VALEURS DE RANÇONS
CAUSES DE PERTURBATION FINANCIÈRE DANS l'eTAT ET d'altération de la FORTUNE PRIVÉE.
»OBOg=i^
Rauçoil de saint Louis.
L'an 1250, Louis IX fait prisonnier à la bataille de Massoure , avec ses gens et les chevaliers qui combattaient à ses côtés, fut soumis à payer une rançon d'abord portée à un million de besanls d'or (a), et enfin réduite à 800,000 de ces besants (6).
Quoique, à proprement parler, cette rançon fût moins le prix de la liberté du Roi, personnellement racheté par la remise de Damiette, que celui du rachat des guerriers de sa suite; et bien qu'elle ait été en grande partie levée sur l'argent d'oulre-mer, elle n'en mérite pas moins notre attention comme sujet d'étude historique, et avant tout dans l'intérêt qui nous occupe, comme valeur
(a) Mém. du Sire de .loinvillc
(b) Vincent de Beauvais , L. 32, C 101. — Guill. Guiart. — Du Cange, nbi infrà.
122 APPRÉCIATION DE f.A lOUTLNE PRIVÉE
d'une appréciation difficile, et dont la base n'a peut-être pas encore été exactement posée.
On est d'accord sur la réduction du million de besants à 800 mille. Mais quelles étaient la nature et la valeur du besant, monnaie d'Orient, en monnaie française de l'époque? Ici est la difficulté.
Du Gange, dans sa dissertation sur la Rançon de saint Louis (c), résume à peu près tout ce que les contemporains en ont écrit j il examine la question de valeur dans ses rapports avec les différentes données fournies par ces écrivains, mais il ne la décide point : on voit qu'il n'ose ni admettre, ni rejeter absolument l'opinion qui lui paraît le plus près de la vérité, d'après la comparaison des principaux témoignages, qu'il établit ainsi.
« Le sire de Joinville remarque en cet endroit « (sur la monnaie des Arabes au temps de saint « Louis), ou du moins donne à connaître que a chaque cent mille besants d'or faisait la somme
« de cinquante mille livres d'or (d) Mathieu
« Paris écrit que les Sarrasins ayant demandé
(r.) V. son édition de Joinville.
((/) Non pas 60 mille livres pesant d'or, ce qui porterait les 800 mille besants à près de 66 millions de l'époque , mais 60,000 livres de compte en monnaie d'or.
AU MOYEN AGE. — l'HEMlÈRE PARTIE. i'23
« au Roi, pour la rançon de ses gens, cent mille « livres d or, ils le quittèrent pour cent mille « marcs d'argent; à quoi se rapporte la lettre du « chancelier écrite au comte de Cornouaille dans « le même auteur (e), et Sanudo (/), qui disent « que le Roi paya les 100 mille marcs d'argent.. « D'où il faut conclure que les huit cent mille » besants d'or, à quoi la rançon de saint Louis, « ou plutôt celle de ses gens, fut arrêtée, valaient « alors 400,000 livres, et par conséquent faisaient « en argent cent mille marcs {g) : c'est ce qui est « à examiner.
a Et pour parler premièrement de l'évaluation « ou de la réduction des huit cent mille besants « d'or à la somme de 400 mille livres, il faut « présupposer qu'en France la livre a toujours « valu vingt sous, aussi bien qu'à présent (h)... a D'où il suit que les cent mille besants ayant valu f pour lors 50 mille livres, chaque besant en « son particulier valait dix sous en argent, qui « est à peu près le prix que Raymond d'Agiles
(e) Dans V Histoire des Archevêques de Brème, année 1250.
If) L. 3, part. 12, C 3.
(g) La conséquence ne serait pas exacte ; car il est certain que lOOmiUo marcs d'argent représentaient à peine 300 mille livres en monnaie de saint Louis, le marc de cette monnaie valant 58' au titre de 1 2 den. le roi. Mais l'auteur revient plus bas sur celte évaluation.
{h) Ce fait n'est pas douteux.
« donne à la monnaie des Sarrasins Ce qui
« se rapporte encore au prix que Sanudo donne « aux besants d'or vieux, qui valaient de son temps « quelque peu plus qu'un florin d'or; car le florin « ou denier d'or valait dix sous parisis, comme (( on recueille de quelques titres >j
Telle estTopinion que Du Cange caresse, sans, toutefois, déclarer qu'il la partage. D'où vient cette hésitation? On va le voir; et l'on reconnaîtra sans doute, dans la considération qui l'arrête, bien moins une difficulté réelle de la matière, qu'une préoccupation sans objet.
« Quant aux cent mille marcs d'argent aux- (( quels les auteurs que j'ai cités évaluent la ran- (( çon de saint Louis, s'ils faisaient la somme de i< 400 mille livres que valaient les huit cent « mille besants d'or , il s'ensuit que chaque <( marc d'argent valait alors huit besants en or, « et quatre livres ou quatre-vingts sous en argent, « et que chaque besant valait dix sous, qui est le (< prix que nous leur avons donné; ce qui ne s'ac- « corde pas avec un titre de 1198 qui fait « voir qu'en cette année-là le marc d'argent n'é- « tait évalué qu'à cinquante sous. D'où il s'en- (( suivrait que les monnaies auraient notablement «augmenté au temps de saint Louis; ce qui
u n'est pas hors de créance, vu que nous lisons (( dans quelques mémoires qui contiennent les « évaluations des marcs dor et d'argent (z), que « ces évaluations changeaient notablement, (( non seulement tous les ans , mais presque « tous les mois. Par exemple, le marc d'argent a « valu, depuisl'an 1288 jusqu'en 1295, cinquante- « huit sous tournois ; la même année à Pâques, « 6r t.; à la Trinité de 1296, 66' t.; à Noël sui- (( vaut, 68n.; en 1299, 4' 5' t.; en 1304-, 6' 5' t.; et ainsi du reste. «
Évidemment ce passage ne peut être que le fruit de l'irréflexion de la part d'un savant du mérite de Du Gange
On remarquera d'abord qu'il ne s'agit à présent que de l'époque du règne de Louis IX comprise entre 1250, année de sa captivité, et 1270, année de sa mort. Les fluctuations du prix du marc d'argent en deçà ou au delà de cette période seraient donc hors de la question; et la date de 1198, ainsi que les années de 1288 à 1304, citées par le critique, sont toutes dans ce cas.
Or le prix du marc, dans la période donnée, fut constamment de 58 sous tournois, nombre des
(i) V. \eGloss. de la Basse Latinité, du même auteur, au mot Marca Stenoata.
pièces qu'on taillait dans un marc d'argent à 12 deniers le roi; ou s'il différa de quelques sons dans les premières années, du moins est-il certain qu'il ne s'éleva point au-dessus de ce taux. 11 y a plus. Les variations des années postérieures, de 1288 à 1304 inclusivement, fussentelles considérées comme comprises dans la question, ne prouveraient rien ni pour, ni contre la donnée de cent mille marcs, parce qu'elles portent sur une valeur métallique d'une nature différente de celle de ces marcs, qu'il faut supposer d'argent fin ; parce qu'en réalité elles affectent, non le prix de cet argent, de l'argent de saint Louis à 12 deniers le roi, mais le prix du marc monnayé; c'est-à-dire de l'argent plus ou moins altéré dans son titre, ou surhaussé dans sa valeur numéraire, relativement au prix réel du commerce (A). La preuve, c'est qu'on retrouve encore sous le règne de Philippe le Bel , trentecinq ans après la mort de saint Louis, le marc d'argent fm à 58 sous (ann. 1305); et un peu plus tard, à 3' 3' 5*^ par suite de l'augmentation naturelle, et toujours progressive, des prix du commerce et du change (/).
(fc) V. la 26 Partie, Examen critique des prix du marc.
{1} C'est à cause de celte élévation progiessive, inévitable et pré-
De là cette conséquence, que la rançon de Louis IX évaluée à quatre cent mille livres ne peut se concilier avec l'évaluation à cent mille marcs d'argent fin, l'un de ces chiffres excluant nécessairement l'autre dans la comparaison des valeurs qu'ils représentent. Quant à l'option, s'il est vrai, comme portent à le croire les termes employés par les chroniqueurs cités, que le chiffre de 400,000 livres n'est que la traduction de 1 00,000 marcs, expression d'ailleurs conforme à l'usage du siècle, c'est à l'original plutôt qu'à la copie, c'est à la somme de marcs, et non de livres, qu'il conviendra de s'arrêter. Nous adopterons cette donnée avec d'autant plus de confiance qu'elle rentre dans le sentiment de Du Gange, et
vue des prix du marc d'argent, que les créanciers bien avisés , les moines surtout, pour n'être point victimes delà décroissance des valeurs nominales , se montraient fort cauteleux dans les contrats lorsqu'il s'agissait de payements ou de remboursements futurs à leur profit. Par exemple , on trouve dans les lettres de Gautier , évéque d'Autun , qu'en 1197, Jean de Garart engagea au monastère de Moustier-Saint-Iean , la terre de Soanci et ses appartenances pour 320 livres de la monnaie de Provins ; mais comme le couvent ne voulait rien perdre en cas de rachat , il exigea que si la monnaie dans laquelle il contractait venait à diminuer, on donnerait un marc d'argent pour 60 sous , qui était le prix de ce marc à la fin du XU'' siècle. « Quod si ipsa moneta quocumque modo viluerit , pro singulis « quinquaginta solidis una marca argenii reddetur. (Hist. er.cles. Beomaneiisis. — Voir les Réflex. de Bonami, de l'Acad. des Inscrip. , sur l'évaluation de nos monnaies et de nos mesures.
128 APPKËCIATION DE LA FORTUNE PRIVÉK
que la seule difficulté qu'il y trouvât étant écartée, il n'y a plus de raison pour hésiter à l'accepter (m).
Or, 100,000 marcs d'argent fin, à 58 sous le marc, donnent 290,000 livres en monnaie de saint Louis, au titre de 42 deniers le roi.
D'où il suivrait que chacun des huit cent mille besants, représentés par ces 290,000 livres, aurait valu 7 sous 3 deniers, équivalant, en poids d'or, à un peu plus du quart de nos vieux louis, et en poids d'argent, à 6 francs 85 cent, de nos jours.
Si cette valeur est un peu au-dessous des appréciations données par les auteurs contemporains, et citées par Du Gange, elle est égale d'ailleurs, ou presqu'égale à plusieurs autres; et le
(m) Legendre , le président Hénault et quelques autres historiens modernes ont adopté la donnée de 400,000'. Mais qu'en résulte-til ? C'est que l'évaluation qu'ils chiffrent en monnaie de leur temps est en contradiction avec l'/'valuation du temps de l'événement. Legendre dit que les 400,000' représentent huit millions de l'époque à laquelle il écrivait (sous la régence); et cela parce qu'il calcule 1* sou de saint Louis sur le pied d'une livre de la régence, ce qui approche du vrai ; d'où il conclut que 400,000' de l'an 1250 égalent vingt fois 400,000' de la régence, ou huit millions, ce qui est parfaitement logique. Mais, de deux choses l'une , ou la rançon était au-dessus de 100,000 marcs, ou si elle n'excédait pas ce chiffre, elle ne pouvait représenter les huit millions de Legendre (abstraction faite du pouvoir de l'argent), puisque mille marcs ne donnaient que 200,000 livres de saint Louis, fait démontré.
défaut d'accord entre toutes permet à la critique de s'exercer sur le chiffre de chacune. ,
Le besant d'or de l'époque de saint Louis aurait valu en monnaie de ce prince, suivant :
Joinville IQs
Sauuto (n) ^0^
Un (ilre du xiii'" siècle cité par Du Cange (o). 7^
Un autre tilre de -1205 7s
Un arrêt du parlement de Paris de 1282. . . 8^=
Et en parisis 6^ 4^ 4
Un autre arrêt de l'an 1285 SMourn.
Et en parisis 6^ 4'^ ^
II n'y a pas ici deux chiffres égaux, de sources différentes, qui puissent faire autorité, ou fournir un motif de préférence; mais si l'on accorde que ces prix, non qualifiés, peuvent tous s'entendre de monnaie tournois, on trouvera pour les six une moyenne de 8' 4^ beaucoup plus rapprochée de notre chiffre que ses facteurs ne se rapprochent entre eux.
Je puis, enfin, me prévaloir du témoignage d'un contemporain qui conduirait à un résultat moins éloigné encore de nos 7^ 3". Villani ne porte la rançon de saint Louis qu'à200,000'parisis, équivalant à 250,000' tournois; elle besant, d'après ce chiffre, n'aurait été' que de 6^ 3". Quant à la
(n) L. 1 . , part. 1, C. 6., dans Du Cange.
(o) Disserl. mv la Rançon de saint Louis.
force des livres représentant les besants, on ne peut douter que toutes les évaluations de l'époque, quelle qu'en fût la somme totale, n'aient été faites en monnaies tournois : les registres de la chambre des comptes en sont une preuve (o).
Ainsi donc, prenant pour base de l'évaluation de la rançon de saint Louis, 290,000' tournois du temps de ce prince, nous dirons : 290,000' de l'an 1250, égalant, en poids d'argent, 5,500,000' du XIX*' siècle, équivalaient, en pouvoir, à 33,000,000 de nos francs actuels.
(o) Dans un de ces registres une somme de 1G7,102' 18* 8'^, faisant partie de la rançon de saint Louis, est spécifiée en livres tournois (Du Cange, p. 76 de son édit. de Joinville).
Rançon dn roi Jean.
En 1356, Jean second, roi de France, livra bataille, sur le territoire de Maupertuis, près de Poitiers, au trop célèbre prince de Galles, fils d'Edouard III, que les chroniques désignent sous le nom de Prince noir.
On sait quel fut le résultat de celte journée fatale, de lindomptable et folle impétuosité de cinquante mille Français se ruant sur un corps d'ennemis quatre fois moins nombreux, et perdant la bataille par l'excès même de cette valeur désordonnée qui combattait contre eux. Ce fut un autre Cressi, plus la perte de la liberté du roi Jean, qui fut fait prisonnier avec quinze mille de ses compagnons d'armes.
On peut considérer la captivité de ce prince comme une des plus grandes calamités de son siècle, si fécond, néanmoins, en désastres de toute nature. Jamais les ressources financières et commerciales de la France ne subirent une plus rude atteinte; jamais l'épuisement du numéraire et de tout moyen de le remplacer ne causa plus d'embarras et de désordres dans Tadministration du revenu public, malgré toute la sagesse et l'habi-
152 APPRÉCIATION nK LA FORTUNR PRIVÉE
leté dureront, depuis, Charles V. L'altération des monnaies portée au-delà de toute mesure témoigne assez de la pénurie d'argent qu'on éprouvait en France, et des nécessités qui dominaient le prince jusque dans sa foi, qu'il compromettait.
C'est cet état de privation et de souffrance qui donna lieu à d'anciens chroniqueurs d'écrire, et à Comines de répéter, que le roi Jean mit h royaume en si grande pauvreté qu'ily avoit longtemps monnoye comme de cuir, qui avoit un petit clou d'argent.
Rien n'est moins prouvé que ce fait de l'émission d'une monnaie de cuir, dont on ne trouve aucune trace ni dans les cabinets de médailles ni dans les ordonnances royales de l'époque ; mais la supposition mêine du fait n'est que la conséquence du sujet (a).
La captivité du roi se prolongea pendant quatre ans, sans interruption. Les Anglais n'étaient pas gens à relâcher une si riche proie sans en retenir la meilleure part : leur part, à eux, c'était la rançon en belles provinces et bon argent; et la rançon de Jean fut, en effet, la part du lion dans ce partage dont la France retira la personne et
(d) V. le Traité de Lp Blanc , et le Glos?. de Du Gange , Verho
MONF.TA.
AU MOYEN AGE. — l'HE.MIÈKE PARTI!-. 153
l'Angleterre la fortune du monarque ruiné. Des conditions avaient été faites en '1359, conditions si dures que le régent et les États refusèrent de s'y soumettre. Il ne s'agissait de rien moins que du payement de quatre millions d'écus d'or et de la cession des plus riches provinces de l'ouest de la France.
La guerre recommença : elle fut, enfin, terminée par le traité conclu à Bretigny, le 8 mai 1360, qui fixa définitivement la rançon pécuniaire du roi à trois millions d'écus d'or, avec garantie en places fortes et en otages, les fils du roi en première ligne.
Au mois de mai 1360, j'écu ou le royal d'or, valait 1' 5^ en argent fin, dont le prix réel était de 5' le marc.
Ainsi, les trois millions d ecus d'or de la rançon royale, équivalant à 3,750,000', égalaient en poids d'argent, 41,250,000' du xix« siècle, et en pouvoir, 247,500,000 de nos francs actuels.
J'ajouterai que cette somme, tout énorme qu'elle est, pouvait ne pas égaler la masse des rançons particulières dont la valeur numéraire sortit du royaume dans le cours du même règne.
Quatre ans après la paix de Bretigny, par des motifs sur lesquels les historiens ne sont point
d'accord et dont nous n'avons pas à nous occuper ici, le roi Jean retourna volontairement à Londres, où il mourut le 8 avril 1364. Il y fit un testament par lequel, entre autres dispositions, et après avoir ordonné le payement de ses dettes, il légua une somme de 12,000' aux officiers de son hôtel, et 2,000' seulement aux officiers de sa chambre, pour être réparties entre eux par l'exécuteur de ses dernières volontés (6).
Le prix moyen du marc d'argent fin étant de 5', le legs de 12,000' égalait, en poids d'argent, 132,000' du xix^ siècle, et, en pouvoir, 792,000 de nos francs.
Le legs de 2,000' formant le sixième du premier ne revenait conséquemment qu'à 132,000 fr.
{b) J'ai eu à ma disposition une copie de cet acte écrit sur une feuille de vélin , d'une main de la fln du xiV siècle , et dont je ne connais pas d'imprimé particulier.
Rauçons de Bertrand Du Guesclin.
Au mois de mai 1364, Du Guesclin, à la tête d'un millier d'hommes d'armes et d'archers affamés, rencontre à Cocherel un corps ennemi commandé par Charles le Mauvais, roi de Navarre, et se dispose à l'attaque. Sa troupe n'a du pain que pour deux jours, et manque absolument de toute autre nourriture. C'est en vain que le capitaine ennemi fait dresser, entre lesdeux armées, des tables couvertes de painf de vin, de volailles et de jambons, propres à aiguiser encore un appétit déjà inquiétant; pas un Français ne quitte son rang. Du Guesclin livre la bataille, l'armée de Charles est écrasée, et tout ce qui échappe au fer du vainqueur est mis en fuite ou fait prisonnier,
Mais le capitaine le plus habile, voire le plus heureux , n'est pas au-dessus des caprices de la victoire. Dans la même année, à la journée d'Aurai , assiégé par le jeune de Montfort et secouru par le comte de Blois, son compétiteur. Du Guesclin ne put empêcher la déroute de l'armée du comte , malgré les deux mille braves qu'il y avait réunis. Après une résistance désespérée où
156 APPIŒCIAIION I)K LA FOHTLiM: l'ItlVKK
s'étaient brisées, pièce à pièce, toutes ses armes offensives, n'ayant plus, enfin, pour se défendre, que ses deux poings renforcés de gantelets de fer, il se rendit à un adversaire digne de lui. Le vaillant Chandos, qui combattait pour Montfort, le fit prisonnier, et sa rançon fut portée à 100,000 francs de l'époque. C'était peu pour un capitaine de sa valeur, mais c'était trop pour l'état de sa fortune. Son domaine ne suffisant point au payement de celte somme, ses amis y pourvurent; ils vendirent leurs terres pour le racheter. Honneur à l'ancienne chefalerie et à l'un de ses plus glorieux représentants !
Trois ans plus tard, le héros subit encore le même sort de la guerre et retrouva le même dévouement de l'amitié. Du Guesclin, défait, en Espagne, à la bataille de Navaret, livrée contre son avis le 3 avril 1367, fixa lui-même sa rançon à 100,000 florins d'or. Mais il avait affaire à un ennemi généreux, à ce même prince de Galles qui était devenu l'arbitre d'une destinée plus haute encore, au vainqueur de Poitiers. Les 1 00,000 florins offerts par Bertrand furent réduits à 60,000.
Au moyen âge , les mots florins d'or étaient souvent employés dans le sens générique de monnaies d'or, quel qu'en fût le nom spécial ; seule-
Ar MOVKN A<;E. — PUE.MIÉUE PAUTIE. 157
ment, on entendait par florins les pièces d'or équivalentes du temps où l'on contractait.
En 1367, la monnaie d'or française était le franc, qui valait une livre. 60,000 florins équivalaient donc à 60,000'
qui, ajoutées aux 100,000 francs ou
livres de la rançon d'Aurai, ci . , . 100,000
font une charge totale de 160,000'
De l'année 1364 à 1367 inclusivement, la valeur moyenne du marc d'argent fut de 5' 10'.
Ainsi, 160,000' égalaient, en poids d'argent, 1 ,600,000' du xix-siècle, et en pouvoir, 9,600,000 de nos francs actuels.
Il est plus que douteux que tous les biens propres à l'illustre captif eussent couvert le quart de cette dette. Cependant elle fut acquittée. Ne pourrait-on pas dire qu'une défaite de Du Guesciin équivalait pour lui à un triomphe? La victoire ne pouvait l'honorer plus que l'amour et la reconnaissance du pays.
Mais il est juste d'ajouter que les rançons dont la mémoire se lie inséparablement au nom de Du Guesciin ne furent pas toutes à sa charge. Si le héros en a payé, il en a aussi reçu.
Peu de temps avant d'être rançonné à Navaret, il avait lui-même rançonné le pape sans trop de
scrupule, et, à l'entendre, pour la plus grande gloire de l'Église. Il commandait un horrible ramas de ces aventuriers qui ne vivaient que de sac et de brigandages, et qu'il s'était chargé de conduire en Espagne, moins pour y chercher la victoire que pour débarrasser la France de ces bandits , en ne leur épargnant point les occasions de mourir plus honorablement qu'ils n'avaient vécu.
A la tête de ces bandes redoutées, il se présenta sous les murs d'Avignon où les papes résidaient alors, et força Urbain V à lui compter deux cent mille florins , tirés de la caisse pontificale, sous le prétexte d'une nouvelle croisade à laquelle ces pieux chevaliers devaient contribuer corps et âmes (a). Mais, loin de profiter personnellement du fruit de cette œuvre peu édifiante, Bertrand la sanctifia à sa manière ; si ce n'est par la croisade, du moins en y puisant le seul moyen qu'il eût d'entretenir sa troupe, et de purger la chrétienté d'un véritable fléau, par l'accomplissement de son entreprise. Il avait, d'ailleurs, pour lui le roi, qui , voulant la fin , voulait apparemment le moyen.
(a) Froissart, t. I, p. 329. — D. Vaissette, Histoire du Languedoc, t. rv', p. 329 et 330. — Recherches historiques sur les Routiers et la Jacquerie, ]oarna\ de Verdun, mois de mai, juin, juillet et octobre 1761.
Quoi qu'il en soit, on a yu plus haut que, de l'an 1364 à 1-367, le prix moyen du marc d'argent fut de 5' i 0% que notre monnaie d'or était le franc, équivalent du florin, et que ce franc d'or valait une livre de compte.
Cette base posée, nous trouverons que les 200,000 florins levés par Bertrand sur la caisse du saint-siége égalaient, en poids d'argent, 2,000,000 de livres du xix^ siècle, et en pouvoir, 12,000,000 de francs actuels.
La somme était assez ronde pour subvenir à plus d'un besoin; mais les besoins d'argent de, Bertrand ne l'occupaient guère, ou il ne s'en occupait que dans un intérêt qui lui était plus cher que le sien. Si toutes les bourses étaient promptes à s'ouvrir pour le racheter, la sienne n'était pas moins au service du pays, quand il pouvait la joindre au s^ours plus puissant de son bras.
Par lettres de Charles (depuis, Charles V), alors lieutenant du royaume, datées du mois de juin 1363, Du Guesclin est reconnu créancier d'une somme de 4,500 fr. d'or, qu'il avait prêtée de ses deniers pour l'exécution d'un traité conclu par lui, au nom du roi, avec l'ennemi tenant le fort d' Aurai (un an avant la bataille où il faillit laisser la vie).
Ce prêt, équivalant à 4,500' du temps, égalait,
en poids d'argent, 45,000' du xix' siècle, au pouvoir de 270,000 de nos francs actuels.
Voilà l'homme qui savait à peine signer son nom, et dont tous les récits contemporains font un prodige de force, d'adresse, de vertus guerrières, de fidélité au prince et de dévouement au pays. Ne pourrait-on pas en induire qu'à présent, comme alors, la science est pour bien peu dans tout cela ?
Ali MOYRN AGE. — • PREMIÈRE PARTIE. I4i
Rançon de f ran<;;ois premier.
Il pourrait être inutile de rappeler la sanglante et funeste journée où le roi chevalier perdit tout, fors VJionneur; où, couvert de meurtrissures, entouré de cadavres et la gorge déjà effleurée par le fer de l'Espagnol, il rendit le tronçon de son épée au maître de sa vie, et se livra au plus impitoyable vainqueur. Le souvenir d'un pareil événement ne s'efface point en France, et moins encore ces paroles à jamais mémorables qui en adoucissent la pensée ; Tout est perdu, fors l'honneur.
Ce fut, comme on sait, à la bataille livrée sous les murs de Pavie le 24 février 1525, et perdue par l'armée française contre les troupes de Charles-Quint, empereur, que le roi François F fut fait prisonnier; et du château de PizzighiLone, où on le conduisit d'abord, qu'il fut transféré à Madrid, au mois d'août suivant.
Après une année de captivité dans cette ville , François vit s'ouvrir les portes de sa prison par l'effet du traité qu'il y signa, bien malgré lui et non sans restrictions mentales, le 14 janvier 1 526.
Céder la Bourgogne en pleine souveraineté; renoncer à tous ses droits sur Naples, Milan,
dis APPRÉCIATION DE LA FOHTUNE PRIVÉE
Gênes, la Flandre et l'Artois; rétablir le connétable de Bourbon dans tous ses biens, charges et dignités, payer, à l'acquit de l'empereur, 500,000 écus d'or; enfin, donner ses fils en otage, et rejoindre sa prison s'il ne pouvait tenir sa parole : telle était l'avare loi qu'il s'était engagé à subir. Mais il comptait bien que la France se respecterait assez pour ne point l'accepter, et il ne se trompait point. La France indignée usa de son droit en rejetant ces conditions, fruit de la contrainte. Plutôt que de descendre à ce degré d'humiliation, surtout en ce qui touchait la Bourgogne, elle aima mieux s'en remettre encore au sort des armes qui l'avait trahie.
La ligue de Cambrai eut bientôt mis le roi en position de recommencer la guerre avec le concours de l'Angleterre, de Venise, du pape et d'autres princes d'Italie. Mais trois années de combats peu décisifs et de défis chevaleresques sans résultats , n'ayant pas répondu aux espérances qu'on en avait conçues, on en revint aux négociations; et il fut enfin décidé sans retour, qu'excepté la cession de la Bourgogne, sur laquelle la France se montra intraitable, l'acte de Madrid serait exécuté, à peu de modifications près, dans toutes ses autres dispositions politiques.
Quant à la rançon pécuniaire du roi et de ses deux fils, le chiffre en fut porté à deux millions d'écus d'or.
En 1529, l'écud'or au soleil valait 2 livres en monnaie française, et l'on taillait 13 de ces livres dans un marc d'argent ; d'où résultait une charge de quatre millions de livres.
Or, ces 4, 000 ,000' égalaient, en poids d'argent, 16,914,285' du xix^ siècle, et, en pouvoir, 84,571 ,425 de nos francs actuels.
Mais une partie de cette rançon fut acquittée au moyen du retrait, par François 1", d'anciennes obligations souscrites par Charles-Quint au profit de Henri VIII, roi d'Angleterre, et que la France prit à sa charge. Ce mode de libération et les diverses valeurs des créances en écus soleil et nobles d'or, ainsi que les termes de payement, font l'objet d'une convention particulière (a) , dont on trouvera plus loin un extrait textuel. (V. note Q.)
(a) Lettres d'emprunt faict du roi d'Angleterre pour la délivrance de Messieurs les Enfants de France, ostages en Espagne pour la rançon du roi François. — 1" août 1529.