A R C H I TE C T UR E MUR T A J R E
communique par deux portes avec les courtines voisines G 11. Un second escalier en encorbellement monte jusqu’à l’étage crénelé ( 39 C ), percé de mâchicoulis. Cette tour ne se défend,
comme on peut le voir, que par son sommet. La vue perspective (39n), prise du côté de la ville, explique complètement tout le système de défense et les accès aux différents étages. Cette tour est l’une des plus fortes , et n’est point fermée à l’intérieur; mais elle permettait à un assez grand nombre de défenseurs de garnir les parapets supérieurs; et si elle était sapée au point K ( fig. 39 a) par l’assiégeant, il était encore possible de défendre la brèche soit en élevant un rempart d’une épaule à l’autre, de L en M, soit en jetant sur les assaillants des pierres par le grand mâchicoulis dont le plancher du premier étage était percé. Si l’enceinte d’Avignon n’était qu’une défense de deuxième ou de troisième ordre, le château, résidence des papes pendant le xive siècle, était une redoutable citadelle , pouvant , à cause de son assiette , de son étendue, et de la hauteur de ses tours, soutenir un long siège. Là encore les tours sont carrées , mais d’une épaisseur et d’une élévation telles qu’elles pouvaient défier la sape et les projectiles lancés par les engins alors en usage; elles étaient couronnées de parapets et mâchicoulis en pierre portés sur des corbeaux. Quant aux mâchicoulis des courtines, ils se composent d’une suite d’arcs en tiers-point, laissant entre eux
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et le parement extérieur un espace vide propre à jeter des pierres
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ou tous autres projectiles. Dans les provinces du midi et de l’ouest, ces sortes de mâchicoulis étaient fort en usage au XIVe siècle, et ils étaient préférables aux mâchicoulis des hourds de bois ou des parapets de pierre posant sur des corbeaux, en ce cpi’ils étaient continus, non interrompus par les solives ou
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les consoles, et qu’ils permettaient ainsi de jeter sur l’assaillant, le long dn mur (40), de longues et lourdes pièces de bois qui,
tombant en travers, brisaient infailliblement les chats et pavois sous lesquels se tenaient les pionniers.
L’art de la fortification qui avait fait, au commencement du xnb siècle, un grand pas, et qui était resté à peu près stationnaire pendant le cours de ce siècle , fit de nouveaux progrès en France pendant les guerres de 1330 à 1400. Quand Charles Y eut ramené l’ordre dans le royaume, et repris un nombre considérable de places aux Anglais, il fit réparer ou reconstruire presque toutes les défenses des villes ou châteaux reconquis, et dans ces nouvelles défenses il est facile de reconnaître une méthode , une régularité qui indiquent un art avancé et basé sur des règles
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fixes. Le château de Vincennes en est un exemple (41) 1 . Bâti
en plaine, il n’y avait pas à profiter là de certaines dispositions
1 Nous donnons ici le plan du château de Vincennes, qui est plutôt une grande place d’armes, une enceinte fortifiée, qu’un château dans I ancienne acception du mot. En E sont les deux seules entrées del’enceinte qui étaient défendues par des ouvrages avancés et deux hautes tours barlongues ; en A est le donjon entouré d’un mur d’enceinte particulier et d’une chemise B. Un très-large fossé revêtu C protège ce. donjon. En K sont les fossés de l’enceinte, dont la contrescarpe est également revêtue et l’a toujours été. F est la chapelle et G le trésor. D le pont qui donne accès au donjon, H et 1 des
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particulières du terrain; aussi son enceinte est-elle parfaitement régulière, ainsi ipie le donjon et ses défenses. Toutes les tours sont barlongues ou carrées, mais hautes, épaisses et bien munies à leur sommet d’éclmuguettes saillantes flanquant les quatre faces; le donjon est également flanqué aux angles de quatre tournelles; les distances entre les tours sont égales; celles-ci sont fermées et peuvent se défendre séparément1. Le château de Vincennes fut commencé par Philippe de Valois et achevé par Charles V, sauf la chapelle , qui ne fut terminée que sous François 1" et Henri 11.
Le système féodal était essentiellement propre à la défense et à l’attaque des places : h la défense, en ce (pie les seigneurs et leurs hommes vivaient continuellement dans ces forteresses qui protégeaient leur vie et leur avoir, ne songeaient qu’à les améliorer et les rendre plus redoutables chaque jour, afin de pouvoir défier l'ambition de leurs voisins ou imposer des conditions à leur suzerain; à l’attaque, en ce que, pour s’emparer d’une forteresse alors, il fallait en venir aux mains chaque jour, disposer par conséquent de troupes d’élite, braves, et que la vigueur et la hardiesse faisaient plus que le nombre des assaillants ou les combinaisons savantes de l’attaque. Les perfectionnements dans l’art de défendre et d’attaquer les places fortes étaient déjà très- développés en France, alors que l’art de la guerre de campagne était resté stationnaire. La France possédait des trou- v pes d’élite excellentes, composées d’hommes habitués aux armes dès leur enfance, braves jusqu’à la témérité, et elle n’avait pas d’armées; son infanterie ne se composait que de soudoyers génois, brabançons, allemands, et de troupes irrégulières des
1 oseiiie uts et écuries. ( Voy. I ne des maisons royales et villes, Israël Sylvestre, in-fo. Nous n’avons extrait du plan donné par Israël que les constructions antérieures au xvi« siècle ; il devait , pendant les xiv« et xv“ siècles, en exister beaucoup d’autres, mais nous n'en connaissons plus ni la place ni la forme.)
i Le petit côté du parallélogramme de l’enceinte, compris la saillie des tours, a ?ld mètres.
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bonnes villes , mal années , n’ayant aucune notion des manœuvres, indisciplinées, plus embarrassantes qu’utiles dans une action. Ces troupes se débandaient au premier choc, se précipitaient sur les réserves et mettaient le désordre dans les escadrons de gendarmerie1. Le passage de Froissart que nous donnons en
1 II n'est nul home, tant fut présent à celle journée, ni eut bon loisir . d’aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu’elle alla, qui eu sçut ni put imaginer, ni recorder la vérité, espécialement de la partie des Fran- « çois, tant y eut povre arroy et ordonnance en leurs conrois : et ce que j’en sais, je l’ai sçu le plus par les Anglois, qui imaginèrent bien leur convenant, et aussi par les gens de messire Iean de Haynaut, qui fut « toujours de lez le roy de France. Les Anglois qui ordonnés étoient en « trois batailles, et qui séoient jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent « les François approcher, ils se levèrent moult ordonnément, sans nul « effroi, et se rangèrent en leurs batailles ( divisions), celle du prince tout « devant, leurs archers mis en manière d’une herse (formant une ligne « dentelée de manière à ne pas se gêner les uns les autres pendant le tir),
« et les gens d’armes au fond de la bataille. Le conte de Narhantonne et « le conte d’Arondel et leur bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient « sur aile bien ordonnément, et avisés et pourvus pour conforter le prince,
« si besoin étoit. Vous devez savoir que ces seigneurs, rois, ducs, contes, barons françois, ne vinrent mie jusques là tous ensemble, mais l'un de- « vaut, l’autre derrière, sans arroy et sans ordonnance. Quand le roi Philippe vint jusques sur la place où les Anglois étoient près de là « arrêtés et ordonnés, et il les vist, le sang lui mua, car il les héoit. ; et « ne se fut adonc nullement réfréné ni abstenu d’eux combattre, et dit à « ses mareschaux : « Faites passer nos Gennevois devant et commencer
< la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denys. » Là avoit.
. « de cesdits Gennevois arbalétriers environ quinze mille qui eussent eu
aussi cher néant que commencer adonc la bataille ; car ils étoient dure- « ment las et travaillés d’aller à pied ce jour plus de six lieues, tous armés, « et de leurs arbalètres porter ; et dirent adonc à leurs connétables qu’ils n’étoient mie adonc ordonnés de faire grand exploit de bataille ; ces paroles volèrent jusques au conte d’Alençon, qui en fut durement cour-
< roucé et dit : On se doit bien charger de telle ribaudaille qui faillent
« au besoin — »
« .... Quand les Gennevois furent tous recueillis et mis ensemble, et ils
< durent approcher leurs ennemis ils commencèrent à crier si très-haut, que ce fut merveilles, et le firent pour ébahir les Anglois ; mais les Anglois se tinrent tous cois, ni onques n’en firent, semblant. Seconde ment encore crièrent eux aussi, et puis allèrent un petit pas en avant:
> et les Anglois restoienl tous cois, sans eux mouvoir de leur pas. Tierce-
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note tout au long, fait comprendre ce qu’était pendant la première moitié du xive siècle une armée française, et quel peu de cas la noblesse faisait de ces troupes de bidauds, de brigands*, d’arbalétriers génois, de l’infanterie enfin. Les Anglais commencèrent à cette époque à mettre en ligne une infanterie nombreuse, disciplinée, exercée au tir de l’arc2, se servant déjà d’armes à feu3. La supériorité de la chevalerie , jusqu’alors incontestable, était à son déclin; la gendarmerie française ne fit en rase campagne que se précipiter de défaites en défaites jusqu’au moment oii du Gueselin organisa des compagnies de fantassins aguerris et disciplinés, et, par l’ascendant de son mérite comme capitaine,
ment encore crièrent moult haut et moult clair, et passèrent avant, et tendirent leurs arbalètres et commencèrent à traire. Et ces archers d’Angleterre, quand ils virent cette ordonnance, passèrent un pas en avant, et puis tirent voler ces sagettes de grand’façon, qui entrèrent et descendirent si ouniement sur ces Gennevois que sembloit neige. Les Gennevois, qui n’avoient pas appris à trouver tels archers qui sont ceux d’Angleterre, quand ils sentirent ces sagettes qui leur perçoient bras , tètes et ban-lèvres (le visage), furent tantost déconiits ; et coupèrent les plusieurs les cordes de leurs arcs, et les aucuns les jetoient jus : si se • mirent ainsi au retour.
Entre eux et les François avoit une grand’-haie de gens d'armes, montés et parés moult richement, qui regardoient le convenant des Gennevois ; si que quand ils cuidèrent retourner, ils ne purent, car le roy de France, par grand mautalent, quand il vit leur povre arroy, et ■< qu’ils déconfisoient ainsi, commanda et dit : « Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison. » Là vissiez gens d’armes en tous lez entre eux férir et frapper sur eux, et les plusieurs trébucher et cheoir parmi eux, qui onques ne se relevèrent. Et toujours traioient les Anglois en la plus grand’presse, qui rien ne perdoit de leur trait, car ils empalloient et fesoient parmi le corps ou parmi les membres x gens et chevaux qui là chéoient et trébuchoient à grand meschef, et ne > pouvoient être relevés, si ce n'étoit par force et grand’aide de gens. Ainsi se commença la bataille entre Broyé et Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de vespres. » (Froissart, Bataille de Crécy , ch. 287. )
1 Ainsi nommés parce qu’ils portaient une casaque de maille appelée hrigantinc.
2 Yov. Etud. sur le passé et l'avenir de l’artillerie, par le P. Napoléon-Louis Bonaparte, t. Pr, p. lfietsniv.
•’ A Créer.
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parvint à mieux diriger la bravoure de sa chevalerie. Ces transformations dans la composition des armées, et l’emploi du canon, modifièrent nécessairement l’art de la fortification, lentement il est vrai, car la féodalité se pliait difficilement aux innovations dans l’art de la guerre ; il fallut qu’une longue et cruelle expérience lui apprît, à ses dépens, que la bravoure seule ne suffisait pas pour gagner des batailles ou prendre des places; que les fortes et les hautes murailles de ses châteaux n’étaient pas imprenables pour un ennemi procédant avec méthode, ménageant son monde et prenant le temps de faire des travaux d’approche. La guerre de siège pendant le règne de Philippe de Valois n’est pas moins intéressante à étudier (pie la guerre de campagne; l’organisation et la discipline des troupes anglaises leur donne une supériorité incontestable sur les troupes françaises dans l’une comme dans l’autre guerre. A quelques mois de distance, l’armée française, sous les ordres du duc de Normandie1, met le siège devant la place d’Aiguillon, située au confluent du Lot et de la Garonne, et le roi d’Angleterre assiège Calais. L’armée française nombreuse, que Froissart évalue à près de cent mille hommes, composée de la fleur de la chevalerie, après de nombreux assauts, des traits de bravoure inouïs , ne peut entamer la forteresse ; le duc de Normandie , ayant déjà perdu beaucoup de monde , se décide à faire un siège en règle : « Lendemain (de l’attaque in- « fructueuse du pont du château) vinrent deux maîtres engi- « gneurs au duc de Normandie et aux seigneurs de son conseil, « et dirent que , si on les vouloit croire et livrer bois et ouvriers « à foison , ils feroient quatre grands kas 2 forts et hauts sur « quatre grands forts nefs et que on méneroit jusques aux murs « du châtel, et seroient si hauts qu’ils surmonteroient les murs « du château. A ces paroles entendit le duc volontiers, et com- « mande que ces quatre kas fussent faits, quoi qu’ils dussent « coûter, et que on mît en œuvre tous les charpentiers du pays,
1 Fils de Philippe de Valois, le roi Jean, pris à Poitiers.
2 La suite de la narration indique que ces las étaient des beffrois ou chas-chateils.
« et que on leur payât largement leur journée, parquoi ils ou- « vrissent plus volontiers et pins appertement. Ces quatre kas « furent faits à la devise 1 et ordonnance des deux maîtres, en « quatre fortes nefs; mais on y mit longuement, et coûta grands « deniers. Quand ils furent parfaits, et les gens dedans entrés « qui à ceux du cliâtel dévoient combattre, et ils eurent passé « la moitié de la rivière, ceux du châtel firent descliquer quatre « martinets 2 qu’ils a voient nouvellement fait faire, pour remé- « (lier contre les quatre kas dessus dits. Ces quatre martinets « jetèrent si grosses pierres et si souvent sur ces kas, qu'ils « furent bientôt débrisés, et si froissés que les gens d’armes et « ceux qui les conduisoient ne se purent dedans garantir. Si les « convint retraire arrière , ainçois qu’ils fussent outre la rivière ; « et en fut l’un effrondé au fond de l’eau , et la plus grande partie « de ceux qui étoient dedans noyés; dont ce fut pitié et dom- « mage : car il y avait de bons chevaliers et écuyers, qui grand « désir avoient de leurs corps avancer, pour honneur acquerre3. » Le duc de Normandie avait juré de prendre Aiguillon, personne dans son camp n’osait, parler de déloger, mais les comtes de Chines et de Tancarville allèrent trouver le roi à Paris. « Si « lui recordèrent la manière et l’état du siège d' Aiguillon, et « comment le duc son fils l’avoit fait assaillir par plusieurs as- « sauts, et rien n’v conquéroit. Le roi en fut tout émerveillé, « et ne remanda point adonc le duc son fils; mais vouloit bien « qu’il se tînt encore devant Aiguillon, jusques à tant qu’il « les eût contraints et conquis par la famine , puisque par as- « saut ne les pouvoit avoir. »
Ce n’est, pas avec cette téméraire imprévoyance que procède le roi d’Angleterre; il débarque à la Hogue, à la tête d’une armée peu nombreuse , mais disciplinée ; il marche à travers la Normandie en ayant toujours le soin de flanquer le gros de son armée de deux corps de troupes légères commandées par
1 Conformément au projet.
2 Engin à contre-poids propre à lancer de grosses pierres.
3 Froissant, cliap. 262, édit. Buchon.
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des capitaines connaissant le terrain , qui battent le pays à droite et à gauche , et qui chaque soir viennent camper autour de lui. Sa flotte suit les côtes parallèlement à son armée de terre, de manière à lui ménager une retraite en cas d’échec ; il envoie après chaque prise dans ses vaisseaux le produit du pillage des villes. 11 arrive aux portes de Paris, continue sa course victorieuse jusqu’en Picardie; là il est enfin rejoint par l’armée du roi de France , la défait à Crécy, et se présente devant Calais. « Quand le roi d’Angleterre fut venu premièrement défi vaut la ville de Calais, 'ainsi que celui qui moult la désiroit « conquérir, il l’assiégea par grand’ manière et de bonne ordon- « nance , et fit bâtir et ordonner entre la ville et la rivière et « le pont de Nienlay hôtels et maisons , et charpenter de gros « merrein, et couvrir lesdites maisons, qui étoient assises et « ordonnées par rues bien et faiticement, d’estrain1 et de « genêts, ainsi comme s’il dût là demeurer dix ou douze ans; « car telle étoit son intention qu’il ne s’en partiroit, par hiver « ni par été, tant qu’il l’eût conquise, quel temps ni quelle « poine il dût mettre ni prendre. Et avoit en cette neuve ville « du roi toutes choses nécessaires à un ost, et plus encore, « et place ordonnée pour tenir marché le mercredi et le samedi, « et là étoient merceries, boucheries, halles de draps et de « pain et de toutes autres nécessités; et en recouvroit-on tout « aisément pour son argent; et tout ce leur venoit tous les « jours, par nier, d’Angleterre et aussi de Flandre, dont ils « étoient confortés de vivres et de marchandises. Avec tout « ce, les gens du roi d’Angleterre couroient moult souvent sur « le pays, en la comté de Chines, en Therouenois, et jusques « aux portes de Saint-Omer et de Boulogne; si conquéroient « et ramenoient en leur ost grand 'foison de proie , dont ils étoient « rafraîchis et ravitaillés. Et point ne faisoit le roi ses gens as- « saillir ladite ville de Calais , car bien savoit qu’il y perdait « sa poine et qu’il se travaillerait en vain. Si épargnoit ses gens
1 De chaume.
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« et son artillerie, et disoit qu’il les affameroit, quelque long « terme qu’il y dût mettre, si le roi Philippe de France de « rechef ne le venoit combattre et lever le siège. » Mais le roi Philippe arrive devant Calais à la tête d’une belle année; aussitôt le roi d’Angleterre fait munir les deux seuls passages par lesquels les Français pouvaient l'attaquer. L’un de ces passages était par les dunes le long du rivage de la mer; le roi d’Angleterre fait « traire toutes ses naves et ses vaisseaux par devers « les dunes, et bien garnir et fournir de bombardes, d’arbalètres, « d’archers et d’espringales , et de telles choses par quoi l’ost « des François ne pût ni osât par là passer. » L’autre était le pont de Nieulay; « et fit le comte de Derby son cousin aller « loger sur ledit pont de Xieulay, à grand’foison de gens d’armes « et d’archers, afin que les François n’y pussent passer, si ils « ne passoient parmi les marais, qui sont impossibles à passer. « Entre le mont de Sangattes et la mer, de l’autre côté devant « Calais, avoit une haute tour que trente-deux archers anglois « gardoient; et tenoient là endroit le passage des dunes pour « les François; et l’avoient à leur avis1 durement fortifiée de « grands doubles fossés. » Les gens de Tournay attaquent la tour et la prennent en perdant beaucoup de monde ; mais les maréchaux viennent dire au roi Philippe qu’on ne pouvait passer outre sans sacrifier une partie de son armée. C’est alors que le roi des Français s’avise d’envoyer un message au roi d’Angleterre : « Sire, disent les envoyés, le roi de France nous en- « voie pardevers vous et vous signifie qu’il est ci venu et arrêté « sur le mont Sangattes pour vous combattre; mais il ne peut « ni voir ni trouver voie comment il puisse venir jusqu’à vous; « si en a-t-il grand désir pour désassiéger sa bonne ville de « Calais. Si a fait aviser et regarder par ses maréchaux coince ment il pourroit. venir jusques à vous; mais c’est chose im- « possible. Si verroit volontiers que vous voulussiez mettre de « votre conseil ensemble , et il mettrait du sien, et par l’avis
1 Contre leurs attaques.
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« de ceux , aviser place là où on se pût combattre ; et de ce « sommes-nous chargés de vous dire et requerre1. »
Une lettre du roi d’Angleterre à l’archevêque d’York fait connaître que ce prince accepta la singulière proposition du roi Philippe2, mais qu’après des pourparlers, pendant lesquels l’armée assiégeante ne cessa de se fortifier davantage dans son camp et de garnir les passages, le roi des Français délogea subitement et licencia son monde le 2 août S 317.
Ce qui précède fait voir que déjà l’esprit militaire se modifiait en Occident, et, dans la vôie nouvelle, les Anglo-Normands nous avaient précédés. A chaque instant au xiv* siècle , l’ancien esprit chevaleresque des Français vient se heurter contre l’esprit politique des Anglo-Normands, contre leur organisation nationale, une déjà, et puissante par conséquent. L’emploi de la poudre à canon dans les armées et dans les sièges porta un nouveau et terrible coup à la chevalerie féodale. L’énergie individuelle , la force matérielle , la bravoure emportée , devaient le céder bientôt au calcul , à la prévoyance et à l’intelligence d’un capitaine , secondé par des troupes habituées à l’obéissance. Bertrand du Guesclin sert de transition entre les chevaliers des xne et XIIIe siècles et les capitaines habiles des xve et xvie siècles. Il faut dire qu’en France l’infériorité à la guerre n’est jamais de longue durée; une nation belliqueuse par instinct est plutôt instruite par ses revers encore que par ses succès. Nous avons dit un mot des défiances de la féodalité française à l’égard des classes inférieures , défiance qui était cause que dans les armées on préférait des soudoyers étrangers à des nationaux qui , une fois licenciés, ayant pris l’habitude des armes et du péril, se trouvant cent contre un , eussent pu se coaliser contre le réseau féodal et le rompre. La royauté, gênée par les privilèges de ses vassaux, ne pouvait directement appeler les populations sous les armes ;
1 Froissart, chap. 318, édit. Bue, lion.
2 Le récit de Froissart n’est pas conforme à la lettre du roi; d'après ce chroniqueur, le roi Edouard aurait refusé le cartel de Philippe, disant qu’il n avait qu’à venir le trouver dans son camp.