‹ Essai sur l'architecture militaire au Môyen âgeChapitre 25 sur 34 · A R C H I T E C T U R E M IL I T AIR E · texte numérisé non relu

A R C H I T E C T U R E M IL I T AIR E

Si les bastions étaient trop éloignés les uns des autres pour bien flanquer les courtines, on élevait entre eux, et au milieu des courtines, des cavaliers, soit en forme de demi-cercle, soit carrés pour renforcer leurs fronts; sur les bastions mêmes, il était également d’usage d’en élever afin d’augmenter leur commandement et de pouvoir mettre en batterie un plus grand nombre de pièces sur un seul point. Dans les bas-reliefs en marbre blanc < 1 1 li garnissent les parois du tombeau de Maximilien à Inspruck, on remarque un cavalier planté sur un bastion faisant partie de l’enceinte de Vérone (67 bis’). Le bastion est bien

caractérisé avec ses faces et ses flancs ; une fausse braie en défend les parties inférieures et bat le fossé. Les parapets sont

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garnis de terre et de menu bois ; en arrière est une gabionnade qui protège les soldats ; au-dessus de la gabionnade, sur le terreplein du bastion , s’élève un cavalier en maçonnerie, dont les parapets sont également garnis de fascines et de terre.

Les cavaliers présentaient encore cet avantage de défiler les courtines; cela était d’autant plus nécessaire que les assiégeants avaient conservé, au commencement du xv V siècle, la tradition des bastilles offensives du moyen âge, et établissaient fréquemment leurs batteries de siège sur des terrassements assez élevés au-dessus du sol de la campagne. Lorsque l’assiégeant, soit au moyen de terrassements , soit par suite de la disposition des dehors, dressait ses batteries sur un point élevé, dominant ou rasant les crêtes des défenses de la place, et les prenant en écharpe ou les enfilant, pouvait détruire les batteries découvertes des assiégés à une grande distance et sur une grande longueur, on construisit dès le XVIe siècle, à défaut de cavaliers,

des traverses A (67 ter) en terre, munies parfois de gabion nades 11 au moment de l’attaque, pour augmenter leur hauteur.

Mais on ne tarda pas à reconnaître les inconvénients des ouvrages qui, tout en formant des saillants considérables sur les dehors, ne se reliaient pas à un système général de défense ; ils n’étaient pas flanqués. Obligés de se défendre isolément , n’étant pas eux-mêmes défendus, ils ne présentaient qu’un point sur lequel venaient converger les feux de l’assiégeant, et ne pouvaient

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opposer qu’une défense presque passive aux feux croisés des batteries de siège. En augmentant les obstacles, ils retardaient les travaux des ennemis, mais ne pouvaient les détruire; on multiplia donc les bastions ou les plates-formes, c’est-à-dire qu’au lieu de les dresser seulement en avant des portes, ou , comme à Hull, dans un but spécial, on en établit de distance en distance non-seulement pour éloigner les approches et mettre les anciens fronts fortifiés, que l’on conservait, à l’abri des feux de l’ennemi, mais aussi pour pouvoir défendre ces bastions les uns par les autres E Dans le procès-verbal dressé par Machiavel , déjà cité , sur les fortifications de Florence, nous lisons encore ces passages, touchant rétablissement de bastions ronds en avant

des anciens fronts fortifiés : « Lorsqu’on a dépassé la route

« de San-G-iorgio d’environ cent cinquante brasses (environ cent « mètres), on rencontre un angle rentrant que forme le mur en « changeant de direction à cet endroit, pour se diriger vers la « droite. L’avis du capitaine fut qu’il serait utile d’élever sur « ce point ou une casemate ou un bastion rond, qui battît les « deux flancs; et vous saurez ce qu'il entend par là, c’est que « l’on creuse des fossés partout où il se trouve des murs, parce « qu’il est d’avis que les fossés sont la 'première et la plus forte « défense des places. Après nous être avancés d’environ cent « cinquante autres brasses au delà, jusqu’à un endroit où se « trouvent quelques contre-forts, il a été d’avis que l’on y « construisît un autre bastion ; et il a pensé que si on le faisait « assez fort, et suffisamment avancé, il pourrait rendre inutile « la construction du bastion de l’angle rentrant , dont il a été « question précédemment.

« Au delà de ce point, on trouve une tour, dont il a été « d’avis d’augmenter l’étendue et de diminuer la hauteur, en la

1 Défenses de la ville de Blaye. (Topog. de la Gaule., Mérian). Les plans des villes de Trêves, de Dole, de Saint-Omer, de Douay, etc. ( Voy. les Plans et Profils des princip. villes, par le sieur de Beaulieu, xvne siècle.) Les plans des villes de Bordeaux, de Mons, de Liège, de Coblentz, de Bonn, de Basle. ; Voy. Introd. à la Fortif. , par De Fer. Atlas ital. , 1722. )

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« disposant de manière qn’on puisse manœuvrer sur son sommet « des pièces de grosse artillerie ; il pense qu’il serait utile d’en « faire autant à toutes les autres tours qui existent; il ajoute « que, plus elles sont rapprochées l’une de l’autre, plus elles « ajoutent à la force d’une place , non pas tant parce qu’elles « frappent l’ennemi en flanc, que parce qu’elles l’atteignent de « front »

Presque toujours ces boulevards ou bastions (car nous pouvons dorénavant leur donner ce nom ) élevés précipitamment , au moment d’un siège, en dehors des anciens fronts, n’étaient que des ouvrages en terre avec un revêtement de bois ou de gazon, ne dépassant guère la crête de la contrescarpe du fossé. Mais lorsque, pendant la première moitié du xvi* siècle, on remplaça les anciennes courtines et tours en maçonnerie par des défenses nouvelles, lorsque ces travaux neufs purent être conduits avec méthode, que les ressources ne manquèrent pas, on les revêtit de maçonnerie. Toutefois, jusqu’alors, on n’osait pas étendre les ouvrages en dehors du corps des places, et l’attaque pouvait toujours s’établir en face des bastions des enceintes, sans être obligée de prendre un certain nombre de défenses rasantes, telles que celles (pie l’on a coutume de disposer de nos jours autour de l’enceinte principale. Pour forcer l’assiégeant à commencer ses cheminements assez loin des glacis, on avait recours aux cavaliers, dont le commandement était élevé sur la campagne, ou même encore aux tours disposées de manière à découvrir au loin les abords des places par-dessus les courtines et bastions. C’est d’après cette méthode qu’Albert Durer avait fortifié la ville de Nuremberg. En conservant les anciennes défenses de la ville, qui datent des XIVe et XVe siècles, Albert Durer éleva en dehors une première enceinte terrassée, avec gros bastions revêtus circulaires, fossés et glacis et, de distance en distance, il renforça la vieille enceinte de hautes et grosses tours (pii commandent les dehors et les deux enceintes. Ces grosses tours sont garnies à rez-de-chaussée d’une ou deux embrasures pour enfiler les chemins de ronde, entre l’ancienne et la nouvelle

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enceinte, et d'une plate-forme an sommet, pouvant recevoir un assez grand nombre de bouches à feu. Aucune fortification de cette époque ne fait mieux ressortir la préoccupation des ingénieurs du commencement du xvic siècle que ces défenses de Nuremberg. N’ayant pas encore adopté un système fixe de flanquements, n’ayant pas appliqué, avec toutes ses conséquences, l’axiome : ce qui défend doit être défendu , inquiets du résultat de leurs combinaisons, ou, pour mieux dire, de leurs tâtonnements, comprenant (pie la convergence des feux de l’ennemi détruirait toujours leurs ouvrages avancés, si solidement faits qu’ils fussent, ils voulaient voir et commander leurs défenses extérieures du dedans, comme, un siècle auparavant, le seigneur voyait du haut de son donjon tout ce qui se passait autour des enceintes de son château, et soutenait au besoin les points attaqués. Les grosses tours de Nuremberg sont plutôt, en effet, des donjons isolés que la conséquence d’un système général, et des observatoires que des défenses efficaces, même pour l’époque. Les feux plongeants de ces plate-formes élevées à plus de vingt-cinq mètres au-dessus des chemins de ronde ne pouvaient produire un grand effet, surtout si l’assiégeant parvenait à s’établir sur la crête de la contrescarpe des fossés ; car, de ce point, le relief des bastions lui masquait les tours. Il ne paraît pas que ces tours élevées aient été fréquemment employées. L’attention des ingénieurs du commencement du x\T siècle se porta principalement sur la forme à donner aux bastions nouvellement adoptés , sur la manière de les construire et de les défendre. En leur conservant un commandement assez élevé sur la campagne, en leur donnant un grand diamètre, comparativement aux anciennes tours des enceintes extérieures terrassées, et en renforçant leur maçonnerie par des contreforts noyés dans les terrassements, en les faisant saillir sur les courtines autant qu’il était possible, sans les détacher complètement , on se préoccupa’ d’abord de protéger leur partie antérieure contre les feux convergents des batteries ennemies; à cet effet, on établit autour

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des bastions circulaires et à leur base des fausses braies masquées par la contrescarpe du fossé , et pour rendre celles-ci plus fortes on les flanqua quelquefois. C’était là déjà un grand progrès, car les bastions circulaires, comme les tours rondes, étaient faibles si on les prenait de face ; ils n’opposaient aux feux convergents d’une batterie de brèche qu’une ou deux pièces de canon. Voici un exemple de ces fausses braies flanquées (68) 1 . Lorsque l’assiégeant avait détruit la batterie

1 Délia Cosmog, universale, Sebast. Munstero, 1558, pet. in-folio. La cilla d’Augusta ( Augsbourg), p. 676. Le bastion que nous donnons ici dépend d’un ouvrage avancé fort important qui protégeait un ancien front de vieilles mu-

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' 1 il il débouchait à la crête du glacis en B, il lui fallait culbuter les défenseurs du chemin couvert protégés par un talus et une palissade; s’il parvenait à gagner le fossé, il était reçu par les

feux rasants et croisés de deux pièces placées dans les flancs de

railles bâties en arrière d’un large fossé plein d’eau. La courtine G est faiblement flanquée par le bastion, parce qu’elle est dominée et enfilée dans toute sa longueur par les vieilles murailles de la ville ; quant à la courtine H, elle se trouvait flanquée par la fausse braie et par le prolongement E du bastion. Si le bastion pouvait être difficilement attaqué derrière les flancs de la fausse braie en D, il était impossible de l’attaquer du côté de 1a. courtine G, car alors l’assiégeant se trouvait pris en revers par l’artillerie piostée sur les vieux remparts qui commandaient le flanc I du bastion. On commençait dès lors à appliquer avec assez de méthode le principe : Les dedans doivent commander les dehors, et l’assaillant devenir maître du bastion se trouvait exposé aux feux d’un front très-étendu (voy. 68 bis). A est le front des vieilles murailles remparées , B un large cours d’eau, C un chemin couvert avec barrière, terrassé contre l’ouvrage avancé ; D un petit cours d’eau, E des traverses, F des ponts, G un rempart traversant le fossé, mais

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cet ouvrage inférieur, préservé jusqu’au moment de l’assaut par la fausse braie eu C , et par la mousqueterie des défenseurs de la contrescarpe du fossé. Combler le fossé sous le feu croisé de ces deux pièces était une opération fort périlleuse ; il fallait alors détruire la fausse braie et ses flancs C par du canon. Si on voulait tourner les flancs, et prendre la fausse braie en I) par escalade, on était reçu par les pièces masquées du second flanc E. Enfin, ces obstacles franchis et le bastion emporté, l’assaillant trouvait encore les vieilles défenses F conservées et surélevées, dont les parties inférieures masquées par l’élévation du bastion pouvaient être munies d’artillerie ou d’arquebusiers. Ensuite ,

l’on masqua l’artillerie destinée à battre les courtines lorsque

dominé, eniilé et battu en revers par les vieilles murailles A de la ville ; H l’ouvrage avancé, I un front de vieilles murailles dérasées et remparées, K un front remparé : ces deux remparts bas sont battus de tous côtés par les murailles de la ville ; L des ponts, M le fossé plein d’eau, N les bastions en terre, charpente et clayonnages, dont l’un est détaillé dans la figure 68; O les restes de vieilles défenses terrassées, P les chemins couverts de l’ouvrage avancé. (Voir le plan général de la ville d’Augsbourg, qui présente une suite de bastions construits suivant ce système (68 ter). —

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celles-ci étaient détruites et que l’assiégeant tentait le passage du fossé pour s’emparer de la brèche. Afin d’obtenir ce résultat, les ingénieurs du xvT' siècle donnèrent, ainsi que nous l’avons vu déjà, une forte saillie aux bastions ronds sur les courtines, de manière à former un rentrant dans lequel on ménageait des embrasures de canon (69) A Mais l’espace manquait dans les

Introd. à la Fortification , dédiée à monseigneur le duc de Bourgogne. Paris, 1722; in-f° ital.) Ce plan, plus exact que celui donné dans l’œuvre de Séb. Munstero, présente avec celui-ci, quant à la configuration de l’ouvrage avancé H, de notables différences. Nous avons cru devoir les reproduire tous deux, d’autant que le principe de la défense obtenue par l’adjonction des bastions du xvie siècle est conservé dans l’un comme dans l’autre plan. On retrouve encore aujourd’hui , à Augsbourg, les traces de ces bastions, dont les fausses braies en maçonnerie ont été en grande partie englobées dans un terrassement extérieur gazonné.

1 Delta Cosmog, universale, Sebast. Munstero, 1558, petit in-folio. Sito et fig. ch Franco fordia citta , corne è nel anno 1546. Le bastion figuré dans cette vue commande la rivière (le Mein) et tout un front des remparts de la ville. Cet angle fortifié est fort intéressant à étudier, et la gravure que nous avons copiée , en cherchant à la rendre plus claire, indique les diverses modifications et améliorations apportées à la défense des places dès le commencement du xvie siècle. On a conservé, au centre du bastion neuf, l’ancienne tour du coin qui sert de tour de guet; cette tour est évidemment exhaussée d’un étage au xvie siècle. Le bastion est muni de deux étages de batteries ; celle inférieure est couverte et masquée par la contrescarpe du fossé fait comme un mur de contre-garde. Cette batterie couverte ne pouvait servir qu’au moment où l’assiégeant débouchait dans le fossé. Le rentrant A, qui contient une batterie casematée, est protégé par la saillie du bastion et par un mur B, et commande la rivière. Des évents C permettent à la fumée de la batterie couverte de s’échapper. Au delà du ponceau est un rempart élevé en avant des vieilles murailles et commandé par elles et les tours ; il est garni d'une fausse braie destinée à défendre le passage du fossé. On remarque des contre-forts qui viennent buter le revêtement en maçonnerie du rempart et qui descendent dans la fausse braie; celle-ci est enfilée par les feux du bastion d’angle et par un rentrant du rempart D. Si ce n’était l’exiguïté des espaces, cette défense passerait encore pour être assez forte. Nous avons cru devoir donner divers exemples qui n’appartiennent pas à l’architecture militaire française; car il faut admettre qu’au moment de la transition de la fortification ancienne à la fortification moderne, les diverses nations occidentales de l’Europe adoptaient rapidement les perfectionnements nouveaux introduits dans l’art de défendre les places, et la nécessité forçait d’oublier les traditions locales.

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gorges A (69 bis) pour le service de l’artillerie; leur étroitesse

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les rendait difficiles à défendre lorsque l’ennemi, après s’être

emparé du bastion, cherchait à pénétrer plus avant. Nous avons

vu comme il était difficile , avant l’invention des bouches à feu, d’opposer à une colonne d’assaut étroite mais profonde, se précipitant sur les chemins de ronde, un front de défenseurs assez épais pour rejeter les assaillants au dehors (fig. 16); l’artillerie à feu ouvrant dans les bastions ou courtines de larges brèches praticables , par suite de l’éboulement des terres , les colonnes d’assaut pouvaient dès lors être non-seulement profondes , mais aussi présenter un grand front : il fallait donc leur opposer un front de défenseurs d’une étendue au moins égale pour qu’il ne risquât pas d’être débordé. Les gorges étroites des bastions circulaires primitifs, même bien rem parées à l’intérieur, étaient facilement prises par des colonnes d’assaut dont la force d'impulsion est d’une grande puissance. On s’aperçut bientôt des inconvénients graves attachés aux gorges étroites, et au lieu de conserver pour les bastions la forme circulaire, on leur donna (70) une face B et deux cylindres C qu’on désigna sous le nom d 'ori lions b (Jes bastions enfilaient les fossés au moyen des pièces masquées derrière les orillons, mais ne se défendaient •pie sur la face, ne résistaient pas à des feux obliques et surtout ne se protégeaient pas les uns les autres ; en effet (71) leurs feux ne pouvaient causer aucun dommage à une batterie de brèche dressée en A qui ne se trouvait battue que par la courtine. On était encore tellement préoccupé de la défense rapprochée et de donner à chaque partie de la fortification une force qui lui fût propre (et c’était un reste de l’architecture militaire féodale du

1 Les murs de la ville de Narbonne, rebâtis presque entièrement pendant Je xvi° siècle, quelques anciens ouvrages des fortifications de Caen, de Rouen, etc , présentaient des défenses construites suivant ce principe.

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moyen âge, où chaque ouvrage, comme nous l’avons démontré,

se défendait par lui-même et s’isolait), «pie l’on regardait comme

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