenu ou les éléments matériels. / de la pensée. M. de Biran n'admet pas, avec Kant, que l'unité * de la j)ensée se révèle uni(|uement dans lunilicalion de la diversité de nos rc}>résentations, qu'on ne peut pas la saisir en elle-même en dehors de cette fonction, (pi'en détinitive nous n'avons pas d'autre (il conducteur pour déterminer quelles sont les catégories de la pensée, c'est-à-dire les diverses fonctions par lesquelles elle réalise l unité de ses représentations, que de se demander si elles sont une condition nécessaire de la possibilité de l'expérience, et si elles sont impli(piées les unes par les autres. M. de Biran prétend constater ou déterminer en quelque sorte drrectement et en dehors de la représentation les diverses formes de la pensée, c'est-à-dire du moi. Le contenu ou la matière de nos pensées a sa source dans la vie animale ; il ne participe donc pas à la nature du moi ; loin de se plier à ses formes, il résiste à son action. Pour connaître le moi, il faudra donc lenvisager en lui-même, et en dehors de tout élément étranger. Or il semble bien qu'une matière, et avec plus de précision, les images soient nécessaires à la pensée pour s'exercer d'une