‹ Essai sur l'appréciation de la fortune privée au moyen âge, relativement aux variations des valeurs monétaires et du pouvoir commercial de l'argent: suivi d'un examen critique des tables de prix du mare d'argent, depuis l'époque de saint LouisChapitre 32 sur 68 · ARGENTIER DU ROI CHARLES VU · texte numérisé non relu

ARGENTIER DU ROI CHARLES VU

Une vierge inspirée, un commerçant généreux et dévoué avaient également contribué à sauver la monarchie : l'une, par un courage plus qu'humain; l'autre en prodiguant ses trésors : et, toutefois, des courtisans jaloux et cupides accusant Jacques Coeur de crimes qu'ils ne prouvent point, le monarque oublieux souffre qu'on le condamne et que le jugement s'exécute, comme il avait souffert Texécution de la Pucelle.

Parmi les meilleurs juges en matière historique , il en est peu qui n'aient fait cette remarque , et moins encore, sans doute, que le sujet de cette remarque ait pu surprendre Mais c'est la condamnation du sujet et non celle du prince dont il s'agit ici.

Par un arrêt rendu, d'après une instruction dont le roi avait pris connaissance, et que prononça, par son ordre, le chancelier de France, Guillaume Jouvenel des Ursins, au château de Lusignan le 29 mai 1453 :

« Jacques Cœur est déclaré atteint et convaincu

Al! MOYO ACR. PRFMIÈHE PARTIE. 115

« de concussion et d'exactions des finances; d'a- « voir pris , levé et retenu plusieurs grandes « sommes de deniers, tant sur le roi que sur ses u pays et sujets, en grande désolation et destruc- (( tion desdits pays; d'avoir transporté de l'or et (( de l'argent hors du royaume, et en particulier « chez les Sarrasins, ennemis de la foi; d'avoir (( transgressé les ordonnances royaux; et enfin il (f est déclaré coupable du crime de lèse-majesté « et autres crimes, pour lesquels il a encouru la « peine de mort et la perte de ses biens. Néan- (c moins, pour aucuns services par lui rendus au « roi, et en contemplation et faveur de sa Sainteté, « qui lui en avait fait requête , et pour autres « causes, Sa Majesté lui remet la peine de mort; « le prive et déclare inhabile à toujours de tous « offices royaux et publics ; le condamne à faire « amende honorable en la personne de son pro- « cureur, nu-tête sans chaperon, tenant une « torche du poids de dix livres, à racheter des u mains des Sarrasins l'enfant qu'il avait envoyé (( à Alexandrie (a), si faire se peut, sinon à ra-

(o) Cet enfant , dont on fit beaucoup de bruit au procès , était un esclave Sarrasin , réfugié en France et converti à la foi catholique , que Jacques Cœur avait renvoyé en Egypte , où il avait abjuré sa nouvelle religion. J. Cœur ne niait pas ce fait , mais il soutenait qu'il ignorait la conversion de l'esclave.

140 APl'HÉClATION 1>R LA FOUTUNE PHIVÉK

« cheter en sa place un chrétien desdits Sarrasins, (( et à le faire amener à Montpellier; et, en outre, « condamne ledit Jacques Cœur, pour les sommes « par lui retenues, en la somme de cent mille « ECUS, et en celle de trois cent mille écus en (( amende profitable au roi, et à tenir prison juste qu'à pleine satisfaction : au surplus déclare « tous ses biens confisqués , le bannit perpé- (( tuellement du royaume : et au regard de I'emcf foisonnement d'Agnès Sorel (6), ce prince àéu clare , pour ce que le procès n'est pas en état « de juger pour le présent, qu'il n'en fait aucun (( jugement (c) et pour cause (d). »

Ainsi, les deux parties réunies de la condamnation pécuniaire de Jacques Cœur, abstraction faite de la confiscation immobilière , formaient une somme totale de 400,000 écus. Ce devait être des écus d'or à la couronne, l'écu au soleil n'ayant paru que vers 1475.

Les premiers, qui étaient d'or au titre de 23 ca-

(') Autre crime dont Jacques Cœur avait été précédemment accusé.

[c] Cependant Jeanne de Vendôme , auteur de l'accusation, avait été condamnée, comme calomniatrice, à faire réparation à Jacques Cœur, et à se tenir éloignée de dix lieues de tous les endroits où se trouveraient le roi et la reine, le roi lui remettant la peine de mort qu'elle avait encourue.

d) He. kenhe.t sur J. Cfpur, par Bonami, de l'Acad. des Inscript.

AU MOYEN AGE. — PREMIÈRE PARTIE. iA'

rats f, el dont 65 g[ pesaient un marc en 1446, pouvaient valoir, chacun, sept ans après, environ 1' 8' argent le roi. Conséquemment, 400,000 de ces écus représentaient 506,000 livres de compte de leur temps.

En 1453, le prix du marc d'argent étant de 9' 3* environ, 506,000 livres égalaient, en poids d'argent, 3,036,000' du ix^ siècle, et, en pouvoir, 18,216,000 de nos francs actuels.

Sans doute , cette masse d'or monnayé n'est pas sortie de France; mais il est vraisemblable que la plupart des valeurs qui pouvaient revenir au condamné, des comptoirs d'oulre-mer avec lesquels il trafiquait, n'y sont jamais entrées, et que, malgré l'énormité de l'amende, le commerce français y a beaucoup plus perdu que le trésor royal n'y a gagné (d).

Le fait suivant ne se rattache qu'indirectement à l'évaluation précédente; mais il appartient à l'existence financière de Jacques Cœur, et il est du nombre de ceux qui lui furent reprochés par ses juges. C'est donc ici le cas d'en apprécier

(d) V. note P.

l'importance économique et d'en tirer le cliilTre de sa valeur actuelle.

Par un acte orii^inal de Tan 1 444, que j'ai sous les yeux (e) et qui est signé Jacques Cuer, ce comptable reconnaît avoir reçu 300 livres pour l'assiette, au diocèse de Magalonne, d'une somme de 40,000' octroyée par les États de l.anguedoc.

En 1444, le prix du marc d'argent étant de 8', les 40,000' levées par Jacques Cœur égalaient, en poids d'argent, 275,000' du xix'' siècle, et, en pouvoir, 1,650,000 de nos francs actuels.

Cette somme n'aurait rien d'exorbitant relativement au revenu de l'État, qui s'éleva, tout compris, sous le règne de Charles YII, jusqu'à 2,300,000 livres de ce temps (/").

{e) .VS., présumé autographe, de notre cabinet. — V. l'art. 5698, t. III du Calai.

[fj V., plus haut, page 67.

AU MOYEN AGf. I'HEMIKUE l'ARTlE. 149

Page 1