VALEURS BIBLIOGRAPHIQUES
Les beaux livres, c'est-à-dire les produits plus ou moins précieux de l'art du peintre et du calligraphe, peuvent être comptés au nombre des objets du plus grand luxe dans l'âge dont nous nous occupons. Une bibliothèque de quelques centaines de volumes, ou, comme on disait alors, une librairie (a) dontleslivres ornés auraient fait le principal mérite, était meuble de roi, de prince ou de moines. Une partie de ceux que possédaient les moines étaient leur ouvrage. Ils y dépensaient beaucoup de temps et de patience ; mais le prince ami des arts et le clerc opulent y dépensaient beaucoup d'argent, et l'argent pouvait manquer plutôt que le temps.
(a) La plus célèbre en Fiance , la librairie du roi Charles V, se composait d'environ 900 volumes, dont 853 inventoriés au mois d'avril 1423, furent évalués, en totalité, à 2,323' 4% égalant en poids d'argent, 17,03C' 16" 0'^ du xix' siècle, et en pouvoir, 102,220^ 80"= ( Mém. de Boivin', Académ. des Inscript. ) — 11 est permis de penser que cette estimation était fort au-dessous de la valeur réelle des manuscrits ; on en jugera par ce qui suit.
Il n'est donc pas sans intérêt de savoir ce que pouvaient coûter et à combien reviendraient aujourd'hui, abstraction faite de l'innapréciable valeur de rareté et de haute curiosité, quelquesuns des ouvrages dont se composait le trésor bibliographique d'un poëte, mais d'un poëte très haut et très puissant seigneur du xv* siècle.
Voici un extrait, réduit à la plus simple expression, de divers documents originaux, et en^ tre autres, de l'inventaire (c) de la librairie de Charles d'Orléans, ûls de Louis et de Valentine de Milan, auteur de chansons bien connues.
Les livres de ce prince, tels qu'ils existaient dans son château de Blois en 1427, date de l'inventaire, provenaient, en grande partie, de la bibliothèque de son père Louis; et c'est ce qui ex^ pliqueles dates de la fin du xiv^siècle, qui ne pourraient s'entendre des actes propres à Charles.
FRAIS d'acquisition DE LIVRES RELIÉS OU TERMINÉS.
De 1388 à 1410, le prix moyen du marc d'argent fut de 6' 1 5*.
'c) Manuscrit original, acquis il y a quelques années à la vente des archives du baron de Joursanvault, maintenant conservé à la bibliothèque royale du Louvre ; et autres pièces du même temps. ( V. t. y
de la Biblioth. de l'Ecole des Charles. )
Heures de noslre Dame à ix psaumes elà\i\ leçons, achetées en 1388, de Henri Maristoch, libraire à Paris, A écus d'or. L'écu d'or à la couronne valant alors 1' 2" 6'', quatre de ces pièces équivalaient à 4M0^ 0^ égalant, en poids d'argent, 36' 13' G** du xix^ siècle, au pouvoir de 220 fr. 5 cent, de nos jours : ou soit 4' 10' = 36' 5% au pouvoir de 220 fr. 5 c.
Livre appelé le Dit royal , acheté en 4393 , de sire Jean Frotssard, prêtre et chanoine de Chimay, 20 francs d'or , équivalant k 20' de l'époque = Fr. c.
-163' 0^ O-i, au p. de 978 »
Livre de chant, acheté, vers 1390, de Raoul le Gay, premier sumellier de la chapelle du roi, 20 fr. d'or = 163' 0^0*1, au p. de 978 »
An. 139i. — Divers livres, dont «ne bible en latin , le roman de Boesce de Consolation , et le Jeu des Eschez, achetés ensemhle 240 écus d'or , ou 270'0^0'i= 2,200M0^ O^ au p. de 13,203 «
Môme année. — Un Racionnel des divins offices ^ acheté de Henri de Trenon, libraire, -100' tournois = 815' 0* 0^, au p. de 4,890 »
Même an. — Histoires scolastiques en français, achetées d'Etienne Angevin, libraireàParis, 82 écus d'or, ou 92' 5^ 0<i = 731' 11^ O^, au p. de 4,309 33
An. 1393. — Vnes croniques de France ystoriées {ornées de miniatures] et toutes complètes, achelées de Guillaume Deschamps, libraire, 233 francs d'or, ou 233' argent, = 1913' 3"^ 0'', au p. de 10,491 10
An. 1396. — Le livre des propriétez , et le livre des Fables de Ysopet, achetés de Guillaume de Tignonville, chevalier chambellan de Louis, duc d'Orléans, pour la somme de 90' tournois =r
733' 10» O'i. au p. de 4,401 »
•J^<> AM-HKCIATIoN m? lA l'OlM'L'SK l'UiVI.'-i'
M('tnc iuui^!. — Deux volmiK'S Cfiriloiiani : riiij, le Hou du Tfémf , le liôre de Julius Cémr , le livre des Roys , le Secret des Secrez, cl le livre de Eslrille Fauveau; l'aiilre volume , le Rommant de la Rose, le Testament maistre Jehan de Mehun, et le livre des Eschez moralisé : lesdils livres enluminés d'or et d'argent et de ymages , achetés du bien amé Jacques Johan , épicier et bourgeois de Paris (rf), la somme de 60 écus d'or, ou 67' 10^ 0<' Pr. e.
= 550' 2^ 6'', au p. de 3,300 75
Même an. — Deux livres escripz en roumain franchois , dont l'un est appelé Josephus , en manière de croniques, et l'autre, Romain Lanceloz , payés 180 écus d'or, ou 202' 10'= 1G50' 7^^ (>•, au p. de 9,902 25
An. 1397. — Le livre de Valerius Maximus en français, acheté de Gilles Malet, chevalier maître d'hôtel du roi, la somme de 100 écus d'or, ou 112' 10' 0'' = 916' 17^ 6'i, au p. de 5,501 25
Même année. — Livre où est le fait des Roumains , escript en français , compilé par Isidoire , Suetonne et Lucain ; acheté de Robert Lescuier, libraire, 160 écus d'or, ou 180' 0^ = 1467', au p. de 8,802 »
Même an. — Un Tite-Live et un Boesce de Consolation translatez et escripz en français, achetés de Pii>rrede Véronne, 300f = 2,400' 0M>', au p. do. 14,670 »
Même an. — Un Bréviaire en deux volumes , achetéde maître Andry Dessoubzlourmc, chevalier, pour la somme de 200 fr. d'or, ou 200' 0* 0^' = 1,630' O^Od, au p. de 9,780 »
An. 1398. — Un livre nommé V Apostille maistre Nychole de Lyre, acheté de Guillaume Daniel, prêtre, la somme de 300^ d'or, ou 300' = 2, 400' 0^ 0'', au p. de 14,670 »
[d] Ainsi donc, au xiv' siècle comme au xix% on pouvait espérer de trouver chez Vépicier de Paris, des parchemins précieux, des livres dignes d'une librairie princière.
AU MOYEN AGE. IMIEMIEUE l'AHTlE. I8l
Même an. — Un livre nommé Concordance sur la Bible , aclieté de Jean de Marson , Maistre en ars et scelleur de l' Université , la somme de f.. c
100' tournois = 815' 0^ 0'', au p. de i,81X) »
Môme an. — Le livre des problèmes de Aristote, translaté de latin en françoijs, par la main maistre Evrard de Contis, maistre en médecine, acheté de Jean Doche , maître es arts , étudiant a Paris, la sonmie de 70 écus d'ork la couronne, ou 78' 15^ = 6ilH6^3J, au p. de. 3,850 88
An. 1427. — Marc d'argent a 8' S'- 0^'. Un petit livre couvert de veloux vermeil, aux armes de Charles d'Orléans et portant la signature du duc deBerry, son grand oncle , racheté (e) moyennant 9' tournois = 60^ 0* 0'', au p. de. , 360 »
FRAIS d'exécution DE LIVRES DE COMMANDE.
Travail litiéraire, parcheminerie^ calligraphie, peinture, orfèvrerie et reliure.
Année 1397. — Payé, 1", à Jean-Nicolas de l'ordre des frères prêcheurs , translateur de la Bible, une somme de 20 écus d'or, ou 22' 10= 0'' = 183' 7= 6^ au p 1,100 2o
2" A Guillaume Vivian, du même ordre, bachelier en théologie, pour labourer en la translation et exposition d'une Bible en francoys, laquelle fist coinniencier le roy Jehan, 20 écus d'or, . . . représentant 1,100 2")
(e) Ce volume, qui apparleiuiil à Charles d'Orléans , « avoit e.>^té « gaigné par le Seign. de Guitry, sur les ennemis tenant le parti con- « traire de Monseigneur le Hoy, conmie len dit , el par iran-'^poit de « main à autre, venu es mains de la vefve de feu messire Loys de « Trye, chevalier, qui , pour ses nécessitez, lavoit nagaires envoyé « vendre en nostre ville d'Orlien.s.... »
(Ordre de paiement orig. , n" 851 des Archives Joursanvaull, rapporté dans la Bi\<Uoth. de VÉiolc des CImiIcs, uhi sup )
182 APPllKCIATION DE LA FOUTUNE PRIVÉE
3" A frère Jean de Chambli , du môme ordre, Fr. «. même labeur, même somme valeur de i,iOO 25
An. -1390. — Pour aolieler parchemin et pour bailler aux écrivains qui écrivent le livre de la Cité de Dieu, les livres des Ethiques et Politiques , le livre du Ciel et du Monde et la grant Bible, reçu, le 19 avril, 40 fr. d'or, ou 40' 0^ 0"!.
Le 25 janvier, même année (ayant commencé à Pâques), reçu pour même destination, 60 francs d'or, ou 60', les deux sommes réunies formant 100' = 815' 0^ 0<i, au p. de 4,800 »
An. 1398. — Pour acheter parchemin et pour payer les écrivains et enlumineurs qui écrivent et enluminent la //rani Bible glosée, les Croniques de Burgiies, les Lamentations sai7it Bernart , le livre de l'empereur Celestiel, et autres; reçu (en avril , juillet et novembre) 250 francs d'or, ou 250' =; 2,037M0^0'i, au p. de 12,225 «
Année 1395. — Payé li Jehan Colin , escrivain, demeurant à Paris , pour avoir écrit le livre des Omélics saint Gi'égoire , la somme de 20' tourn. = 163' 0^ O'i, au p. de 798
An. de 1394 a 1396. — Payé, en différents temps , aux escripvains et enlumineurs qui escn'psent et enluminent le livre nommé le AHroucr hystorial, et autres livres , la somme de 530 francs d'or, ou 530' 0^ 0'' (/) = 4,319' 10* 0'', au p. de. 25,917
Année 1397. — Payé à Guillaume de Villiers , relieur de livres, pour avoir recouvert soixante et deux volumes ; savoir , pour la couverture , à
(f) Celte somme de 530' ne faisait qu'une partie de la dépense spécifiée dans les quittances, qui ne sont pas toutes venues jusqu'à nous.
AU MOYEN AGE. — PHEMIERK PABriE. 185
2' 8'' chaque volume 8' 3=> 4<'
pour sept peaulx , à 2" 4 deniers chacune 0' 16^ 4^
et pour 23 fermoirs (sans doute de cuivre), à 2Ma pièce 2ifi''0^
Total H>7*8'1 Fr. r.
= 92^ lo*6<î, au p. de o5U 65
Ce qui porte cette reliure pleine , mais simple, par volume dont le format moyen peut être supposé
in-4°, à 8 98
An. ■1398. — Payé à Jean d'Arras, libraire, demeurant a Paris , pour avoir miz appoint un livre appelé Gyron le Courtois ; savoir , pour en avoir recousu les cahiers, et pour l'avoir couvert de bon cuir vermeil, et mis 4 fermoirs, deux devant et aux deux castes autres deux, comme il appartient, la somme de 24* parisis, ou 1 ' 1 0* tournois = 1 2^ 4* 6^*, au p. de 73 35
An. 1 iOl . — Payé à Jacques Richier, pour avoir relié un grand livre en français , faisant mencion du roy Arthus ; savoir, pour l'avoir garni de trois ais neufs et couvert d'un cuir vermeil et empreint de plusieurs fers , garni de 10 clous et de 4 fermoirs et chappitule de plusieurs soies au.\ deux bouts, la somme de 48^ parisis, ou 3' tournois z= 24^ 9* 0'', au p. de lifi 70
An. 1398. — Payé a Emelot de Hubert , broderes^e, demeurant a Paris, pour avoir fait, taillé et étoffé d'or et de soie deux couvertures de drap de damas vert, l'une pour un lirevinire, l'autre pour des Heures, et fait 15 seiijnaux et 4 paires de lirons d'or et de snye ; pour tout ce.... or, soye et paine, la somme de 2' 10* tournois := 20' 7'* e**, au p. de 122 25
.An. 1399. — Payé a Senesire Trente, marchand de Lucques, demeuranlà Paris, pour prix de cin(j quartiers de drap de damas vert et deux aunes un
184 APPRÉCIATION DJi LA lOUTUM-; PlUVi:!:;
(|ii;irt de p'ible salin vcrl qu'il a vendus à monsci-
giK-ur le Duc Dorliens , pour faire et doubler deux
couvertures, l'une pour le lireviayre , et l'autre
pour les Heures dudit seigneur, la somme de Fr. «.
•]0"4Snournois(^) = STHS^S'i, aup. de 525 68
An. 1401. — Payé a Huguet Fouberl, libraire et enlumineur de iefres, demeurant a Paris, pour avoir enluminé d'or, d'azur et de vermillon deux petits livres.... , et pour les avoir liés entre deux ais et couverts de cuir de Cordoan vermeil, la somme de GO** parisis , ou 3' 15* tournois = 30' 11* S^^, au p.
de 183 38
An. 1397. — Payé a Jean d'Esture, orfèvre , demeurant h Paris , la somme ci-après : pour vingt paires de fermouers d'argent dorez et esmaillez aux armes de monseigneur le Duc Dorliens , qu'il a faits et délivrés pour vingt des livres de la librairie dudit seigneur , pesant en somme six marcs une once dix esterlings d'argent, valant, à
(i'15Me marc, . [h) 41' 15* 4^
pour la façon d'iceulx , pour dorer
et esmailler 38' 10^ 0''
et pour tissus de soye pour iceulx fermouers 3' 10'' 0^*
Somme totale. . . 83' 15* 4'»
= 682' 11* 4^ au p. de 4,095 40
An. 1396. — Enlin , payé a maistre Olivier de Lempire (un des quatre maîtres principaux, librai-
djj L'élévation de ce chillïe rappellera les preuves, précédemment données, de l'excessive cherté de la soie et des tissus de rjnde, au xiv* et au w" siècle. — V. le texte et les tables de prix,