CHERTÉ DU VIN ET DU SEL EN TOUT TEMPS
Relativement au bon marché des denrées de première nécessité, dans le moyen âge, le vin et le sel étaient chers, parce que ces deux objets de consommation générale ont toujours été soumis à des impôts de deniers, de privilèges ou de monopole, qui en ont porté la valeur vénale fort audessus de leur valeur intrinsèque ou naturelle.
L'impôt sur le vin, qui, dans l'origine, se bornait au centième de sa valeur marchande, s'éleva successivement du 1 00* au 50*, du 50* au 20% puis au 8% et il était loin encore de son maximum. En 1461, suivant une remarque de Monstrelet, il avait déjà atteint le quart, et le progrès continua. Indépendamment de cette taxe précise, l'intervention d'une foule d'agents en titre d'office dans le transport, le dépôt, la surveillance et la vente du vin, rendue inévitable par les règlements de police de l'époque, produisait une masse de frais, en menus droits cumulés, qui doublait la charge principale, et qui nécessairement retombait sur le consommateur. Tels étaient les droits de hanse, d'étape et de halle ; les salaires tarifés des dëchargevrs^ routeurs, charyevrx, jnnjrurs, courtiers, cr leurs, jurés-vendeurs^ etc., dont chacun devait contribuer, pour sa part, à l'élévation de prix
ÛSÏ Al'PHÉClAllON DE LA l'UHTliNE l'IUVÉE
OÙ parvenait le tonneau de vin rendu dans la cave du tavernier ou du bourgeois («).
Cependant, la cherté relative du sel excédait de beaucoup celle du vin et des autres liquides. C'est qu'après le pain, vient le sel dans l'ordre des premières nécessités de la vie sociale, et qu'on croyait pouvoir impunément exagérer l'impôt d'une denrée qu'il fallait acheter à tout prix.
C'est Philippe de Valois qui, en 1342, établit, pour une courte durée, l'impôt qui s'est perpétué quatre siècles et demi durant, sous le nom de Gabelle, et les Greniers ou dépôts du sel qui se vendait au profit de l'État {b). Il y avait longtemps que le droit de gabelle existait, exploité par des particuliers qui en abusaient ; mais les greniers à sel proprement dits furent créés par Philippe VI ; et tel était le poids de cette charge, que, dans un siècle où l'on avait un mouton pour dix sous revenant à 1 1*^ 0', et un pain ordinaire de deux livres un quart pour un denier valant 24 centim., on payait le minot, ou cent livres de sel blanc, 24^ 8 den. représentant 60' 33', c'est-à-dire plus de 12 de nos sous, la livre.
En 1542-43, François premier étendit le droit de gabelle à toutes les provinces du royaume ; mais aver CBtte différence que le monopole n'était plus dans les mains du roi, et que toutes personnes pouvaient vendre du sel en payant une taxe déterminée. Cette taxe fut d'abord de 24 et ensuite de 25 livres par muid. Quelques années après, le monopole revint, et le produit fiscal des nouveaux greniers alla toujours croissant jusqu'à ce point que, sous Louis XIV, le
(a) V. la collection des Ordonn. des rois de l'y , édit. du Louvre ; et le Traité de. la Vol. de Lamarre, règiem. et statuts du xiv et du XV* s.
((») T. Il, !)[). n9, 180, de la coilect. des On/on/i. — V. aussi noie B de Secousse, ihid., et l'ordonn. du 16 liivrier 1345, p. 238.
AU MOYEN AGE. — NOTES. :28h
droit de gabelle n'avait plus rien de commun avec la valeur intrinsèque du sel, l'impôt étant alors de plus de 2,500 pour cent du prix de la marchandise rendue dans les dépôts de l'État.
\oici à cet égard quelques détails provenant d'une source vierge, et bons à recueillir. C'est un extrait littéral de l'un de nos Manuscrits du Wlle siècle, auquel nous aurons occasion de revenir dans I'Appexdice {c).
« Le muid de sel à Brouage, tel que le propriétaire le vend, est composé de douze sacs, chaque sac pesant 400 livres.
« Dans un sac il y a 4 minots, dont chacun pèse 100 liv. Il y a donc 48 minots dans un muid.
« Le muid, rendu à la barque, coûte depuis 4' 10^ jusqu'à 100 sous. C'est à raison de deux sous le minot.
« Les frais de voiture par mer, depuis les costes de Brouage jusques à Rouen, s'élèvent à 8 livres au plus, par tonneau du poids de 2,000 livres.
«' Dans un tonneau ily a 20 minots de 1 00 livres chacun, qui coûtent 8 liv. 5 d'où il suit que cette voiture ne revient pas à 10 sous par minot.
« De Rouen à Paris, les voitures par eau ne coûtent, par tonneau, que 7 liv. au plus. Mais, supposé qu'elles reviennent encore à 8 hv., et le minot à 10 sous le prix de l'achat compris, avec les frais de voiture de Brouage à Paris le minot ne revient qu'à 22 sous.
« Il y a de plus les frais à faire à Rouen pour transporter le sel du navire au bateau, qui ne vont pas à un sou par minot, et autant à Paris pour le transport du bateau au grenier.
(c) Mémoire sur les finances, présenté à Louis XIV, vers IfiOl , par Du Plessis de Lal'nav. Manus. de la main de Gilbert, d'une riche exécution. V. l'Appendice.
APPRÉCIATION l)K LA FORTUNF, PRIVÉK
« Tous frais faits, le minot ne peut donc revenir, au plus, rendu dans Paris au grenier du Roy, qu'à 25 sous, y comprenant même 1 sou par minot pour menue dépense imprévue.
« Qu'on ajoute 5 sous par minot, pour le profit du marchand, le minot ne doit coûter sur ce pied-là, rendu au grenier de Paris, que 30 sous, le bénéfice du marchand compris.
« 11 s'en consomme dans les grandes gabelles environ quatorze ou quinze mille muidspar an ; et s'il était vénal au marché, comme est le blé, la consommation en serait bien plus forte. »
Or, l'auteur de ce mémoire porte à 42 Uv. le prix du minot de sel vendu par l'État (e) !
Note C, p. 24,