PREMIERE PARTIE
Avant d'exposer l'objet de cet ouvrage, je crois utile de rappeler une maxime d'économie qui n'est plus contestable comme principe, mais dont l'application souffre encore bien dès difficultés, et d'où naît une question trop grave pour être négligée ; c'est celle dont je m'occupe.
Des bommes distingués dans la science, des bistoriens tels que le président Hénault, et, en général, nos meilleurs critiques du siècle dernier, sans excepter le judicieux Secousse, n'ont guère vu, dans l'appréciation des anciennes monnaies, qu'un rapport à établir entre deux prix du marc
2 API'RKf.IATION IIF, LA FORTUNE PRIVÉE
d'argent \ On écrit encore tous les jours ^ que 5 1. numéraires d'une époque où le prix du marc était de 5 I. équivalent à 55 fr. de notre temps ; et rien n'est moins exact que cette assertion. De la simple comparaison des prix du marc à deux époques données, il ne peut résulter qu'un rapport de poids d'argent monnayé , et non de valeurs commerciales ; en voici la raison.
L'or et l'argent n'ont pas de valeur absolue, en ce sens que leur prix n'est que la formule d'une convention sociale soumise aux variations du commerce; mais ces métaux ont une valeur in-
1 Le président Hénault, Hist. de France, fin du règne de Louis XI.
— Suivant Bonami, « c'est au prix actuel du mavc qu'il en faut revenir pour l'appréciation des valeurs indiquées dans les actes anciens et les historiens, » et rien de plus. {Réflexions sitr Vévalua-
tion de nos monnaies et de nos mesures, par Bonanii, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres*). — Secousse trouve que 46 pièces taillées dans un marc d'argent qui valait iC sous n'auraient représenté que 46 livres de son temps, parce que le marc valait alors 46'. [Préface du tome 111 des Ordonnances des rois de France, p. cxiv.)
— « Le seul article des offrandes en argent faites au tombeau de S. Riquier (charte de 83 1) montait, par an, à 15,600' de poids, ce qui fait 1,560,000' de notre monnaie. » (BuUet, Dissert, sur V état des anc. évêques en Fraîice). L'évaluation de BuUet donne tout juste le produit de la multiplication de 15,600 par 100, prix de la livre d'argent monnayée de son temps (17 71). Or, on verra bientôt que 15,600' de l'an 831 représenteraient au moins 6,240,000 livres de l'année 1771.
^ D'après un ouvrage moderne des plus estimés, « un sergent
d'armes du temps de Louis X recevait, pour prix de son engage-
* Voir note A, à la fin du volume, ainsi que toutes les autres notes renvoyées.
trinsèque, dérivant de leurs propriétés naturelles, et déterminée dans leurs parties par leur titre et leur poids.
L'argent monnayé conserve cette valeur intrinsèque indépendamment de la valeur numéraire, qui l'excède plus ou moins j et, par valeur numéraire, nous entendons celle que lui imprime le sceau de l'autorité publique, dans une proportion dont le change fait ordinairement la loi. Monnaie ou lingot , métal ou papier, l'argent , comme mètre de valeur, est la marchandise commune, c'est-à-dire la valeur qui représente toutes les autres, ou qui est reçue en échange de toute espèce d'objets de commerce.
La valeur de l'argent, comme celle de toute marchandise, est donc susceptible de diminution ou d'augmentation , selon que ce métal est plus abondant ou plus rare : d'où cette conséquence,
ment, 6 marcs d'argent, à 3' le marc ; ce qui, au prix actuel de 54', ferait 324'', somme exorbitante. » (Ainouid, Hist. ijénérale des finances de la France, 1806 , in-4). — Lemontey n'est pas plus heureux dans l'appréciation des dépenses, en bâtiments, de Louis XIV. Malgré sa propension à les exagérer comme un sujet de reproche, cl en acceptant le chiffre de 300 millions que lui fournit un écrivain moderne, il le traduit tout simplement par COO millions, valeur actuelle. Si la donnée de 300 millions était exacte, ce que je n'examine point ici, elle mènerait à plus d'un milliard de francs de nos jours. (V. Dépenses de Louis XIV..,. de 1G64 à 1G90, t. Il, p. dW de la Kevue rétrospective.)
4 ai'I'IU'Ciauon w. la fohtiink privée
quo plus il abondera, plus il perdra de sou j)rix relatif ou variable. Or, ce prix variable, nous le nommons pouvoir^ parce qu'en effet il exerce une action que subissent tous les autres prix.
Le pouvoir de l'argent étant de procurer toutes choses, il s'ensuit que son plus grand pouvoir se trouve dans les termes de l'échange où la plus forte somme de valeurs commerciales est représentée par le plus faible poids d'argent , et vice versa.
Or, il est constant que la masse d'or et d'argent existant en Europe a subi de grands changements depuis la chute de l'empire romain jusqu'à nous ; que l'accroissement progressif de cette masse a modifié successivement les rapports établis entre la valeur intrinsèque des deux métaux et les autres valeurs commerciales. C'est à la découverte de l'Amérique, c'est à la prodigieuse quantité d'argent que l'exploitation des mines du nouveau monde a livrée au commerce de l'Europe qu'il faut attribuer, non pas, comme on le croit communément, la première altération, mais la plus active perturbation des rapports antérieurs du prix du marc d'argent avec le prix des marchandises de toute nature. Trois siècles plus lard, l'effet d'une révolution , mère aussi d'un monde
AU MUVE.N AGIi. — l'REMlEUE l'AUTIE. 5
nouveau, a été de diminuer encore le pouvoir de l'argent, mais sans apporter un changement sensible dans le prix de ce métal représenté par le chiffre du marc; et cette circonstance, dont on n'a pas toujours tenu compte, mérite pourtant quelque attention.
Les opinions ne peuvent être partagées sur le mouvement économique du xvi*' siècle; mais elles sont peu d'accord sur les proportions du pouvoir de l'argent depuis Charlemagne jusqu'à François I". Quelques auteurs l'ont porté à dix fois ce qu'il était sous Louis XVI; d'autres ne l'élèvent pas au-dessus de six fois sa force actuelle, et telle est la hase unique des supputations du comte Germain Garnier. Suivant cet académicien , qui néglige tous termes de comparaison autres que le prix du blé, «depuis les Romains, le rapport entre l'argent et le blé est resté à peu près le même «n Europe, jusqu'au moment où se sont fait sentir les effets de la découverte des mines du Mexique el du Pérou'; >; et, dans cette supposition, il ajoute que « le rapport de valeur entre deux poids égaux de blé et d'argent a été de 1 à 0,000,
' Mémoire sur la valeur des monnaies de compte diez les iituptes de l'antiquité. Palis, 18l7, in-4, p. i7.
jusqu'au milieu du xvi^ siècle,.... tandis qu'il n'est plus que de 1 à 1,000*.»
J'essaierai de prouver, autant que l'imperfection des documents propres à éclaircir cette matière permet de porter la présomption jusqu'à la preuve, d'abord , que le mouvement du pouvoir de l'argent ne fut pas exactement ce qu'on suppose d'après l'opinion commune, adoptée sans contradiction par le comte Garnier ;
En second lieu, qu'on ne peut établir une proportion unique et dans un sens absolu, depuis Charlemagne jusqu'à François P", parce qu'il y a eu progrès, et progrès sans retour dans l'affaiblissement du pouvoir de l'argent entre ces deux époques;
Troisièmement, que le prix du blé et celui des denrées de première nécessité sont des données insuffisantes pour une appréciation exacte de la fortune privée au moyen âge ;
El, enfin, que le prix relatif de l'argent, posé comme base d'évaluation de son pouvoir, doit être considéré dans son double rapport avec l'époque et avec la nature des valeurs d'échange qu'il représentait.
* Mémoire sur la valeur des monnaies de compte chez les peuides de l'antiquité. Paris, 1817 , lui , p. 48.
AU MUVI:N AGE. — l'UEMlEllK l'AUTlE- 7
Un critique des plus versés dans la connaissance des siècles mérovingiens, l'auteur d'un mémoire récemment publié sur le système monétaire des Francs * , a fait pour les premiers temps de notre histoire ce que j'entreprends pour une période moins éloignée, avec cette différence que, environné de toutes les ressources de la science, et ne s'appuyant que sur des monuments matériels exactement reconnus et physiquement mesurés et pesés, il a pu déterminer des quantités et poser des chifYresavec une rigoureuse précision mathématique, tandis que, me bornant aux simples témoignages des chartes et des registres anciens, je n'établirai ici que des bases d'une application large, et plutôt des proportions à étudier que des termes de rapports absolus.
M. Guérard nous révèle d'abord un fait que j'ignorais comme tout le monde ^, et qui est que la livre de Charlemagne était plus forte qu'on ne l'avait supposée jusqu'ici d'après les calculs de Le Blanc, adoptés par Garnier.
Suivant ceux-ci , la livre carolingienne aurait été de 12 onces poids de marc, ou 6,912 grains.
* Mémoire de M. fiuérard, de l'Institut, inséré dans le n" 6 de la Bévue numismatique française, année 1837. ^ Ubi tupra, p. 422.
8 Al'I'IŒClATIOiN liK 1-A KOllTUNt: l'iUVKL;
M. Guérard a trouvé qu'elle était d'un quart plus forte que la livre mérovingienne ou romaine, qu'il évalue à 6,144 grains, ou 320 grammes (environ 10 3 de nos onces) *, et que c'est vers l'année 779 que cette livre l'ut portée de 0,144 à 7,080 grains, ou 407 grammes -f^ (13 onces i p. de marc.)
Il prouve ensuite, comme je le pensais, mais bien mieux et avec plus d'autorité que je n'aurais pu l'exprimer, que le pouvoir de l'argent, qu'il porte au-delà de 10 dans la seconde moitié du règne de Charlemagne, avait déjà perdu de sa valeur à la mort de ce prince.
On savait, en effet, que le sou d'argent de Charlemagne représentait la 20^ partie d'une livre de ce temps; d'où nous vient le mot livre^ nom de notre ancienne monnaie de compte , pour signi-
1 CeUe évaluation rentre, à peu de chose près, dans celle de Garrault, adoptée par Le Blanc, et qui se rapproche du sentiment de Bouteroue, admis par Garnier, sauf une erreur de chiffre.
Bouteroue donne à la dernière livre romaine 10 onces ^, poids de marc, conséquemmcnt 6,048 grains [Hech. des mon. Introd. p. 77, et jHtssim), et nous lisons dans Garnier : « Si l'on s'en tient à l'opinion de Bouteroue, adoptée par plusieurs savants, on n'aura plus pour la livre romaine que 5,976 grains, et, pour l'once, que 498. » (Histoire de la monnaie, t. 11, p. 263 , n ) Mais non : si l'on s'en tient à cette opinion de Bouteroue, on aura 6,048 grains, et pour l'once.
AU MOYEN AGE. — PKEMIEUE PAUTIE. 0
fier 20 sous *; mais, parce qu'on supposait la livre carolingienne plus faible qu'elle ne l'était réellement, les parties en ont toujours été évaluées au-dessous de leur valeur intrinsèque. Ainsi , le comte Garnier traduit la valeur du sou par 3^2''^; et, à raison d'une livre de 13 onces ^ au lieu de 12, elle serait de 4^ 35^ C'est cette dernière donnée que nous rapprocherons des termes du concile tenu à Francfort l'an 794.11 fixe le maximum du prix du modius ^ ou boisseau de blé à 4 deniers, que M. Guérard réduit au prix moyen de 3 deniers pesant chacun 36 centimes ^ d'argent fin. La capacité de ce boisseau n'est pas exactement connue, mais le même règlement nous ap-
* On rapporte l'origine de cette livre à la réforme monétaire de Constantin, qui fixa la valeur du denier impérial ou lepton d'argent à celle d'une livre de cuivre de 16 onces. (Le chevalier de Jaucourt, Garnier et autres.) Mais la livre romaine dérivait elle-même de l'antique XÏTpoc des Siciliens, divisible en douze parties, dont chacune était nommée cùjmx, d'où vinrent les dénominations de Ubra et itncia. On sait que la première monnaie de Rome était un morceau de cuivre d'une livre de 12 onces. (V. Bouleroue, Rech. des monn. Introduction, p. 71.)
^ Garnier prend ici le sou comme la vingtième partie de 12 onces romaines, qui n'égalaient qu'environ 10 onces -i poids de marc. Cependant, partageant l'opinion de Le Blanc, il admet ailleurs que la livre do Charlemagne était de 12 onces poids de marc. Son évalualion du sou, d'après celle donnée, devrait donc clic à nos 4^ Si*" comme 12 est à 13 ^.
' Le muid ordinaire dc ic temps, bien dillcrent du muid posléricur, qui contenait I2 seliers de 2^880 livres pesant ; nous disons
10 AI'l'UlXlAilON ItK LA FOKTUNE l'IUVÉE
prend que 24 livres de pain ne pouvaient être vendues plus d'un denier. Si nous supposons, avec Garnier ', que le prix de la livre de blé égale, à peu de chose près, celui de la livre de pain, l'eau compensant la façon et le déchet, nous en induirons que le boisseau de 4 deniers devait peser quatre fois 24 livres de pain d'un denier, ou 80 livres poids de marc ; conséquemment, que notre setier de 240 livres, pesant trois fois- 80, devait coûter trois fois 4 deniers au maximum, et, au prix moyen, trois fois 3 deniers, dont les 9, à ^G" ^ l'un, valaient 3^ 20"^ ^.
Le prix moyen du setier de froment ayant été, depuis 1815, d'environ 25^^, le rapport du pouvoir de l'argent de Tan 794 avec celui de nos jours serait donc de 10,73 à 1%- mais comme cette proportion a uniquement pour base le prix
ordinaire, parce qu'il paraîtrait, d'après dom Bouillart invoquant l'autorité d'Isidore de Séville, qu'un autre modius, dont se servaient les ecclésiastiques de l'époque carolingienne, ne pesait que 44 liv. {Hist. de l'abb. de Sainl-Germain-des-Prez .)
' Mém. cité, et Hist. de la monn., t. II, p. 299.
2 Le chiffre de M. Guérard, d'après M. de Montvéran , est de 31^ 66", prix moyen de 1815 à 1830, Cette donnée était encore exacte en 1837, époque de la publication de M. Guérard : mais, si l'on y ajoute les prix des années postérieures jusqu'en janvier 1841, on trouvera une moyenne d'environ 36^, chiffre auquel je crois pouvoir m'arrêter.
' M. Guérard établit le même rapport, mais d'après des données différentes, comme on en jugera par l'observation ci-dessus.
AU MOYEN Ac;b:, — l'IŒMlKr.i: l'Ain IK. 1 1
du blé, dont l'élévation n'atteint pas celle des autres valeurs commerciales, elle doit être supposée un peu plus forte relativement au prix de la vie actuelle , et , par conséquent, excédant de près du double le rapport de 6 à 1 adopté par Garnier. Ce n'est donc pas l'exagérer que de la portera 11, au lieu de 10,73.
Dès les premiers règnes de la seconde race, l'argent était déjà affaibli d'un tiers de ce pouvoir; mais il y a tout lieu de penser que plusieurs siècles s'écoulèrent avant qu'il fût descendu au degré dont Garnier fait un terme commun à toutes les époques du moyen âge. Il fallait bien, cependant, que, depuis Charlemagne, la masse d'or et d'argent dont le commerce disposait fût notablement accrue. L'auteur du dernier mémoire sur le système monétaire des Francs paraît ne pas douter de ce fait. Il l'explique, d'ailleurs, par la richesse des dépouilles que, suivant Eginhart % les Français rapportèrent de leurs guerres contre les Avares et les Huns à la fin du \uf siècle. Il aurait pu se prévaloir encore des observations de l'un de ses plus doctes prédécesseurs à l'Académie des belles- lettres sur les ravages des Nor-
' Viia KaroU Ma;/. Mil.
mands pendant le règne de Charles le Chauve. « Je crois, dit Bonami, avoir prouvé par les sommes qu'on leva alors dans le royaume, quelle quantité prodigieuse il y en avait, malgré la dévastation de ces barbares*. » Quoi qu'il en soit, nous verrons que l'argent avait déjà perdu près de la moitié de son ancien pouvoir avant la découverte du nouveau monde, et qu'en conséquence l'exploitation des mines américaines, regardées comme le principe de sa décroissance, n'a fait que doubler et précipiter un mouvement en progrès depuis des siècles.
Pour me renfermer dans le cercle des preuves que je suis à même de produire, je ne remonterai point au delà de l'époque de Philippe le Bel, qui parvint au trône en 1285.
La fluctuation des systèmes et l'incertitude de l'opinion sur l'appréciation des valeurs d'un autre âge témoignent assez de la difficulté de combiner les éléments de ce calcul, et de la presque impossibilité de poser un chiffre rigoureusement exact pour les mille spécialités auxquelles il serait applicable. Telle a toujours été la confusion des
' Méiii. lus à l'Académie des inscriptions et belles-lcltres, rappelés dans les Réflexions de l'auteur sur l'évaluation de nos anciennes monnaies. {Ubi suji.)
Al! MOYEN ACi;. — l'UKMIKI'.i; l'AHili;. 15
idées, môme à Tégard des traditions récentes ol vulgaires, que, dans le siècle le plus rapproché de ceux dont nous nous occupons, les maîtres de la science et de l'art différaient entre eux, du blanc au noir, sur le mouvement des prix du commerce d'une génération à l'autre*. I.es arguments accumulés par François Garrault, général des monnaies de Henri III, feraient supposer qu'en 1578 la société ne s'était pas encore rendu compte d'un artiflce qui se décèle à chaque page de l'histoire monétaire , du mensonge des anciens noms conservés à de nouvelles espèces de moindre valeur ^ Dans la même circonstance, le seigneur de Malestroict prend à tâche de prouver que rien n'est enchéri depuis trois siècles^; et, à entendre Jean Bodin, le prix des terres et des denrées était décuplé depuis 60 ans^. On se doute bien que Tun et l'autre sont également hors du vrai. Cependant Malestroict
' C'est ce qu'a très bien compris le comte Garnier, quoique son observation sur ce sujet ne soit appuyée d'aucun exemple. (Voir le Discours préliminaire de son Histoire des monnaies, p. xiv et suiv.)
- Avis recueillis et paradoxes sur le faict des monnoyes, par François Garrault, conseiller du Roy Paris, 1578, in-8.
8 Paradoxes du seigneur de Malestroirt...., maislre des comptes du Hoy, sur le faict des monnoyes, présentez à S. M. au mois de mars 157C. Paris, 1578.
* Discours de Jean Bodin sur le rehaussement et diminution des monnoyes, enresponse aux paradoxes de M. de Malestroi''t. Paris, 1578.
était maître des comptes des monnaies, et l'on connaît la réputation de Bodin comme publiciste et magistrat. C'est que tous deux concluaient de quelques faits isolés à un état général, et qu'effectivement on était loin alors d'avoir rassemblé assez de faits particuliers pour en tirer une induction générale qui pût servir de base à une démonstration.
Les documents dont l'étude peut mener à ce but sont innombrables et variés à l'infini; ils appartiennent à l'histoire des finances, du commerce, de l'industrie, de la police, des mœurs, de la vie privée et de la condition politique de nos ancêtres ^ On s'effrayerait, et non sans raison, de l'idée d'un travail qui tendrait à classer tant de données différentes avec leur expression numérale, et à tirer la moyenne des produits de chaque classe. D'ailleurs, une pareille entreprise ne conduirait qu'à des résultats spéciaux, et il s'agit ici de formuler l'expression la plus générale de tous les rapports observés dans une même étude, conséquemment de fixer une base d'évaluation qui, ne pouvant être en rapport avec tous les éléments
1 V. plus bas, en tête de la seconde partie, les observations de M. de Paslovet sur ce sujet.
de l'existence sociale, représente au moins l'élément commun à toutes les existences.
Or cet élément commun, les meilleurs esprits s'accordent à le reconnaître dans le prix du blé et des autres denrées de première nécessité, à quoi ils joignent le prix du travail qu'il a fallu pour les produire. C'est la comparaison du prix du pain et du blé en 794 avec les prix actuels, qui nous a révélé la puissance du denier de Charlemagne ; c'est cette même base que nous continuerons de donner à nos appréciations. Mais, de ce que, aune certaineépoque, on avait, pour une once d'argent, six fois autant de blé ou de travail qu'on en obtiendrait maintenant au même prix, nous n'en conclurons pas absolument, et une fois pour toutes, que l'argent ancien valait six fois le notre : là est le vice de la supposition qui nous abuse.
Nous n'avons pas oublié qu'à la fin du viii" siècle le pouvoir de l'argent était à sa force actuelle comme 11 est à 1 ; dans le siècle suivant, il n'était déjà plus que de 8, et j'ai avancé que cet affaiblissement du pouvoir de l'argent avait été en progrès longtemps avant l'époque où l'on commence à compter sa décroissance : j'arrive à la preuve de cette assertion.
Au commencement du xiv^ siècle, le marcd'ar-
Hi Ai'i»i',iU;iATi(»N \)K LA i'oi'.h'm; l'iuvKi;
yoiU fin étant à 4 livres de compte, le setier de blé de 240 livres de 1G onces, mesure de Paris ', se vendait 13% égalant en poids d'argent, ou d'après le prix de marc actuel, 9 de nos livres de compte des derniers temps. Au milieu du même siècle, le setier était à 1' Q'V = 13' 15''^ Au commencement du xv% il ne valait plus que 17* = T**, distraction faite des années calamiteuses dont l'excessive cherté ne peut entrer dans aucun terme moyen d'évaluation. Le prix le plus élevé du xiv" siècle est de 13', le plus bas de 4', et le prix moyen de l'année 4304 à 1411 égale environ 8 denoslivres^ C'est un prix exorbitant, relativement à ceux de toutes les autres époques du moyen âge; mais cette cherté ne s'est pas soutenue dans la période suivante, quoiqu'elle n'ait pas été moins féconde en désastres de toute espèce.
Dans les premières années du xv*' siècle, le marc étant à 1 1' 4', le setier se payait 13M'* = 3' 4' d'après le prix de marc actuel. En 1444, il
1 II y avait longtemps que la livre carolingienne avait été remplacée par la livre poids de marc. (Voir la seconde partie.)
- .l'exprimerai l'évaluation d'après le prix de marc actuel, en livres, sous et deniers, pour conserver, autant qu'il sera possible, l'exactitude des fractions de la livre ancienne.
^ Voir Herbert, Essai sur la police des qrains, table des prix.
Al' MOYKN AGE. — PRRMIÉRE PARTIK. 17
était à 1' = 6' 17* G'. En U92, il n'était que de 15' = 3' 8' O**. Le prix le plus élevé de ce siècle est de 17', le plus bas de 2' 8", et le prix moyen de l'année 1413 à 1500 égale environ 4' 14' *.
Si l'on réunit ces deux moyennes, 8' et 4' 14% dont le produit est de 12' 14", la tierce sera de 6' 7", prix moyen des deux siècles.
J'ai déjà eu occasion de faire observer que, depuis la révolution de 1789, le prix du blé ne s'est pas élevé dans la proportion de beaucoup d'autres prix de commerce. On peut donc, on doit même, en le prenant pour base d'évaluation de ces prix, le supposer un peu au-dessus de son taux moyen calculé de 1 81 5 à 1 841 , et qui est de 35' les 1 56 litres équivalant à l'ancien setier de Paris. Je ne craindrai pas d'excéder une juste mesure en le portant à 38^ La moyenne de l'an 1304 à 1500 étant de 6' 7', nombre contenu six fois dans 38, il en résulte qu'à cette époque
1 Toujours dislraclion faite des prix hors de toute règle. En 1421, par exemple, le setier de blé se vendit jusqu'à 5', équivalant à 185', plus de trois fois ce que nous le payons dans les plus mauvaises années. D'après le même principe, j'ai cru devoir écarler de l'évaluation des moyennes un prix de 5" que Dupré rapporte à l'année 1454, et qui est aussi une exception en sens cnnlralrc. Le plus bas prix au-dessous duquel on ne trouve que trois exemples, un de 6% l'autre de 5^ 11'' ^, et le troisième de 7*, est de l'année I4i9, où l'on voit que le setier de froment se vendait 8' = 2' 8% d'après le prix du marc. C'est le dernier degré de baisse où je m'arrête ici.
iS APPRÉCIATION DE LA FOUTUNP PRIVÉÇ
on payait yn poids donné de froment avec un poids d'argent six fois moins fort que celui qu'on nous demande aujourd'hui pour le même objet ; et, conséquemment, que l'argent du xiv"' et du xy* siècle avait six fois plus de pouvoir que le nôtre, relativement à la plus générale et la plus nécessaire de toutes les dépenses.
On lit, en effet, dans le Journal de Paris sous Charles VII, année 1448 : « Un pain pour vivre un homme se payoit un bon double, dont les trois valent 4*^ parisis \ » Le marc étant alors à 9\ le prix de ce pain équivalait au tiers fort de 2 de nos sous, ou 8'' ^, qui, -f- 6, représentent 20" ^. Un homiîie de ce temps vivait donc, avec 8i^, aussi bien et mieux qu'il ne vivrait aujourd'hui avec six fois cette valeur, ou 20^ puisque notre livre de pain bis vaut, année moyenne, environ 14% et que ce n'est pas trop de deux livres pour nourrir un homme tel que l'entend le journal de 1448.
La comparaison des prix des autres denrées de première nécessité et des salaires de toute classe conduit, à peu de chose près, au mêm^ rapport de 6 ^.
1 Mém. jjour servir à l'Iiist. de France et de Bourgogne,,., publiés par de la Barre). Paris, 1729, in-4.
* A cet égard, l'exemple suivant semblerait décisif. Il prouvera
En 1307, des garçons boulangers gagnaient, par semaine , 2' représentant, au prix actuel du marc, 1' 18' de nos livres de compte, qui -j- G de pouvoir = 1 1^ 40"", ou , pour abréger, 1' 18% au pouvoir de 14^W. La journée d'un forgeron était de 4' = G' 4', au pouvoir de 1' 90'.
En 140.8, les grands officiers de la maison du roi , comme le grand chambellan , le grand maître d'hôtel, avaient chacun 2,000' de gages = 14,G6G' 13' h-% au pouvoir de 88,000'. Un notaire du roi recevait, par jour, G' = 2' 4' 0**, au pouvoir de 13' 20^
En 1437, la journée d'une vendangeuse se payait 2' = r 0^1, au pouvoir de 30%^^, etcelle d'un hotteur S"* = 4' 0' |, au p. de 1' 22^
En 1312, un setier de fèves valait 7' 3'' = 4' 19^ 7^ au pouvoir de 29' 88^ Un porc, W V = 10' 0^4^ au p. de GO' 10*=. Un mouton, G' 8"^
combien on s'éloigne du vrai en prenant pour unique base d'évaluation des anciens prix, la différence du poids d'argent ou des prix du marc, ce qui est la même chose ; et jusqu'à quel point on peut en approcher en ajoutant à la dilférence du poids celle de la valeur relative que nous nommons pouvoir.
Le Maire rapporte {Hist. d'Orléans, in-fol., 1648) qu'en l'an 16û(), la ville d'Orléans fit présent à la reine Anne de Bretagne, alors femme de Louis XII, de vingt poinçons devin nouveau dont le tonneau coûtait C livres. Après avoir cité ce fait dans un ouvrage, d'ailleurs fort estimable et que j'ai plus d'une fois consulté, Clicquot de Blervache ajoute qu'en 1500, le marc d'argent valant 1 1', le lon-
20 APPUÉCIATION W. LA FORTUNE PRIVÉK
==4' ir 8",au p. de 27' 50'. Un hœuf, /i' 15" — eô'i^a", au p. delWr 88^
En 1375-76, une charretée de bûehes, environ deux voies, 14' = G'8" 4'', au pouvoir de 38'50^ La pinte de vin, 2" .^ = V 10" Î4, au p. de 57'^- Un porc, 2'7M" = 21' ir 7^ au p. de 129' 48*=. Un mouton, irG"^, =5' 5' 9'|, au pouvoir de3r74^
En 1406-15, un porc, 2' = 16' 6% au pouvoir de 97' 80*=. Un mouton, iœ 5" =3' 1 V 7" '«, au p. de 2V 48^ Un setier de pois, 1' 12' = 11', au p. de 66'. Une pinte de 6on vin 2" = T 1"!, au p. de 34*=.
En 1470-72, le cent d'œufs, 3' = 15*, au pou-
neau du vin donné à la reine coûtait un peu plus d'un demi-marc d'argent, ou 26 à 30' en monnaie moderne.
L'ancien tonneau d'Orléans contenait 2 poinçons de chacun 200pintesdupays, lesquelles équivalaient à environ 300 bouteilles de Sèvres. C'est un fait notoire que le prix actuel d'un poinçon du meilleur vin d'Orléans, tel qu'on en pourrait offrir à une tète couronnée , ne descendrait pas, année commune, au-dessous de 70 à 80^, quoiqu'il pût excéder plus ou moins ce dernier chilïre. Le tonneau reviendrait donc de J 40 à 160' au moins, et l'on peut, sans exagération, leporter à 180f, eu égard à l'excellence et à la destination du vin de G' offert à la reine Anne. Or, tel sera le produit de l'évaluation opérée d'après notre base, c'est-à-dire en raison composée du poids et du pouvoir de l'argent. 6' de compte taillées dans un marc de fln qui valait 1 1 de ces livres, égalent en poids 30' numéraires de nos jours, qui, multipliées par 6 de pouvoir, donnent 180'. 11 y a loin de ce chiffre aux 25 ou 30' de Clicquot, résultant de la seule différence des prix de marcs comparés. (V. son Mémoire : De l'État du, commerce de France Jc/)«i.<: la première croimde jus(/u'à Louis A7/.)
voir de V 50'. Un veau, 15' ^ 3' 15% au p. de 22' 50^
En 1492-98, la pinte de vin ordinaire, 2*^^ == ll**^, au pouvoir de 29*". Une pinte de vin de Beaune, T = 4' T'*, au p. de 1' 38'. Un chapon, 3* 9' = iV 2\ \, au p. de 5' 15'. Une paire de pigeons, T = 4' 7**, au p. de V 38'. Un setier d'avoine, 16^ = 3' 13^4^au p. de 22^
A la même époque, le vin coûtant 2'' ^ la pinte, une basse messe était payée 1' 3*^. Il y avait donc six pintes de vin à boire dans le prix d'une messe du w" siècle, et l'on n'en trouverait pas deux, à prendre à Paris, dans les 20' qu'on donne actuellement pour pareil objet.
Si l'on jette un coup d'oeil sur les tables où je puise ces exemples, on remarquera que quelques prix de denrées sont relativement plus élevés que celui du blé, qu un plus grand nombre de prix répondent à ce dernier, et que quelques autres sont au-dessous.
Le poisson, le sel et le vin sont du nombre des denrées les plus chères*. Le bois, la charcuterie, la viande de boucherie, les fèves et les pois sont du nombre de celles qui coûtaient le moins. Ainsi, toute compensation faite , la dépense an-
» V. noie B.
nuelle de l'artisan devait être à peu près en rapport avec le prix du blé.
Le même état de choses se soutint jusque vers 1525; par conséquent, l'argent conserve encore son pouvoir de G au commencement du xvf siècle; mais Finfluence des métaux du Mexique et du Pérou ne tarde pas à se faire sentir sous le règne de François l". L'étude de ses progrès et des temps ultérieurs excéderait les bornes que je me suis prescrites dans cet ouvrage. 11 me suffira de faire observer que, depuis l'époque de Charles IX jusqu'à la mort de Louis XIV, le cours des grains est tellement vagabond dans ses variations et déréglé dans ses maximum, que le prix du setier de blé cesse absolument d'être en rapport avec les autres prix de commerce, et que, dès lors, il ne pourrait fournir qu'une base nécessairement fausse à l'évaluation d'une dépense générale. On trouve des données moins capricieuses et un terme de comparaison beaucoup plus sûr dans les prix des autres denrées. Ces prix, comparés âvëb les nôtres, portent le pouvoir de l'argent, dans les deux derniers siècles, au rapport de 2 ou du double de sa force actuelle. On pourra, d'ailleurs, en juger par I'Appendice qui suit les tables de prix.
AU MOYEN ÂGE. — PREMIÈRE PARTife. 25
Quant au xvf siècle, où s'est opérée la révolution économique qui a réduit progressivement cette puissance de 6 à 2, du prix du blé combiné avec ceux des autres denrées nécessaires à la vie, résulte une écbelle de décroissance dont les degrés peuvent être exprimés ainsi :
Le pouvoir de l'argent, qui s'était màintëiiii, dans le premier quart de ce siècle, à l'ancien rapport de 6, descend, dans le deuxième quart, à 4, dans le troisième quart, à 3, et dans le quatrième, y compris la fin du règne de Henri IV, au rapport de 2, où il est resté jusqu'à la révolution dé 1789 ^
Mais une difficulté déjà prévue, ou plutôt une nouvelle question vient de naître du rapport déduit des prix de Philippe le Bel à François I".
Nous avons laissé l'argent à 8 de pouvoir sous la seconde race, et nous ne le trouvons plus qu'à 6 dans le xiv^ et le xv® siècle. Cette décroissance
1 Ce n'est pas que les trésors d'outre-mer fussent dès lors épuisés- Mais l'extension progressive du mouvement de l'industrie et du commerce , la propagation des manufactures et des fabriques, l'accroissement des produits de toute nature dans l'Europe civilisée, compensèrent bientôt l'effet de l'importation des métaux précieux du nouveau monde; et, jusqu'à la révolution qui brisa tous les rouages de la vieille machine sociale pour la reconstruire sur un plan nouveau, l'équilibre s'est maintenu entre les deux forces correspondantes, de l'argent, d'une part, et des produits, de l'autre.
-24 APPllliClAnON IJE LA rOUTUNE PIllVÉh:
de valeur implique un accroissement de masse. Le numéraire serait donc devenu plus abondant puisqu'il a suffi à l'échange de marchandises de plus de prix.
Cependant, nous savons que le commerce du Levant et les croisades ontoccasionné l'exportation d'une assez grande quantité d'or et d'argent, d'or surtout'; que les retours de l'Inde, en épiceries et en tissus précieux ^, que les rançons énormes payées aux Sarrasins pour d'illustres captifs ont dû absorber une forte part de nos vieilles richesses métalliques. Tout cela est vrai.
Mais, d'abord, on conçoit des positions oii la hausse du prix des denrées est tellement dans la force des choses qu'elle s'opère indépendamment
* Sanuti lib. secretorum fidelium Crucis; ap. Bong. Gesta Dei per Francos.
Mém. de De Guignes sur l'état du commerce des Français en Orient avant les croisades. V. note G.
2 L'importation de ces étoffes en Europe remonte à une époque fort éloignée. Un manuscrit de Théoduiphe, évéque d'Orléans, conservé au Puy-en-Vel;iy, fournit, entre autres preuves, un témoignage curieux de l'emploi qu'on faisait en France des tissus de l'Inde sous le règne de Gharlemagnc. Les feuillets de ce précieux livre, écrit en lettres d'or et d'argent, sont sépares les uns des autres par des carrés d'étoffes d'origine orientale, très variées, et dans lesquelles on reconnaît le. crêpe, les gazes et le cachemire broché et espoliné des fabriques indiennes. (Voir la description qu'en donnèrent les papiers publics, notamment VEcho des cévennes, de novembre 1837, et le Moniteur du 2 décembre suivant.)
du plus OU moins d'abondance de l'argent, et c'est le cas présent. Cet état d'exception, ce mouvement désordonné de la machine sociale s'explique par les calamités et les déchirements de toute nature qui désolèrent la France, depuis la captivité du roi Jean jusqu'à la rentrée de Charles Vil à Paris, en 1436. La monarchie paralysée dans l'action personnelle et directe du monarque, la lutte des ambitions déchaînées sur les marches du trône, les guerres intestines, la fureur des partis, Tenvahissement du pays par l'étranger, le pillage des villes, la dévastation des campagnes, les brigandages de la jacquerie, des routiers et des tard-venus; la famine et la peste, conséquence inévitable de la destruction des corps et des biens; tous ces fléaux, qui frappèrent à la fois la patrie ou se succédèrent sans interruption^ pendant plus d'un siècle, durent nécessairement troubler cet équilibre qui naît de la liberté d'action du gouvernement et du jeu naturel des ressorts du commerce. De là, l'épuisement des ressources publiques, l'altération intrinsèque des monnaies, le surhaussement des valeurs numéraires et l'élévation forcée du prix de toutes choses. De là aussi les excès de l'usure, qui n'a pas peu contribué à maintenir la cherté relative des denrées. Il n'ap-
26 APPRÉfclATIÔN DE LÀ FORTUNE l'hlVÉE
piartenaittju'àunebassectipidilcd'exploiter nos misères; l'usure porta la règle dans l'exception. Alors le taux commun de l'intérêt était beaucoup plus élevé que de nos jours; les Juifs et les l.ombards ne prêtaient pas à moins de 40 pour cent ; c'était la condition la plus humaine qu'un ami en pût espêi'er quand ils n'avaient rien à perdre avec lui, et ils sebornaient rarement à ce chiffre * . L'usure était dbnc Un véritable impôt, impôt monstrueux que le besoin avait sanctionné au profit de l'abondance; et cette rançon décuplée par les prélèvements du privilège et du fisc , les dîmes, les péages , le tonlieu, les droits d'entrée et desortie, les extorsions du plus fort retombaient de tout leur poids sur le marchand, ou plutôt sUr la marchandise et, en définitive, sur le consommateur.
Mais l'élévation des prix, qui rendait l'argent plus rare, pouvait être compensée par l'usage des échanges , qui le rendait moins nécessaire. Les
1 Ce que la loi permettait aux Juifs donnera la mesure de ce qu'ils pouvaient en matière d'usure. « Notre volonté (disait Louis X) n'est mie que ils puissent prester à usure, ainçois le deffendons expressément ; et se ainsint estoit que il avenistjjar aventure que prestassent, ils ne porroient prendre plus de deux deniers pour livre par sepmaine. » (Art. J2 de V ordonnance du 28 juillet 131 5 , tome I de la collection in-folio, p. 597.) Des ordonnances précédentes de Philippe-Auguste, notamment une du mois de février 1218, avaient
transactions entre producteurs , les ventes et les payements par échange étaient admis dans les foires, dans les marchés et principalement dans les campagnes, où les produits de diverses natures, disponibles en différentes mains, devenaient la monnaie l'un de l'autre. On donnait trois pigeons ou deux poules pour une oie, deux oies pour un porc, trois agneaux pour un mouton, trois veauxpour une vache; on échangeait une mesure de froment pour une plus forte mesure d'orge du de seigle ; on stipulait la dot d 'une héritière en domaines et en bétail; enfin c'était encore le temps où, à défaut d'autre monnaie, une princessepâyàit un livre de prières richement orné, avec un troupeau de moutons et quelques setiers de grains. N'oublions pas, d'ailleurs, l'augmentation du nombre des espèces monnayées résultant de la fonte de l'or et de l'argent que le luxe des barons avait retirés du commerce, et que l'indigence de l'État lui rendait pour être convertis en valeurs
déjà autorisé cet intérêt de 2 deniers par semaine. C'était 8* 8" pour livre par an; plus de 43 pour 100, et les Juifs alièi-ent plus loin. Par le traité qu'ils firent avec Louis X, moyennant 122,600f qu'ils versèrent dans ses coffres, et l'abandon des deux tiers de cejqui leur était dû en France, ils obtinrent la faculté de prêter à un sou pour livre d'intérêt par semaine! (Acte dc l'an 1315.) — V. note D.
numéraires. Entre autres sacrifices de cet ordre, imposés à la vie somptuaire par les besoins publics, je me bornerai à rappeler l'ordonnance de Philippe le Bel, de 1294 % qui enjoint aux riches dont le revenu atteint 6,000 livres d'envoyer à la monnaie le tiers, au moins, de leur vaisselle d'or et d'argent , et qui interdit ce luxe à toute autre position. On a beaucoup d'exemples de semblables mesures. Dans un temps moins éloigné, mais non moins difficile, un roi très chrétien fit fondre jusqu'aux châsses et aux reliquaires pour subvenir aux frais des guerres de religion qui ensanglantaient le pays -.
D'un autre côté, on ne peut mettre en doute l'accroissement réel de la masse des métaux précieux entre l'époque carolingienne et celle où commença l'influence plus rapide de la découverte du nouveau monde \ Pourquoi n'y verrions-nous pas l'effet naturel des établissements
* V. la note E.
2 J'ai la preuve de ce fait, curieux et peu connu, dans une lettre originale, signée de Charles IX , au gouverneur de la Normandie. (Art. 6,735 du Catal. de ma bibliothèque.)
3 On en jugera par la masse d'argent, les joyaux et les pierreries que laissa Philippe-Auguste, à sa mort, en juillet «223. Quelques articles de son testament comprenaient une somme de 893,000 marcs d'argent, représentant au moins 291,690,000 de nos francs actuels, somme prodigieuse pour le temps de Philippe-Auguste. — V. la note A.
d'industrie qui , suivant de près Taffranchissonient des communes, devinrent le besoin et l;i gloire des bourgeoisies ; qui , formés sur le modèle des manufactures d'Espagne , de Belgique , de Flandre, de Languedoc et de Provence, se propagèrent avec le temps dans les contrées les plus intelligentes de la France septentrionale, et qui grandirent avec le gain, au fur et à mesure que nos relations commerciales s'étendaient de province à province , et du royaume aux États voisins. La filature du chanvre et du lin, plus anciennement cultivés; l'analyse et la préparation des drogues et des matières colorantes, l'art de teindre porté au plus haut degré d'éclat et de solidité que comportât la science de l'époque , la fabrication des tentures rivales des tapis du Levant, la sayetterie, la draperie, la soierie, le tissage des toiles fines , dont la consommation était demeurée jusque-là si restreinte chez nos pères , et beaucoup d'autres produits d'une industrie secondaire avaient ouvert de nouvelles sources de prospérité où la Bretagne, la Picardie, la Champagne, l'Artois, la Normandie surtout, puisaient des droits incontestables à la reconnaissance de la nation. Parmi les villes manufacturières et les ports de commerce, Piouen, Saint-
50 API'HÉCIATION DE LA FOKTl'NF. ITtlVI-F.
Lô, Caen , Cherbourg, Dieppe, liarfleur, Arras, Beauvais, Amiens, Laval et Reims tenaient le premier rang au nord de la Loire , et leur exemple n'était point perdu pour les populations moins avancées qui avaient besoin d'encouragements et de leçons. La Normandie, centre puissant et fécond de ce mouvement industriel, accomplissait déjà sa brillante destinée ^ Il y avait longtemps que, secondé par les ports de la Manclie, Rouen avait établi des relations de commerce avec les peuples de la Germanie et de la Grande-Bretagne, lorsqu'en 1364-66 ^ les Dieppois promenaient leurs flottes aventureuses dans les eaux de l'Afrique, s'emparaient du Sénégal, pénétraient jusqu'à Sierra-Leone , sur la côte de Malaguette , et jetaient , dans cette autre Egypte, les fondements d'un nouveau commerce extérieur dont la balance , dit-on, fut de mille
* Telle était la richesse de la Normandie commerçante , dès le siV siècle, que, s'il faut en croire un de ses historiens, elle aurait otrert, en 1338, à Philippe de Valois, de lui fournir, pour la conquête de l'Angleterre, quatre mille hommes d'armes, tous gens de qualité, avec quarante mille hommes de pied, et même de les payer pendant trois mois ; d'où serait résulté une dépense à sa charge de 592,000', somme énorme pour l'époque. {Histoire de Normandie , par de Masseville, tome lll, p. 156 , iu-8 , Rouen , 1698 j et Clicquot, lieu cité.) — V. aussi note F.
^ De Guignes, ubi sup.
AU MOYEN Ar.p. — PRENJÈnE PARTIE. 51
pour cent à l'avantage de la France '. Le nom de l'un des forts qu'ils construisirent pour la protéger, le fort de la Mine d'oVi indique assez la nature de son produit le plus précieux : c'était de la poudre d'or. L'auteur arabe d'un traité des monnaies musulmanes, Makrisy ^, nous apprend d'ailleurs que , dans le xiv*' et le xv*' siècle , les Francs exportaient au Levant une grande quantité de cuivre rouge , et qu'ils en rapportaient en échange l'argent et l'or provenant de la fonte des dirhems et des dinars , qui étaient des monnaies d'Egypte et des contrées voisines.
Il est permis de penser que les premières expéditions d'Afrique , et celles que fécondèrent ensuite le génie et la fortune des Jacques Cœur ^, répandirent assez d'or en France pour modérer la puissance relative de ce métal, qui est restée au même degré, et qu'auraient sans doute accrue les exportations dans l'Orient, si cette perte n'eût été réparée.
Nous remarquerons, en effet, que le rapport de pouvoir de l'or avec l'argent s'est maintenu à
1 Clicquot, ubi. sujj.
* V. la traduction du texte arabe, par M. Sylvestre de Sacy.
3 V. l'AppENDicE sur le jugement de Jacques Cœur.
1 2, depuis le ix" siècle ', jusqu'à ce que Texcessive surabondance de l'argent du Pérou reiil élevé à 15, où il est encore à présent '\
Les mêmes observations ne seraient point applicables aux derniers rapports qui se sont établis entre la valeur intrinsèque de l'argent et les prix du commerce intérieur, sous l'influence de nouvelles institutions.
J'ai dit que le prix du marc n'est pas sensiblement augmenté depuis 1789, quoique le pouvoir de l'argent ait beaucoup décru.
C'est un fait reconnu que les dépenses de la vie privée sont doublées depuis un demi-siècle. Tous les prix n'ont pas monté dans cette proportion : celui du blé, balancé par la force de la production, n'est guère augmenté que d'un tiers; divers produits de fabrications rendues plus fécondes et moins dispendieuses par des agents nouveaux sont même descendus au-dessous de leurs anciens
^ Ut in omni regno nostro non nmplius vendatur libra aitri purissime cocti nisi duodecim libris argenti (Edit de Pistes, année 854 )
^ Garnier cite un fait monétaire du temps de saint Louis, et il ajoute : « Ce qui démontre qu'encore à cette époque la proportion entre l'or et l'argent, dans les monnaies de France, se réglait dans le rapport de 15 à 1. [Hist. de la monn., tome II, page 307.) Mais comment concilier cette induction avec la page 51 de son Mémoire sur les monnaies de compte, où nous lisons : « Chez les anciens, le rapporl de l'or à l'argent était comme 15 à 1 Ce n'est que sous la
AU MOYEN ACF.. — PRE.MIÈIŒ PAIUIK. 55
prix; mais cet avantage partiel est loin de compenser Taugmentation née de l'accroissement des besoins, conséquence naturelle de l'expansion du luxe et des commodités de la vie jusque dans les classes infimes de la société. Si l'on objecte que la plupart de ces besoins nouveaux coûtent peu à satisfaire, je répondrai qu'ils coûtaient moins encore, quand ils n'existaient pas. On vit mieux, sans doute, mais non pas au même compte. En un mot, pour maintenir les conditions d'existence qu'on remplissait avant 1789 avec un revenu de 5,000 1. il en faut aujourd'hui 10,000 et plus.
Cependant, le marc d'argent fin, qui était à 54' 10' avant la révolution, est demeuré, ou à peu près, au même taux*. Pourquoi, le prix des
seconde race que nous trouvons, pour la première fois, l'argent monté au 12" de l'or Sous Louis XII, le marc d'argent monnayé est compté pour 11 livres et le marc d'or pour 132, ce qui donne toujours la proportion de 12 à 1. Si cette assertion est exacte, comme nous le croyons, l'autre est nécessairemeut erronée. Et, en elTet, l'acte du temps de saint Louis dont Garnier excipe par une contradiction n'est qu'un fait isolé, auquel on peut opposer d'autres faits de même nature. Par une ordonnance de septembre 1 365, le roi Jean s'engagea de la manière la plus formelle à faire, en cas de paix, très fort tnonnoie, où l'on ramènera ung marc d'or fin à unze marc d'argent justement ; ce qui ne prouverait point que l'or fût descendu de 1.5 à 11 entre saint Louis et Jean II. {Coll. des Ordonn., t. m, p. 27.) — V. aussi Le Blanc, Traité det moim., p. 191 et passim. ' En 1841, le kilogramme d'argent fin, dont le quart représenterait un maxc métrique, était coté à la Monnaie 220'' ; c'est [)h' le ((uart.
54 APPKÉCIAilON .bl-: LA ruKTlJNK PUIVKK
choses étant doublé, celui du marc ne s'est-il pas élevé au même degré ? C'est que la valeur numéraire n'a pas subi de cliangcment notable; c'est qu'on a continué à tailler dans un marc d'argent autant de francs qu'on y taillait de livres de compte avant 89. Mais, pour que la même valeur numéraire puisse suffire à une dépense double, il faut que la quantité en ait doublé ; et ce fait n'est pas douteux. Le progrès des besoins n'est que la conséquence du progrès des ressources. Nous devons tenir pour certain que l'argent s'est accru de nouveau, mais non pas l'argent monnayé. Une puissance auxiliaire, la puissance du crédit, a concouru avec la sienne à une même action et une même fin. Les billets de banque et les inscriptions de rente ont suppléé à l'insuffisance relative des espèces monétaires, ou plutôt, ces signes du crédit et beaucoup d'autres de la même nature sont devenus une véritable valeur numéraire, qui, à force égale, ne s'est plus distinguée de la monnaie d'argent, dans son emploi commercial.
Ainsi, le prix stationnaire du marc d'argent ne
Quoique le marc réel pèse un peu moins de 250 grammes , j'ai cru devoir adopter ce chiffre 56 comme base de mes calculs, et j'en donnerai la raison dans les tables ci-après.
fait rien préjuger contre le doublement simultané du prix des choses nécessaires à la vie ; et, si l'on admet cette augmentation, il en faudra conclure que le pouvoir de l'argent, tombé au rapport de 2 à 1 dès la première moitié du xvii" siècle, n'a commencé à descendre de ce chiffre au pair, que depuis la révolution de 1789.
Revenons à l'âge que nous étudions.
L'argent du xiv" siècle ayant six fois le pouvoir du nôtre, et le marc étant à 5 livres en 1347, il s'ensuivra qu'un revenu de 50 livres de ce temps, égal en poids d'argent à 550 de nos francs*, représenterait, en valeur commerciale actuelle, six fois 550, ou 3,300 fr. de rentes : en d'autres termes, que le possesseur de ce revenu de 50 livres vivait avec l'aisance que procureraient aujourd'hui 3,300 fr. de rentes; et rien n'est plus vraisemblable. Si donc, opérant sur la même époque, d'après les mêmes rapports, et en ne changeant que le chiffre du revenu, on suppose 5,000 livres au lieu de 50 livres, on sera conduit à cette autre conséquence, mathématiquement identique, que 5,000 livres de rentes du xiv'' siècle, égalant en poids d'argent 55,000 francs, représentaient un
' Voir la note précédente.
36 AI'I'HÉCIATIUN Dli LA 1 OlmiNK PRIVÉE
revenu actuel de six fois 55,000, ou 330, 000 fr.;... et l'on se tromperait!
L'homme aux 50 livres était aussi aisé, pour ne pas dire plus, que notre rentier à 3,300 francs; mais il s'en fallait beaucoup que le sire possesseur de 5,000 livres de rentes fût relativement aussi riche que l'héritier actuel d'un revenu de 330,000 francs.
"Voilà, j'en conviens, une singulière proposition j mais, peu importe, voilà le vrai : telle est du moins l'opinion que je me forme de cette distinction, vierge, en effet, malgré l'autorité des documents qui la recommandent. Elle a de l'importance, et je la crois fondée; c'est ce qni nous reste à examiner.
Dans le siècle dernier, on avait compris tout ce que l'éclaircissement de l'histoire des monnaies françaises et de leurs rapports avec les prix contemporains pouvait devoir à l'exploration des chartes et des registres anciens. On fit beaucoup alors, quoiqu'on ait pu mieux faire* depuis, sous une impulsion nouvelle. Des savants spéciaux et, «ntre autres, Dupré de Saint-Maur', recueilli-
' On sait que Dupié de Sainl-Maui était maîlie ilos comptes et membre de l'Académie française. (V. son Essai sur Its nwnnoies, ou
AU MOYEiN AGE. — PHEMIÈRE PARTIE. 37
rent un erand nombre défaits relatifs à la valeur vénale de la terre et de ses fruits; mais ils négligèrent des données qui ont aussi leur importance. Ils parurent ne tenir aucun compte des produits de l'industrie et de Tart, ou plutôt, ils semblent avoir ignoré l'influence de ces produits sur l'état économique qu'ils tendaient à reconnaître, et qu'ils ne virent que d'une face, bien différente de l'autre. Ce défaut non senti est devenu d'autant plus fâcheux pour la science, qu'il affecte des recherches, incomplètes , mais précieuses, et qu'un excellent travail a servi d'appui à des opinions fausses, qu'on a tenues et qu'on tient encore pour exactes. Si les produits de l'industrie nationale et du commerce extérieur, si l'origine, la nature et la puissance du luxe qu'ils alimentaient, avaient été appréciés dans leurs rapports avec la vie privée de nos ancêtres, on aurait su combien il leur en coûtait pour en jouir, on aurait été frappé de lénormité des dépenses
Réflexions sur le rapport entre l'argent et les denrées. Paris, 1746, in-4, — Et Recherches sur la valeur des monnaies et sur le prix des yrains avant et après le concile de Francfort. Paris, 1762, in-12. — Voir aussi Essai sur la police générale des grains et sur leur prix. . . (par Herbert). Berlin (Paris), 1755, in-12. Le comte Garnier vante avec raison les tables des prix du blé comprises dans cet essai ; mais il parait oublier qu'elles ont été cnticrenienl puis('cs dans rin-4 de Dupré.
38 APPRÉCIATION DE LA FOniUNE PIUVÉE
que devait imposer le prix de la vie somptuaire à ceux que leur condilion y soumettait. Dès lors, on aurait été conduit à la considération toute simple d'où jaillit la nécessité d'une distinction, de la distinction qui vient d'être établie. Elle dérive de cette première pensée que, dans l'appréciation relative des fortunes du moyen âge, la richesse doit bien moins se peser au poids de l'argent qui la constituait , que se mesurer à l'usage qu'on en faisait et qu'on en devait faire. Le petit bourgeois qui, au milieu du xiv' siècle, n'avait qu'un revenu de 50 livres, équivalant à 3,300 de nos francs, pouvait satisfaire à toutes les nécessités de la vie; mais il n'allait guère au delà. Il occupait une maisonnette qui lui avait coûté une année de sa rente; il vivait de pain, de viande de boucherie , de charcuterie, d'œufs, de légumes et de fruits; aux jours maigres, il se permettait le hareng, lorsque le prix n'en excédait pas deux deniers, ce qui était rare ; il buvait du vin, qu'il remplaçait par la cervoise , quand la vigne avait gelé ; en un mot, ses 50 livres étaient exclusivement employées à tout ce qu'il y avait de moins cher, année commune. Cet homme jouissait donc de tous les avantages de son temps, en ce qui touchait la satisfaction des besoins réels de la fa-
mille , tandis que ces avantages étaient nuls dans l'emploi d'une fortune de 5,000 livres, ou 1 ,000 marcs d'argent, au pouvoir de 6,000. L'achat des denrées d'une nécessité commune, le bon marché de l'époque, coûtaient à peine au possesseur de mille marcs , le dixième de ce revenu , et les neuf autres dixièmes étaient absorbés par les besoins relatifs de sa condition, c'est-à-dire par un superflu beaucoup plus dispendieux que le superflu analogue de nos jours.
J'ai donc pu poser en fait qu'à fortune égale , mesurée au poids et au pouvoir de l'argent, le sire du xiv" siècle était beaucoup moins riche que le riche actuel \
Je ne prétends pas en induire que le premier fût moins heureux , ou, en thèse absolue, plus à l'étroit dans le rapport de ses ressources avec sa condition. Son revenu pouvait, devait lui suffire; mais il ne lui représentait pas en facultés somptuaires ce que représente aujourd'hui une fortune équivalente. Je sens tout le poids de l'objection qu'on tirerait de la différence des usages et des mœurs; j'admets que la famille ancienne était
» Voir, entre autres preuves de cette assertion, I'Appendice. —
Faits curieux.
40 APPRÉCIATION Dli LA FOUTUNK PUIVÉli
doublement riclie , et de ce qu'elle possédait en valeur réelle, et de tout ce que coûtent les superfluités de la société moderne , dont l'usage lui était inconnu. Sans doute le cercle de dépenses où se mouvait une fortune du xiv" siècle ne peut se comparer au cercle du mouvement de la richesse actuelle; il n'y a guère de commun entre les deux époques que les mêmes instincts et les mêmes passions. Comme le riche ancien avait moins de besoins , sa dépense , ainsi que ses désirs, s'étendaient à un plus petit nombre d'objets; il ne pouvait désirer ce qu'il ne connaissait point, et, conséquemment , quoiqu'il manquât de mille moyens de commodité et de jouissance que nous devons à une civilisation plus qu'accomplie, on ne peut pas dire qu'il en fût réellement privé. Les frais d'une éducation compliquée de l'enseignement de toutes choses ; le goût des collections scientifiques et littéraires, les musées, les bibliothèques , les cabinets de curiosités de la nature et de l'art, les plaisirs du théâtre, le luxe des carrosses, des glaces, des dentelles proprement dites, des innombrables joyaux de l'horlogerie et de l'optique perfectionnées; les délicatesses habituelles de la table , la mobilité fastueuse des salons, les prodigues magnificences des réunions
privées; ce qu'il en coûte à la nullité opulente pour être quelque chose , au riche ambitieux pour arriver quelque part, à l'homme du monde, né pour bien mériter de ce monde, qui lui vend si chèrement ses distinctions et ses joies; tous ces besoins de la richesse contemporaine n'entraient pour rien dans les charges d'une existence nobiliaire du moyen âge.
Mais , alors comme à présent , sous le frac ou le surcot du riche des cités et des cours , on retrouve le fils d'Eve , gouverné par sa nature, soumis aux inspirations de la vanilé et de l'orgueil , homme avant tout, et imposant à la société, qui le modifie sans le changer , le principe qui le confond avec les hommes de tous les temps.
Quoique étrangère aux raffinements et aux mille exigences du luxe moderne, l'existence de 1 ancien riche, dans les termes où nous la supposons , n'en était ni moins lourde ni plus large; elle avait à remplir , disons mieux, à subir d'autres obligations; elle avait son fardeau, qui lui pesait aussi de tout le poids des mêmes appétits et des mêmes exigences sociales. Pour le suzerain aux 5,000 livres de revenu s'ouvraient les cours plénières , les carrousels , les tournois.
Quel corlép;e d'écuyers, de pages et de varlets chargeaient l'état de sa maison! Quelle brèche devaient faire à ses mille marcs d'argent la magnificence de ses armures, l'entretien de sa vénerie, la somptuosité de ses festins chevaleresques, la féerie de ses entremets ! Il n'avait qu'un livre , tout au plus , mais qui lui coûtait cent fois ce que nous coûte le plus beau de nos livres *. S'il ne pensait pas, il sentait : son mépris de la science , ses habitudes guerrières , la simplicité même de ses mœurs , ne le mettaient point à l'abri des caprices de la mode, des séductions de l'art, des entraînements de l'orgueil que nous nommons bienséance. Époux et père , ce qu'il donnait à son rang, il le devait à sa famille ; il avait ses haquenées et ses litières, ses bisettes et ses pierreries , ses récamiires et ses orfrois. Ce n'était point assez des couronnes d'or , des chapelets de perles , des fermaulx de diamant , des émaux de Byzance , des pennes africaines , de l'hermine , présent du Nord, dont s'emplissaient les coffrets de sa dame ; on voit encore figurer dans ses inventaires , on retrouve dans ses comptes de dépenses, ses fourrures, ses passements, ses sa-
* Y. l'AppENDlCE, Valeurs bibliographiques.
mits , ses velours , ses cendaux et ses camocas : ses velours , dont une pièce représentait jusqu'à vingt de ses marcs; ses samits, tissus d'or et de soie que Venise et Marseille tiraient à grands frais d'outre-mer. Le mobilier devait répondre à la toilette dubanneret et de la châtelaine : l'ivoire, la nacre, les bois et les métaux précieux sufiisaient à peine à la splendeur de leurs marqueteries, à l'exquise variété de leurs incrustations ; et , enfin , sur un dressoir déjà chargé d'une vaisselle plus pesante que leur revenu, entre une nef d'argent massif et des aiguières de vermeil ou de pourcelame , sans doute orientale * , pouvaient déjà briller, d'un éclat jusqu'alors inconnu, ces délicieux produits de l'orfèvrerie florentine, l'une des premières gloires de l'art moderne , et dont l'excellence nous dit assez le prix \
Or, tout annonce que les éléments de ce luxe absorbaient une part beaucoup plus forte de la richesse qui les supportait ' que la part faite au
' V. Y Inventaire de Jeanne d'Évreux, troisième femme de Charles le Bel, Tables des prix, et la note G.
2 V. la note H.
' Surfout aux époques de l'affaiblissement des monnaies. « Une bonne partie du revenu des nobles consistait ordinairement en rentes foncières, en cens et en d'autres droits qui leur étoicnt dus
luxe moderne dans une fortune de même puissance. Il est constant, du moins, que les mêmes objets coûtaient bien plus au riche ancien qu'au riche de nos jours,
L^s soieries se présentent au premier rang des raretés somptuaires du moyen âge ^ Ces tissus entrèrent toujours dans les conditions nécessaires d'un luxe princier, parce qu'ils furent toujours d'un très grand prix. Us nous vinrent d'abord de l'Orient, et ensuite de l'Italie , de la Provence , du Languedoc et de l'Espagne , où ils se fabriquaient en petite quantité , à cause des frais énormes de cette production. Telle était encore la rareté de la soie , au xiv^ siècle , dans la partie
par leurs vassaux, desquels ils étoient payez en celte foible monnoie. » (Le Blanc, Discours préliminaire , p. xxix et xxxi de son Traité des monnoies.)
1 Les Romains connurent la soie ; mais elle ne fut pour eux qu'un ohjet de luxe qu'ils négligèrent comme branche d'industrie; aussi se vendait-elle à Rome au poids de l'or ; et, s'il faut en croire Vopiscus, ce serait le prix excessif d'une étoffe de soie qui aurait porté l'empereur Aurélien à refuser à sa femme une robe de ce tissu qu'elle désirait beaucoup. Godefroy, dans ses notes sur la loi quœ res ventre non possunt (C. L. 4), ne fait remonter l'éducation des vers à soie, dans l'Occident, qu'à l'époque de Justinien I", sous le règne duquel des moines apportèrent en Grèce des œufs de ces insectes, qu'ils y répandirent. Au temps d'Ulpien, le prix de la sole égalait encore celui des perles. (/)':/. L. 21, L. emptori.) — V. aussi la Dissertation an président lioïi èUï V utilité delà soye des araitjiiécs. Avignon, 1748, in-8.
Ar MOYEN A(;i:. — premikiik fautif.. 4.)
de la France qu'on nommait Langue d oïl, qu'an mois de juillet ^ 345, on fit partir un exprès de INîmes pour porter à Jeanne de Bourgogne , femme de Philippe de Valois , 12 livres de cette précieuse denrée, qu'un sénéchal avait été chargé de lui acheter \ Elle se vendait alors 3' 13' la livre , environ un marc d'argent -, au pouvoir de 330 de nos francs. 330 francs un produit qu'on paye aujourd'hui 22 ! Dans le siècle suivant , quelques vingt aunes de soierie étaient encore un objet d'assez haut prix pour ajouter à la puissance d'un monceau d or stipulé comme charge d'un traité politique. On se rappellera qu'en 1428, le fort de Mercuès, assiégé par les bourgeois de Cahors, fut racheté moyennant une pièce de Damas ajoutée à seize mille moutons d'or , monnaie de ce temps ^
Dans un compte de la chambre de Philippe le Long % un demi-quartier de velours vert, dont on fit un culot à mettre le sceau secret dd Roi, figure
' Histoire du LcuiQuedoc, t. IV, p. 519, et Clicquot de Blervache, m6î sup.
2 Du 9 avril 1345 au 16 juin 134G, le prix du marc d'argent fin monnayé fut de 3' 14^ 6''.
^ Histoire politique, ecclésiastique et littéraire du Querci, t. I, p. 325, et tome XIX, p. 258 de notre Collection.
* Compte de Geollroy de Fleury, chambre du roi Philippe V, ann. n20. Manuscrit.
pour 6' de 1320, ce qui porte l'aune à 48* = 39' 2^ 4'^^ au pouvoir de 23V 70^ D'après le même compte , trois velours jaunes , dont l'aunage n'est pas spécifié , revenaient à 42' = 684' 12% au p. de 4,1 or 60^
25 pièces de velours bleu brodé , dont se composait, en 1352, la tenture d'une chambre du roi Jean , sont cotées à 42' 1 0' tournois la pièce = 292' 3^ 9^ au p. de 1,753' 60'^^
Un compte de dépense de 1 461 ' porte l'aune de velours bleu uni à 6' 4' = 38' 4 5' O**, au pouvoir de 232' bO^; et l'aune de taffetas de Florence changeant , pour la chemise du roi , à 4' 0' 6*^ = 25' 3^ l'.V, au p. de150'94^
Dans le dernier quart du xvi^ siècle , une paire de bas de soie valait encore 12' = 32', au p. de 64' ^
1 Compte d'Estienne de la Fontaine, argentier du roi Jean, ann. 1360-53. Manuscrit.
' Compte des recettes dépenses faites par Tannegui du Chaslel, pour les obsèques du roi Ciiarles VII, mort le 21 juillet i46l. Manuscrit.
3 Règlement général pour dresser les manufactures en ce royaume (de France), et couper le cours des draps de soye,qui perdent et ruinent l'Etat, par Lafïémas. Paris, 1697, imprimé fort rare. — V. la note I. — « Henri II porta au\ noces de sa fille... les premiers bas de soye qu'on eût vus dans le royaume. C'est à ses soins et à ceux de ses successeurs que nous devons l'établissement des manufactures de Tours et de Lyon, qui ont rendu les étoffes de soye si communes...» (Dissertation sur l'utilité de la soye des araignées, déjà citée, p. 267.) —
D'après ces prix des velours et des soieries simples, on concevra ce que devaient coûter les tissus où l'or et l'argent se combinaient avec la soie.
Le drap d'or maltahas employé aux obsèques de Philippe de Valois fut payé 1 20' = 1 , 1 1 8' 1 4% au p. de 6,712^20^ \
Deux robes de draps d'or, données pour étrennes à deux princesses , en 1 41 0, avaient été achetées à un marchand florentin 435' = 3,190', au p. de 19,140' ^
En 1461, Tannegui du Chastel compte l'aune de drap d'or sur velute cramoisi , pour le service du roi, à 41' 5^ = 257' 16^3^ au p. de 1,546' 88' \
Une aune de drap d'or ruche à fond d'or trait figure encore, dans un compte de 1515, pour l'énorme somme de 86' = 394' 3' 3% au p. de 2,365''.
Naudé rapporte aussi « qu'Henry second commença à porter le bas de soye ; » à quoi il ajoute : « Et l'on ne se moucha plus sur la manche. » (Jugement de ce qu'on a imprimé pour et contre le cardinal Mazarin.J
1 Estienne de la Fontaine, ubi sup.
2 Compte d'Anl. des Essarts, garde des deniers de l'épargne, d'octobre 1409 à octol^re 1410. Manuscrit,
' Ubi sup,
** Compte des obsèques de Louis XU. Manuscrit.
48 Al'PHKCIATION DE LA FORTUNE PRIVÉE
VoudraiL-on mesurer la distance qui séparait une dépense sonriptuaire d'une dépense commune , j)ar le rapprochement des deux espèces? La soie nous en fournit un exemple curieux. Les termes que je compare sont tirés d'un même compte, et appartiennent à la même circonstance.
Dans les frais du deuil d'Anne de Bretagne , veuve de Charles VIU, au mois d'avriM498' , une once de soie est portée à 48' C, égalant près de 25 de nos francs; elle repas d'un religieux , royalement payé , n'y est compris que pour 2' 3** j, environ 3*^ 13^ Ainsi, huit religieux de la fin du xv^ siècle dînaient royalement avec le prix d'une once de soie , qui coûte aujourd'hui 28 sous , c'est-à-dire qui suffirait à peine pour défrayer la moitié d'un moine en pareille conjoncture.
Cette excessive cherté des objets de luxe affectait principalement les tissus dont les matières premières , moins abondantes, et le mode de fabrication , plus compliqué , élevaient considéra-
1 Compte de dépense du deuil de la reine Anne de Bretagne, pour le mois d'avril 1497 (avant Pâques) et mai et juin 1498 (les deux mois suivants). Manuscrit,
bletnent les frais de production industrielle '. Le prix des draps fins et des toiles de première qualité était donc aussi très élevé , et , relativement , fort au-dessus du nôtre.
En 1307, une pièce de drap de laine, qu'on croit être de 20 aunes ^, est cotée 24'= 455' 3' 5', au pouvoir de 2,731' 3^ dont le 20'"' est de 136^55^ prix de l'aune ^
En 1 340, l'aune d'une escallate sanguine fournie au roi , 3' 6' == 24' 4, au p. de 145' 20*= \
Le fin drap noir compté dans le deuil d'Anne de Bretagne, à la fin du siècle suivant, 1 0' 10' l'aune = 48* 2* 6"*, au pouvoir de 288' 75*^, prix exorbitant ^ !
En -1350, quatre aunes de (oile bourgeoise ^ pour doubler les brayes du Dauphin , sont cotées à raison de 9' 3'' l'aune = 4' 6' 2^3, au p. de 25' 87*" ^. En 1483 , l'aune de toile fine de Cambray est
1 La soie venait de l'étranger ; la culture du chanvre, moins suivie que celle du lin, ne s'est étendue que fort tard ; et, proportion gardée, la toison d'un mouton coûtait plus que sa chair.
- Suivant une note de notre manuscrit, moins ancienne que le texte.
3 Compte de Michel de Bourdene, chambre du roi (Philippe IV), ann. 1307, Manuscrit.
* Compte de Lucas le Borgne, tailleur de Philippe de Valois, de 1335 à 1341. Manuscrit.
* Au lieu cité.
« Estienne de la Fontaine, uhi sup.
portée dans les comptes de dépense à 20'= 5' 0% au p. de 30' * ; et, quinze ans plus tard, chaque aune de toile de Hollande employée aux harhichcs d'Anne de Bretagne représentait encore 60 de nos francs ■*.
Mais, alors qu'un prince de la première moitié du XIV*' siècle payait un tissu de laine la valeur de 136^ l'aune, les souliers d une duchesse ne lui coûtaient que 2' la paire = 1' 12"' 7** i^, au p. de 9^78'' ^ D'où l'on peut inférer que le velours et le satin n'entraient pas nécessairement dans les délicatesses d'une chaussure féminine du premier rang.
Les ornements de broderie et de passementerie fines suivaient le sort de la soie. Il en coûtait aux grands seigneurs et aux petites-maîtresses de l'époque , pour satisfaire leurs fantaisies de hisettes , de plumes , d'orfrois et de pourfilures.
Un chapeau de loutre brodé, orné de bisettes d'or et de perles, revenait au roi Jean, sans compter les perles et la fourrure, à 18' = 167' 16' , au pouvoir de 1 ,006^ 80% et ce n'était pas le front
1 Dépense de la reine CharloUe de Savoie, seconde femme de Louis XI, ann. 1483 ; tirée d'un rouleau manuscrit du temps.
'^ Au lieu cité.
,3 Compte de Geoffroy de Fleury, chambre du roi, ann. 1320. Manuscrit.
AU MOYEN Af.E. — PREMIÈRE PARTIE. 51
royal que ceignait cette couronne, c'était la tête d'un /b«'. il est vrai que, à la même époque, un chapel de paon à grant roe coûtait beaucoup moins. Katelot la chapeliere en fournissait un du dernier goût moyennant la modeste somme de 6' = 55' 18' 8^ au pouvoir de 335' 60'*. Aujourd'hui, on panacherait un dais à ce prix. On ne compte pas ici les perles ; mais on voit d'ailleurs que cet objet de parure , alors très recherché , était loin de compenser la cherté des tissus et des passements dont il relevait l'éclat. Dans l'inventaire de la reine Jeanne d'Evreux , troisième femme de Charles le Bel, année -1372, dix onces pesant de perles brutes sont estimées 200' = 1,896' 8% au pouvoir de 11,378^ 40% ce qui porte l'once à 1,137' 84*" ^ Or, l'once de perles brutes vaut à présent de 50 à 500 fr., depuis la semence jusqu'au degré de grosseur où la perle se prise et se vend à la pièce. En supposant que les perles de Jeanne fussent des plus fortes qui se prisent au poids, c'est-à-dire de celles que nos joailliers
• Mnistre Jehan, le fol du Roy. Compte d'Estienne de la Fontaine, ann. 1350.
- Compie d'Estienne de la Fontaine, ann. J350.
3 Compte de l'exécution du testament et inventaire.... de Jeanne d'Évreux, jadis reine de France et de Navarre, ann. 137 2. Manusi-rit.
vendent 500 fr. Fonce , on trouverait encore qu'elles valaient plus du double du prix actuel.
Quant aux pelleteries , dont Tusage était si répandu à la cour , parmi les grands et dans la chevalerie du moyen uge, on sent bien que les plus précieuses, qui nous venaient des extrémités septentrionales de l'Europe marchande, devaient être aussi un objet de dépense des plus à charge à la vie somptuaire. En 1352, la fourrure de menu-vair d'un habit complet de six pièces, parure de prince, valait 217' 13' 4** = 1 ,496' 9^ 2^ au pouvoir de 8,978' 75^ • . Celle qui fut donnée à la reine de Majorque, du même temps, pour un habit également complet, avait coûté 272' 10' = 1,362' 10% au pouvoir de 8,175 fr. ^
Que si l'on me reprochait de puiser toutes ces données dans les archives de maisons royales et princières, pour lesquelles tout est cher, en tout temps et en tout lieu, ma réponse serait simple : ces données, je les prends où je les trouve, et je les trouve à leur place. Ce n'est pas dans un cartulaire de Franciscains, ou dans les comptes diin
* Est. de la Fontaine, uhi sup. — Marc à 8', ^Ibid. — Marc à 11'.
hobereau du xiv*" siècle, que j'irais les chercher, ni vous non plus, messieurs.
Non seulement les produits de la nature et de l'art, qui furent toujours le partage exclusif de la richesse, mais beaucoup de choses dont l'usage est maintenant commun à toutes les classes de la société, ne pouvaient être, pour nos aïeux, que des objets d'un très grand luxe, par le haut prix que maintenait leur ancienne rareté.
De ce nombre sont les épiceries, les parfums, les drogues, le sucre, et, en général, les denrées exportées de l'Afrique et de l'Inde par des entreprises de commerce dont la France ne connut d'abord que les charges. Le sucre lui venait de l'Egypte et de là Syrie, où la canne était cultivée. C'est de là qu'elle passa en Sicile, et successivement de Sicile en Espagne, à Madère, au Brésil et enfin dans les îles du nouveau monde ^ Notre sucre colonial et celui du moyen âge ont donc une origine commune; avec cette différence que, étant beaucoup plus rare avant les plantations d'Amérique, un pain de sucre raffiné était alors un morceau de prince, comme l'eût été une livre de cacao ou de moka, si ces friandises s'étaient ré-
• De Guignes, uhi sup.
34 APPRÉCIATION DE LA FOllTLNE PRIVÉE
vélées deux siècles plus tôt à la sensualité des Européens. En 1372, la provision de sucre d'une reine de France se réduisait à quatre petits pains, de cinq livres chacun, prisés 1 0' la livre == 4' 44" 10'', au pouvoir de 28^ 45' ^ La livre de cannelle du même temps est évaluée 1 2' = 5' 13' O**, au pouvoir de 34^ 13' (prix actuel 8 fr.). La livre de girofle, 20'= 9' 9' 8^ au p. de 5G' 90^= (prix actuel 10 fr.). La livre de poivre en grain, r 6*'=:3' ir 0\ au p. de 21' 30"= (prix actuel 3 fr.). L'once de macis, 3' 8" = 1' 14M0', au p. de 10' 45' (prix actuel 2' 50') 2.
Enfin, un mémoire d'apothicaire de 1483 résumera en deux mots tout ce qu'on pourrait dire de l'excessive cherté des produits de cette origine : il aboutit à ce fait, que la reine Charlotte prit pour 3,150 francs de médecines et autres drogues, dans le court espace de deux mois, ni plus ni moins \
' Inventaire de Jeanne d'Evreux, déjà cité. — Le grand d'Aussy rapporte qu'un pécheur, au lit de la mort, crut mettre sa conscience en repos par le legs qu'il fit a l'Hôtel Dieu dé trois pains de sucre, une fois donnés, f Vie privée des Français).
2 Inventaire de Jeanne d'Evreux.
3 106' derépoque= 525', au p. de 3,t60f. Extr. des parties de Jehan Gascoing, appolicaire de la royne, dans le compte de dépense de Charlotte de Savoie, seconde femme de Louis XI, ann. 1483. Manuscrit. — V, note K.
AtJ MOYEN AGE. — PttEMrtiHË t*AïlTlE. 35
Il me serait facile de porter ces exemples beaucoup plus loin, mais les tables qui me les fournissent, et dont ce texte est accompagné, me permettent d'abréger ici des détails de cliiffi'es qui deviendraient fastidieux. On aimera mieux donner un reste d'attention aux rapports que je puis établirentre des puissances somptuaires vues aux deux extrémités de l'échelle des temps que nous comparons.
J'ai dit que les facultés somptuaires du riche ancien ne représentaient pas celles du riche actuel dans une position équivalente. Et en effet, si au xiv*" siècle les Objets de luxe étaient plus chers, et Tor et l'argent plus rares, il s'ensuivra que l'avoir du riche de cet âge, en valeurs mobilières de luxe , devait comprendre beaucoup moins, en nombre ou qualité, des mêmes choses, que l'avoir du riche de nos jours. C'est aussi ce qui résulte de l'inventaire de la reine Jeanne d'Évreux, à l'égard des objets de luxe dont l'usage et la disposition lui étaient propres * . Je les réunis tous, sauf les ornements d'église, sous les trois titres suivants :
1» Joyaux, bijoux, parures d'or, d'argent et de vermeil enrichies de pierreries, de perles et d'émaux, y comjiris les
' Manuscrit cité.
couronnes, évalués . . . 12,942M0*=122,707' O^au prix
' du
2° Tableaux, reliquaires, croix, marc.
calices , chandeliers d'or et
d'argent ornés d'émaux, de
perles et de pierres précieuses, ,
sans compter la chapelle, dont
il ne peut être ici question,
évalués 2,384' 00^= 22,603' 0^
3" Vaisselle, en partie d'argent,
le reste en vaisselle d'or, de
vermeil et de pièces émaillées,
portée à 5,329' 00^= S0,S24" O'*
Somme totale en monnaie de
l'an 1372 20,655' 10^
Et d'après le prix du marc, qui
était alors de 5' 16^ 195,834' 0'
égalant au pouvoir de l'argent,
valeur de 1780 587,50210^
Qu'est-ce qu'une pareille valeur en comparaison des richesses de même nature que possédait en propre, ou dont jouissait personnellement, la dernière et la plus infortunée des reines de France ! Un bijou trop fameux, destiné à sa toilette, valait seul trois fois autant.
Les frais des obsèques de Charles VII, mort en 1461, fournissent le sujet d'un rapprochement plus décisif encore, parce qu'il est plus complet ^
Le compte de Tannegui du Chastel, chargé de pourvoira cette dépense, la porte à 18,300 liv. équivalant à 343,125 liv. même valeur de 1780;
1 Mnnusrrii déjà cité.
et les funérailles d'un roi de France des derniers temps coûtaient plus de 500,000 livres ^ Cependant, les 18,300 livres, monnaie de 1461, représentaient une portion beaucoup plus considérable des ressources publiques de cette époque, que celle qu'absorberait aujourd'hui une dépense à pareille cause, faite dans les mêmes conditions de luxe et de dignité nationale. En exigerait-on la preuve? La voici. Le revenu de l'État sous Charles YII était de 2,300,000 livres ^ dont le chiffre 18,300 forme un peu plus de la VIQ""" partie. Or, une semblable dépense étant supposée devoir s'élever maintenant à 1 ,000,000 de francs, égalant les 500,000 livres du siècle dernier, cette somme ne représenterait que la 1 000"^ partie du
1 Non compris beaucoup d'objets de fonds conservés au gardemeuble.
^ Dans ces 2,300,000', le produit du domaine royal entrait pour
600,000' et les impôts généraux, notamment la taille, pour . . . 1,800,000
Somme égale. . . . 2,300,000'
Arnould fHist. gén. des fin.), d'après leMém. sur les fin. de d'Eon
de Beaumont, ne porte le revenu total du royaume qu'à 1,700,000';
mais il se trompe, en ce qu'il ne compte les impôts que pour
1,200,000', non compris le domaine.
Suivant l'opinion la mieux établie, le produit de la taille et des droits autres que ceux du domaine s'élevait alors à 1 ,800,000'. C'est ce que Philippe de Comincs affirme et répète en diverses parties de ses Mémoires. « Le dit roy Charles VII ieroù, à l'heure de .<(in Ires- '< pas, dix-huit cens mille francs en toutes choses, i- (Liv. v et vi. ) Quant
o8 API'UÉGIATKtN f)K 1,A rOllTUNE PKlVÉE
revenu actuel de l'État, dont le moyen terme est d'un milliard. La différence est grande : elle confirmera l'opinion que nous avons pu nous faire du rapport de la fortune privée avec des dépenses somptuaires du moyen âge.
Or, s'il est vrai, d'une part, qu*anciennement les denrées de première nécessité, eu égard au pouvoir de l'argent, et sauf les années calamiteuses, étaient beaucoup moins chères qu'elles ne le sont pour nous; et, d'autre part, que les objets de luxe, relativement aux prix des choses nécessaires à la vie, coûtaient beaucoup plus à l'existence qui les consommait que ne coûtent les superfluités analogues de nos jours , on sera porté, sans doute, à reconnaître la vérité de notre dernière proposition; savoir: que le petit bour-
au domaine royal , le même auteur nous apprend que le revenu de ce domaine, bien administré, y compris les gabelles et certaines aydes, passait un million de francs* à la mort de Louis XI. (/b. 1. viii.) Mais le domaine de Charles VII avait été fort altéré par les malheurs de son règne, et ce prince n'en tirait au plus que 600,000' (Arnould, ubi svp.) Avant sa rentrée à Paris, il était si pauvre, qu'un cordonnier de Bourges refusa de lui vendre une paire de bottes à crédit. « Le « roy Charles sepliesme estant à Bourges, et y essayant une paire de « bottes neufves , en ayant ja chaussé une, il fut contraint de se la « faire tirer, pour ce que le cordouanier, ayant appris de luy qu'il « n'avoit lors argent,... ne les voulut laisser aller. «{Disco^irs des choses « advenues en Lorraine, depuis le duc Nicolas jusqu'à René ; dans le Mas- « curât de Naudé, p. 547.) * Le franc de l'époque valait U.
AU MOYEN AGE. — I'I'.EMIÈHE PAUTIE. 59
geois du moyen âge, vivant d'un revenu de 50 livres ou 10 marcs d'argent, avait autant et plus d'aisance que le rentier actuel de 3,300 fr., représentant le même pouvoir d'argent : mais qu il n'en est point ainsi des grandes fortunes.; qu'il s'en faut bien que le baron de la même époque, jouissant de 5,000 livres ou 1,000 marcs de revenu, tout droit compris, fût aussi riche que le possesseur actuel de 330,000 francs de rente, quoique le terme 330,000 soit mathématiquement aux 1,000 marcs du baron, comme 3,300 aux 10 marcs du bourgeois.
En substance, la proposition se réduit à celleci. Dans le moyen âge, l'argent du pauvre valait beaucoup plus que celui du riche; d'où la nécessité de distinguer l'un de l'autre, dans l'apprécialion des existences qu'ils représentent.
C'est ce que j'avais principalement en vue d'expliquer dans ce travail ; c'est aussi ce que constatent les tables de prix anciens que j'y ai jointes, et qui en sont inséparables. Ces prix, dont le plus grand nombre m'ont été fournis par les manuscrits de mon cabinet, sont tous traduits en valeur actuelle, et divisés en trois classes, d'après la distinction qu'ils m'ont suggérée, et qu'il leur appartient de justifier. J'y reviendrai dans
60 appkéciauon i»i: la fortune privée
un examen particulier des tables du marc ; car je dois compte surtout de Texactitude des chiffres où s'appuient mes assertions. Quant à l'échelle de décroissance du pouvoir de l'argent, elle est à la valeur relative ce qu'est le prix du marc à la valeur intrinsèque dans les conditions d'une juste appréciation. Le tableau que j'en mettrai sous les yeux du lecteur ^ ne sera donc pas considéré comme un aperçu de pure curiosité.
C'est le sommaire du texte dont les tables de prix font la base et la preuve.
* Tableau du pouvoir de l'argent... depuis le vin' s... — V. à la suite des Tables de prix.