I.es bretesckes drecier et esbaudir. (Le Romande Garin
— As breteches montèrent, et au mur quernelé. . .
— Les breteches garnir, et les pertus garder.
— Entour ont bretesches levées.
Rien planchiées et quernelés. : Le Roman de Vacces.)
.... Les breteches étaient souvent entendues comme hourds. Les bretèclies dont parle le sénéchal Guillaume des Ormes, dans son rapport adressé à la reine Blanche, étaient des ouvrages provisoires que l’on élevait derrière les palis pour battre les assaillants lorsqu’ils avaient pu faire brèche. Nous avons exprimé (figure 10) l’action dont parle le sénéchal de Carcassonne.
4 Archières , fentes étroites et longues pratiquées dans les maçonneries des tours et courtines, ou dans les hourds et palissades pour envoyer des (lèches ou carreaux aux assaillants.
5 Au nord (voy. fi g. 9).
11 Ce passage, ainsi que tous ceux qui précèdent, décrivant les mines des assiégeants, prouve clairement qu’alors la cité de Carcassonne était munie d’une double enceinte ; en effet, les assiégeants passent ici dessous la première enceinte pour miner le rempart intérieur.
DU MOYEN AGE
« palis; nous contre-minâmes aussi, et les ayant rencontrés, « nous leur enlevâmes leur trou de mine1.
« Sachez aussi, Madame, que depuis le commencement du (' siège , ils ne cessèrent pas de nous livrer des assauts ; mais « nous avions tant de bonnes arbalètes et de gens animés de « bonne volonté à se défendre, que c’est en livrant leurs assauts « qu’ils éprouvèrent les plus grandes pertes.
« Ensuite, un dimanche, ils convoquèrent tous leurs hommes « d’armes , arbalétriers et autres , et tous ensemble assaillirent
1 Ainsi, lorsque les assiégés avaient connaissance du travail du mineur, ils élevaient des palissades au-dessus et au-dessous de l’issue présumée de la galerie, afin de prendre les assaillants entre des clôtures qu’ils étaient obligés de forcer pour aller plus avant.
:is architecture militaire
« lu barbacane au-dessous du château 1 . Nous descendîmes à la <• barbacane et leur jetâmes et lançâmes tant de pierres et de « carreaux, que nous leur fîmes abandonner ledit assaut; plu- •« sieurs d’entre eux furent tués et blessés2.
« Mais le dimanche suivant , après la fête de Saint-Michel, .< ils nous livrèrent un très-grand assaut; et nous, grâce à Dieu « et à nos gens , qui avaient bonne volonté de se défendre , nous « les repoussâmes : plusieurs d’entre eux furent tués et blessés; « aucun des nôtres, grâce a Dieu, ne fut tué ni ne reçut de « blessure mortelle. Mais ensuite, le lundi 1 1 octobre, vers le « soir, ils eurent bruit que vos gens, Madame, venaient à notre « secours, et ils mirent le feu aux maisons du bourg de Carcas- « sonne. Ils ont détruit entièrement les maisons des frères mi- « neurs et les maisons d’un monastère de la bienheureuse Marie, « qui étaient dans le bourg, pour prendre les bois dont ils ont « fait leurs palis. Tous ceux qui étaient audit siège l’abandon - « lièrent furtivement cette même nuit, même ceux du bourg.
« Quant ii nous, nous étions bien préparés, grâce à Dieu, « a attendre, Madame, votre secours, tellement que , pendant « le siège, aucun de nos gens ne manquait de vivres, quelque « pauvre qu’il fût; bien plus , Madame, nous avions en abon- « dance le blé et la viande pour attendre pendant longtemps, « s'il eût fallu, votre secours. Sachez, Madame, que ces malfai- « tour tuèrent , le second jour de leur arrivée, trente-trois prêtres < et autres clercs qu’ils trouvèrent en entrant dans le bourg ; « sachez, en outre, Madame , que le seigneur Pierre de Voisin, « votre connétable de Carcassonne, Raymond de Capendu, « Gérard d’Ermenville , se sont très-bien conduits dans cette « affaire. Néanmoins, le connétable , par si vigilance, sa valeur « et son sang-froid, s’est distingué par- dessus les autres. Quant
1 La principale barbacane, celle située du côté de l'Aude à l'ouest
,v".y- âg. 9J-
4 En effet., il fallait descendre du château situé en haut de la colline à la barbacane commandant le faubourg en bas de l'escarpement. ( Voy. le plan de la cité de Carcassonne , après le siège de 1240 : fig, 11. )
J >U MOYEN AGE
« aux autres affaires de la terre, nous pourrons, Madame, vous « en dire la vérité quand nous serons en votre présence. Sachez « donc qu’ils ont commencé à nous miner fortement en sept « endroits. Nous avons presque partout contre-miné et n’avons « point épargné la peine. Ils commençaient à miner à partir de « leurs maisons, de sorte que nous ue savions rien avant qu’ils « arrivassent à nos lices.
« Fait à Carcassonne, le 13 octobre 1240.
« Sachez, Madame, que les ennemis ont brûlé les châteaux « et les lieux ouverts qu’ils ont rencontrés dans leur fuite. »
Quant au bélier des anciens , il était certainement employé pour battre le pied des murailles dans les sièges, dès le XIIe siècle. Nous empruntons encore au poème provençal de la Croisade contre les Albigeois un passage qui ne peut laisser de doute à cet égard. Simon de Montfort veut secourir le château de Beaucaire qui tient pour lui et qui est assiégé par les habitants; il assiège la ville, mais il n’a pas construit des machines suffisantes; les assauts n’ont pas de résultats ; pendant ce temps les Provençaux pressent de plus en plus le château (le capitole). « Mais
« ceux de la ville ont élevé contre (les croisés enfermés dans le « château) des engins dont ils battent de telle sorte le capitole « et la tour de guet , que les poutres , la pierre et le plomb « en sont fracassés; et à la Sainte- Pâques est dressé le bosson, « lequel est long, ferré, droit, aigu, qui tant frappe, tranche « et brise , que le mur est endommagé , et que plusieurs pierres « s’en détachent çà et là; et les assiégés, quand ils s’en aper- « çoivent ne sont pas découragés. Ils font un lacet de corde « qui est attaché à une machine de bois, et au moyen duquel « la tête du bosson est prise et retenue. De cela ceux de Beau- « caire sont grandement troublés, jusqu’à ce que vienne l’ino-é- « nieur qui a mis le bosson en mouvement. Et plusieurs des «assiégeants se sont logés dans la roche, pour essayer de « fendre la muraille à coups de pics aiguisés. Et ceux du capitole « les ayant aperçus, cousent, mêlés dans un drap, du feu, du
« soufre et de l’étoupe, qu'ils descendent au bout d’une chaîne « le long- du unir, et lorsque le feu a pris et que le soufre se « fond, la flamme et l’odeur les suffoquent à tel point (les « pionniers), que pas un d’eux ne peut demeurer ni ne demeure. « Mais ils vont à leurs pierriers, les font jouer si bien, qu’ils « brisent et tranchent les barrières et les poutres1. »
fie curieux passage fait connaître quels étaient les moyens employés alors pour battre de près les murailles, lorsqu’on voulait faire brèche, et que la situation des lieux ne permettait pas de percer des galeries de mines, de poser des é tançons sous les fondations , et d’y mettre le feu. Quant aux moyens de défense, il est sans cesse question, dans cette histoire de la Croisade contre les Albigeois, de barrières, de lices de bois, de palissades. Lorsque Simon de Montfort est obligé de revenir assiéger Toulouse, après cependant qu’il en a fait raser presque tous les murs, il trouve la ville défendue par des fossés et des
Pero îlh de la vila lor an tais gens tendutz
Quel capdolh el miracle (mirador, tour du guet) son aisi comba.tutz
Que lo fust e la peira e lo plomz nez fendutz
E a la santa Pasca es lo bossos tendutz
Ques be loncs e ferratz e adreitz e agutz
Tant fer e trenca e briza que lo murs es foqdutz
Quen mantas de maneiras nais cairos abatutz
E cels dins can o viron no son pas esperdutz
Ans feiron latz de corda ques ab lengenh tendutz
Ab quel cap del bosso fo près e retengutz
Dont tuit cels de Belcaire fortment son irascutz
Tro que venc lenginhaire per que lor fo tendutz
E de dins en la roca na intra descondutz
Que cuiderol mur fendre ab los pies esmolutz
E cels del capdolh preson cant los i an saubutz
Foc e solpre e estopa ins en un drap cozuts
E an leus ab cadena per lo mur dessendutz
R can lo focs salumpna el solpres es fondutz
La sabors e la flama los a si enbegutz
Cus dels noi pot remandre ni noi es remazutz
E pois ab las peireiras son saisi defendutz
Que debrizan e trencan las barreiras els futz....
Histoire de la croisade contre les Albigeois, docum. inédits sur l’Histoire de France, lre série, vers 4484 et suiv.)
1)U MOYEN AOE.
ouvrages de bois. Le château Narbonnais seul est encore en son pouvoir. Le frère du comte, Guy de Montfort, est arrivé le premier avec les terribles croisés. Les chevaliers ont mis pied à terre, ils brisent les barrières et les portes, ils pénètrent dans les rues; mais là ils sont reçus par les habitants et les hommes du comte de Toulouse et sont forcés de battre en retraite, quand arrive Simon plein de fureur : « Comment, dit-il « à son frère, se fait-il que vous n’ayez pas déjà détruit la « ville et brûlé ses maisons? — Nous avons attaqué la ville, « répond le comte Guy, franchi les défenses, et nous nous som- « mes trouvés pêle-mêle avec les habitants dans les rues; là, « nous avons rencontré les chevaliers, les bourgeois, les ouvriers « armés de masses, d’épieux, de haches tranchantes, qui , avec « de grands cris, des huées et de grands coups mortels vous « ont, par nous, transmis vos rentes et vos cens; et peut-il vous « le dire don Guy, votre maréchal, quels marcs d’argent ils nous « ont envoyés de dessus les toits! Par la foi que je vous dois, « il n’y a parmi nous personne de si brave, qui, quand ils <« nous chassèrent hors de la ville par les portes, n’eût mieux
« aimé la fièvre , ou une bataille rangée » Cependant 1<* comte
de Montfort est obligé d’entreprendre un siège en règle après de nouvelles attaques infructueuses. « 11 poste ses batailles dans « les jardins, il munit les murs du château et les vergers d’ar- « halètes à rouet* et de flèches aiguës. De leur côté les hommes « de la ville, avec leur légitime seigneur, renforcent les bar- « rières , occupent les terrains d’alentour, et arborent en divers « lieux leurs bannières, aux deux croix rouges, avec l’enseigne « du comte (Raymond), tandis que sur les échafauds1 2, dans « les galeries 3 sont postés les hommes les plus vaillants, les « plus braves et les plus sûrs, armés de perches ferrées, et de « pierres à faire tomber sur l’ennemi. En bas, à terre, d’au-
1 B ale x ta. s tamis s as ( vers 6313 et suiv. ) Probablement des arbalètes à rouet .
2 Cadafals. C’étaient probablement des bretèches (voir iig. 10).
Corseras. Hourds probablement, chemins de ronde, coursières.
AUC II I T IC C T U RE AI I E l T AIR E
« très sont restés, portant des lances et dnrlz porcarissals , « pour défendre les lices, afin qu’aucun assaillant ne s’approche << des palis. Aux archères et aux créneaux ( feneslrals ) les ar- « chers défendent les ambons et les courtines, avec des arcs x de différentes sortes et des arbalètes de main. De carreaux «et de sagettes des comportes' sont remplies. Partout à la « ronde, la foule du peuple est armée de haches, de masses, « de bâtons ferrés, tandis que les dames et les femmes du « peuple leur portent des vases, de grosses pierres faciles à •< saisir et à lancer. La. ville est bellement fortifiée à ses portes ; « bellement aussi et bien rangés les barons de France, munis « de feu, d’échelles et de lourdes pierres, s’approchent de di-
« verses manières pour s’emparer des barbacanes 1 2 »
Mais le siège traîne en longueur, arrive la saison d’hiver; le comte de Montfort ajourne les opérations d’attaque au printemps. Pendant ce temps les Toulousains renforcent leurs défenses « Dedans et dehors on ne voit qu’ouvriers qui gar-
« lussent la ville, les portes et les boulevards, les murs, les « bretèches et les hourds doubles (m tafalcs dobliers), les fossés, « les lices, les ponts, les escaliers. Ce ne sont, dans Toulouse, « que charpentiers qui font des trébuchets doubles, agiles et k battants , qui , dans le château Narbonnais , devant lequel « ils sont dressés, ne laissent ni tours, ni salle, ni créneau « « ni mur entier.... » Simon de Montfort revient, il serre la ville de plus près, il s’empare des deux tours qui commandent les rives de la Garonne, il fortifie l’hôpital situé hors les remparts et en fait une bastille avec fossés, palissades , barbacanes. 11 établit de bonnes clôtures avec des fossés ras, des murs percés d’archères à plusieurs étages. Mais après maint assaut, maint fait d’armes sans résultats pour les assiégeants, le comte
1 Semais- Les baquets de bois dans lesquels on transporte le raisin en temps de vendange se nomment encore aujourd’hui semais, mais plus fréquemment comporte. Ce sont des cuves ovales munies de manches de bois, sous lesquels on fait passer deux bâtons en guise de brancard.
2 Bocal s. Entrée des lices.
I)U MOYEN AGE
de Montfort est tué d’un coup de pierre lancée par un pierrier, bandé par des femmes près de Saint-Sernin , et le siège est levé.
De retour de sa première croisade, saint Louis voulut faire de Carcassonne une des places les plus fortes de son domaine. Les habitants des faubourgs, qui avaient ouvert leurs portes à l’armée de Trencavel ', furent chassés de leurs maisons brûlées par celui dont ils avaient embrassé la cause, et leurs remparts rasés. Ce ne fut que sept ans après ce siège que saint Louis, sur les instances de l’évêque Radulphe, permit par lettres patentes aux bourgeois exilés de rebâtir une ville de l’autre côté de l’Aude, ne voulant plus avoir près de la cité des sujets si peu fidèles. Le saint roi commença par relever l’enceinte extérieure qui n’était pas assez forte et qui avait été trèsendommagée par les troupes de Trencavel. Il éleva l’énorme tour, appelée la Barbacane, ainsi que les rampes qui commandaient les bords de l’Aude , le pont , et permettaient à la garnison du château de faire des sorties sans être inquiétée par les assiégeants, eussent- ils été maîtres de la première enceinte. Il y a tout lieu de croire que les murailles et tours extérieures furent élevées assez rapidement après l’expédition manquée de Trencavel, pour mettre tout d’abord la cité à l’abri d’un coup de main , pendant que Ton prendrait le temps de réparer et d’agrandir l’enceinte intérieure. Les tours de cette enceinte extérieure ou première enceinte étaient ouvertes du côté de la ville, afin de rendre leur possession inutile pour l’assiégeant, et les chemins de ronde des courtines sont au niveau du sol des lices, de sorte qu’étant pris, ils ne pouvaient servir de rempart contre l’assiégé qui, étant en forces, pouvait toujours de plain-pied se jeter sur les assaillants et les culbuter dans les fossés.
Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d’Aragon, continua ces travaux avec une grande activité jusqu’à sa mort (1285). Carcassonne se trouvait être alors un point voisin de la frontière
1 [.es faubourgs qui entouraient, la cité de Carcassonne étaient clos de murs et de palissades au moment du siège décrit par le sénéchal Guillaume des Ormes.
I il ace ainsi modifiée. En A est la grosse barbacane du côté de l’Aude dont nous avons parlé plus haut, avec ses rampes fortifiées jusqu’au château F. Ces rampes sont disposées de manière a être commandées par les défenses extérieures du château; ce n’est <|u a-
1 Enti'O autres la tour dite du Trésau et la porte Narboimaise.
1! A H < * 1 1 1 TE( ’T l'HE MILITAIRE
fort important, et le roi de France y tint son parlement. Il fit élever les courtines, tours et portes du côté de l’est1, avança l’enceinte intérieure du côté sud , et fit réparer les murailles et tours de l’enceinte des Visigoths. Nous donnons ici (11) le plan de cette
DU MOYEN AGE
près avoir traversé plusieurs portes et suivi de nombreux détours que l’assaillant (admettant qu’il se fût emparé de la barbacane) pouvait arriver à la porte b, et là il lui fallait, dans un espace étroit et complètement battu par des tours et murailles fort élevées, faire le siège en règle du château, ayant derrière lui un escarpement qui interdisait l’emploi des engins et leur approche. Du côté de la ville, ce château était défendu par un large fossé N, et une barbacane E bâtie par saint Louis. De la grosse barbacane à la porte de l’Aude en C on montait par un chemin roule, crénelé du côté de la vallée de manière à défendre tout l’angle rentrant formé par les rampes du château et les murs de la ville. En B est située la porte Narbonnaise à l’est, qui était munie d’une barbacane et protégée par un fossé et une seconde barbacane palissadée seulement. En 8, du côté où l’on pouvait arriver au pied des murailles presque de plain-pied, est un large fossé. Ce fossé est ses approches sont commandés par une forte et haute tour O, véritable donjon isolé, pouvant soutenir un siège à lui seul, toute la première enceinte de ce côté fût-elle tombée au pouvoir des assaillants. Nous avons tout lieu de croire que cette tour communiquait avec les murailles intérieures au moyen d’un souterrain auquel on accédait par un puits pratiqué dans l’étage inférieur de ce donjon, mais qui étant comblé aujourd’hui n’a pu être encore reconnu. Les lices sont comprises entre les deux enceintes de la porte Narbonnaise en X, Y, jusqu’à la tour du coin en Q. Si l’assiégeant s’emparait des premières défenses du côté du sud, et s’il voulait, en suivant les lices, arriver à la porte de l’Aude en C, il se trouvait arrêté par une tour carrée R, à cheval sur les deux enceintes, et munie de barrières et de mâchicoulis. S’il parvenait à passer entre la porte Narbonnaise et la barbacane en B, ce qui était difficile, il lui fallait franchir, pour arriver en V dans les lices du nord-est, un espace étroit, commandé par une énorme tourM, dite tour du Trésau. De Y en T, il était pris en flanc parles hautes tours des à isigoths, réparées par saint Louis et Philippe le Hardi, puis il trouvait une défense à, l’angle du château. En I) est une grande
Il)
A RC H I T E C T U 1! E M I L I T A 1 R E
poterne protégée par une barbacane P; d’autres poternes plus petites sont réparties le long de l’enceinte et permettent à des rondes de faire le tour des lices, et même de descendre dans la campagne sans ouvrir les portes principales. C’était là un point important. On remarquera que la poterne percée dans la tour L), et donnant sur les lices, est placée latéralement, masquée par la saillie du contre-fort d’angle, et le seuil de cette poterne est à plus de deux mètres au-dessus du sol extérieur; il fallait donc poser des échelles pour entrer ou sortir. Aux précautions sans nombre que l’on prenait alors pour défendre les portes, il est naturel de supposer qite les assaillants les considéraient toujours comme des points faibles. L’artillerie a modifié cette opinion, en changeant les moyens d’attaque; mais alors on conçoit que quels que fussent les obstacles accumulés autour d’une entrée, l’assiégeant préférait encore tenter de les vaincre, plutôt que de venir se loger au pied d’une tour épaisse pour la saper à main d’hommes, ou la battre au moyen d’engins très-imparfaits. Aussi pendant les xir, xme et xive siècles, quand on voulait donner une idée de la force d’une place, on disait qu’elle n’avait qu’une ou deux portes. Mais pour le service des assiégés, surtout lorsqu’ils devaient garder une double enceinte, il fallait cependant rendre les communications faciles entre ces deux enceintes, pour pouvoir porter rapidement des secours sur un point attaqué. C’est ce qui fait que nous voyons, en parcourant l’enceinte intérieure de Carcassonne, un grand nombre de poternes plus ou moins dissimulées, et qui devaient permettre à la garnison de se répandre dans les lices sur beaucoup de points à la fois, à un moment donné, ou de rentrer rapidement dans le cas où la première enceinte eût été forcée. Outre les deux grandes portes publiques de l’Aude et Narbonnaise, nous comptons six poternes percées dans l’enceinte intérieure, à quelques mètres au-dessus du sol, et auxquelles, par conséquent, on ne pouvait accéder qu’au moyen d’échelles. 11 en est une, entre autres, percée dans la grande courtine de l’évêché, qui n’a que 2 mètres de hauteur sur 0"',9O de largeur, et dont le seuil est placé à
DU MOYEN AGE. 17
12 mètres au-dessus du sol des lices. Dans l’enceinte extérieure on en découvre une autre percée dans la courtine entre la porte de l’Aude et le château; celle-ci est ouverte au-dessus d’un escarpement de rochers de 7 mètres de hauteur environ. Par ces issues, la nuit, en cas de blocus, et au moyen d’une échelle de cordes, on pouvait recevoir des émissaires du dehors sans craindre une trahison, ou jeter dans la campagne des porteurs de messages ou des espions. On observera que ces deux poternes, d’un si difficile accès, sont placées du côté où les fortifications sont inabordables pour l’ennemi à cause de l’escarpement qui domine la rivière d’Aude. Cette dernière poterne, ouverte dans la courtine de l’enceinte extérieure, donne dans l’enclos protégé par la grosse barbacane, et par le mur crénelé qui suivait la rampe de la porte de l’Aude; elle pouvait donc servir au besoin à jeter dans ces enclos une compagnie de soldats déterminés, pour faire une diversion dans le cas où l’ennemi aurait pressé de trop près les défenses de cette porte ou la barbacane, mettre le feu aux engins, beffrois ou chats des assiégeants. Il est certain que l’on attachait une grande importance aux barbacanes ; elles permettaient aux assiégés de faire des sorties. En cela, la barbacane de Carcassonne est d’un grand intérêt (12):. bâtie en bas de la côte au sommet de laquelle est construit le château , elle met celui-ci en communication avec les bords de l’Aude1 ; elle force l’assaillant à se tenir loin des remparts du château; assez vaste pour contenir de quinze à dix-huit cents piétons, sans compter ceux qui garnissaient le boulevard, elle permettait de concentrer un corps considérable de troupes qui pouvaient, par une sortie vigoureuse, culbuter les assiégeants dans le fleuve. La barbacane D du château de la cité carcassonnaise masque complètement la porte B, qui des rampes donne
1 Le plan que nous donnons ici est à l’échelle de 1 centimètre pour 15 mètres. La barbacane de Carcassonne a été détruite en 1821 pour construire un moulin ; ses fondations seules existent, mais ses rampes sont en grande partie conservées, surtout dans la partie voisine du château, qui est la plus intéressante.
IS
ARCIUT ECTURE MILITAIRE
sur la campagne. Ces rampes E sont crénelées à. droite et à gauche. Leur chemin est coupé par des parapets chevauchés, et
l’ensemble de l’ouvrage, qui monte par une pente roide vers le château, est enfilé dans toute sa longueur par une tour et deux courtines supérieures. Si l’assiégeant parvenait au sommet de la première rampe, il lui fallait se détourner en E' : il était alors
DU MOYEN AGE
battu en flanc; en F il trouvait un parapet fortifié, puis une porte bien munie et crénelée ; s’il franchissait cette première porte, il devait longer un parapet percé d’archères, forcer une barrière, se détourner brusquement et s’emparer d’une deuxième porte Cf, étant encore battu en flanc. Alors il se trouvait devant un ouvrage considérable et bien défendu : c’était un couloir long, surmonté de deux étages sous lesquels il fallait passer ; le premier battait la dernière porte au moyen d’une défense en bois, et était percé de mâchicoulis dans la longueur du passage ; le second communiquait aux crénelages donnant soit à l’extérieur, du côté des rampes, soit au-dessus même de ce passage. Le plancher du premier étage ne communiquait avec les chemins de ronde des lices que par une petite porte. Si les assaillants parvenaient à s’en emparer par escalade, ils étaient pris comme dans un piège; car, la petite porte fermée sur eux, ils se trouvaient exposés aux projectiles lancés par les mâchicoulis du deuxième étage, et l’extrémité du plancher étant interrompue brusquement en H du côté opposé à l’entrée , il leur était impossible d’aller plus avant. S'ils franchissaient le couloir à rez-de-chaussée, ils étaient arrêtés par la troisième porte H, percée dans un mur surmonté par les mâchicoulis du troisième étage, communiquant avec les chemins de ronde supérieurs du château. Si, par impossible, ils s’emparaient du deuxième étage, ils ne trouvaient plus d’issues qu’une petite porte donnant dans une seconde salle située le long des murs du château , et ne communiquant à celui-ci que par des détours qu’il était facile de barricader en un instant, et qui d’ailleurs étaient défendus par de forts ventaux. Si, malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants forçaient la troisième porte, il leur fallait alors attaquer la poterne I du château , gardée par un système de défense formidable : des meurtrières, deux mâchicoulis placés l’un au-dessus de l'autre, un pont avec plancher mobile, une herse et des ventaux. Se fût-on emparé de cette porte, qu’on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour intérieure L du château, à laquelle on n’arrivait que par des rampes étroites, et en passant à travers plusieurs portes en K.
lm supposant que l’attaque fût poussée du côté de la porte de l’Aude, on était arrêté par un poste T, une porte avec ouvrage on bois et un douille mâchicoulis percé dans le plancher d’un étage supérieur, communiquant avec la grande salle sud du château, au moyen d’un passage en bois qui pouvait être détruit en un instant; de sorte qu’en s’emparant de cet étage supérieur on n’avait rien fait. Si, après avoir franchi la porte du rez-de-chaussée, on poussait plus loin sur le chemin de ronde le long de la grande tour carrée S, on rencontrait bientôt une porte bien munie de mâchicoulis et bâtie parallèlement au couloir CH. A] très cette porte et ces défenses, c’était une seconde porte étroite et basse, percée dans le gros mur de refend Z qu’il fallait forcer; puis enfin, on arrivait à la poterne 1 du château. Si, au contraire (chose qui n’était guère possible), l’assaillant se présentait du côté opposé par les lices du nord, il était arrêté par une défense Y. Mais de ce côté l’attaque ne pouvait être tentée, car c’est le point de la cité qui est, le mieux défendu par la nature, et pour forcer la première enceinte entre la tour du Trésau (voy. fîg. 11) et l’angle du château, il fallait d’abord gravir une rampe fort roide, et escalader des rochers. D’ailleurs, en attaquant la porte Y du nord, l’assiégeant se présentait de liane aux défenseurs garnissant les hautes murailles et tours de la seconde enceinte. Le gros mur de refend Z qui , partant de la courtine du château, s’avance à angle droit jusque sur la descente delà barbacane, était couronné de mâchicoulis transversaux qui commandaient la porte H , et se terminait à son extrémité par une échauguette qui permettait de voir ce qui se passait dans la rampe descendant à la barbacane, afin de prendre des dispositions intérieures de défense en cas de surprise, ou de reconnaître les troupes remontant de la barbacane an château.
Le château pouvait donc tenir longtemps encore, la ville et ses abords étant au pouvoir de l’ennemi ; sa garnison, défendant facilement la barbacane et ses rampes, restait maîtresse de l’Aude, dont le lit était, alors plus rapproché de la cité qu’il ne
DU MOYEN AGE
l’est aujourd’hui, s’approvisionnait par la rivière et empêchait le blocus de ce côté; car il n’était guère possible à un corps de troupes de se poster entre cette barbacane et l’Aude sans danger, n’ayant aucun moyen de se couvrir, et le terrain plat et marécageux étant dominé de toutes parts. La barbacane avait encore cet avantage de mettre le moulin du Roi en communication avec la garnison du château, et ce moulin lui même était fortifié. Un plan de la cité de Carcassonne, relevé en 1774, note dans sa légende un grand souterrain existant sous le boulevard de la' barbacane, mais depuis longtemps fermé et comblé en partie. Peut-être ce souterrain était-il destiné à établir une communication couverte entre ce moulin et la forteresse.
Du côté de la ville , le château de Carcassonne était également défendu par une grande barbacane C en avant du fossé. Une porte A’ bien défendue donnait entrée dans cette barbacane; le pont C communiquait à la porte principale O. De vastes portiques N étaient destinés à loger une garnison temporaire en cas de siège. Quant à la garnison ordinaire, elle logeait du côté de l’Aude, dans des bâtiments à trois étages Q, P. Sur le portique N , côté sud, était une vaste salle d’armes, percée de meurtrières du côté du fossé et prenant ses jours dans la cour M. RR étaient les donjons, le plus grand séparé des constructions voisines par un isolement et ne pouvant communiquer avec les autres bâtiments que par des ponts de bois qu’on enlevait facilement. Ainsi, le château pris, les restes de la garnison pouvaient encore se réfugier dans cette énorme tour complètement fermée et tenir quelque temps. En S est une immense tour de guet qui domine toute la ville et ses environs; elle contenait seulement un escalier de bois. Les tours X, Y, la porte 0 et les courtines intermédiaires sont du xif siècle, ainsi que la tour de guet et les soubassements des bâtiments du côté de la barbacane. Ces constructions furent complétées et restaurées sous saint Louis. La grosse barbacane de l’Aude avait deux étages de meurtrières et un chemin de ronde supérieur crénelé et pouvant être muni
VJ ARCHITECTURE MILITAIRE
de / lourds 1 Voici (13) une vue cavalière de ce château et de sa barbacane, qui viendra compléter la description que nous venons d’en faire; avec le plan (fig. 12) il est facile de retrouver la position de chaque partie de la défense. Nous avons supposé les fortifications armées en guerre, et munies de leurs défenses de bois, bretèches, hourds, et de leurs palissades avancées.
Mais il est nécessaire, avant d’aller plus avant, de faire connaître ce que c’étaient que ces liourds, et les motifs qui les avaient fait adopter dès le xi Ie siècle.
On avait reconnu le danger des défenses de bois an ras du sol, l’assaillant y mettait facilement le feu; et du temps de saint Louis on remplaçait déjà les lices et barba canes de bois, si fréquemment employées dans le siècle précédent, par des enceintes extérieures et des barbacanes en maçonnerie. Cependant on ne renonçait pas aux défenses de charpentes, on se contentait de les placer assez haut pour rendre leur combustion par des projectiles incendiaires difficile sinon impossible. Alors comme aujourd’hui (et les fortifications de la cité de Carcassonne nous en donnent un exemple), lorsqu’on voulait de bonnes défenses, on avait le soin de conserver partout au-dessus du sol servant d’assiette au pied des murs et tours, un minimum de hauteur, afin de les mettre également à l’abri des escalades sur tout leur développement. Ce minimum de hauteur n’est pas le même pour les deux enceintes extérieure et intérieure : les courtines de la première défense sont maintenues à 10 mètres environ du fond du fossé ou de la crête de l’escarpement au sol des hourds, tandis que les courtines de la seconde enceinte ont, du sol des lices au sol des hourds, 1 4 mètres au moins. Le terrain servant d’assiette aux deux enceintes n’étant pas sur un plan horizontal, mais présentant des différences de niveau considérable, les remparts se conforment aux mouvements du sol, et les hourds suivent l’inclinaison du chemin de ronde. Il y avait donc alors
1 Ho uni, hou ,r, hourt ; ouvrage en bois que l’on plaçait, en temps de siège , au sommet des tours et courtines afin de battre leur pied.
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des données, des règles, des formules pour Y architecture mili-
taire, comme il en existait pour l’architecture religieuse ou civile.
Avec le système de créneaux et d’archères ou meurtrières pratiquées dans les parapets en pierre, on ne pouvait empêcher des assaillants nombreux et hardis, protégés par des chats recouverts de peaux ou de matelas, de saper le pied des tours ou courtines, puisque par les meurtrières, malgré l’inclinaison de leur coupe, il est impossible de voir le pied des fortifications, et par les créneaux, à moins de sortir la moitié du corps, on ne pouvait non plus viser un objet placé en bas de la muraille. Tl fallait donc établir des, galeries saillantes, bien munies de défenses, et permettant à un grand nombre d’assiégés de battre le pied des murailles ou des tours par une grêle de pierres et de projectiles de toute nature. Soit (14) une courtine couronnée de créneaux et d’archères, l’homme placé en A ne peut voir le pionnier B qu’à la condition d’avancer la tête en dehors des créneaux; mais alors il se démasque complètement, et toutes fois que des pionniers étaient attachés au pied d’une muraille on avait le soin de protéger leur travail en envoyant des volées de flèches ou de carreaux aux parapets lorsque les assiégés se laissaient voir. En temps de siège, dès le xn' siècle ', on garnissait les parapets de hourds C afin de commander complètement le pied des murs au moyen d’un mâchicoulis continuD. Non-seulement les hourds remplissaient parfaitement cet objet, mais ils laissaient les défenseurs libres dans leurs mouvements, l’approvisionnement des projectiles et la circulation se faisant en dedans du parapet en E. D’ailleurs si ces hourds étaient garnis, outre le mâchicoulis continu, de meurtrières, les archères pratiquées dans la construction de pierre restaient démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux archers o.u arbalétriers postés en dedans du parapet de lancer des traits sur les assaillants. Avec ce système, la défense était aussi active que pos-
1 Le château de la cité de Carcassonne est du commencement du xnc siècle, et toutes ses tours et courtines étaient bien munies de hourds qui devaient être très saillants, d’après les précautions prises pour ernpêoher la bascule des bois des planchers.
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sible, et le manque de projectiles devait seul laisser quelque répit aux assiégeants. On ne doit donc pas s’étonner si dans quelques sièges mémorables, après une défense prolongée, les
assiégés en étaient réduits à découvrir leurs maisons, à démolir les murs de jardins, enlever les cailloux des rues, pour garnir les hourds de projectiles et forcer les assaillants à s’éloigner du pied des fortifications. Ces hourds se posaient promptement et facilement; on les retirait en temps de paix. Nous donnons ici
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les travaux d’approche d’une courtine Hanquée <1(
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tours avec fossé plein d’eau, afin de rendre intelligibles les divers moyens de défense et d’attaque dont nous avons parlé ci-dessus. Sur le premier plan est un chat A ; il sert à combler le fossé et s’avance vers le pied de la muraille sur les amas de fascines et de matériaux de toutes sortes que les assaillants jettent sans cesse par son ouverture antérieure; un plancher en bois qui s’établit au fur et à mesure que s’avance le chat permet de le faire rouler sans craindre de le voir s’embourber. Cet engin est mû soit par des rouleaux à l’intérieur au moyen de leviers, soit par des cordes et des' poulies de renvoi B. Outre l’auvent qui est placé à la tête du chat, des palissades et des mantelets mobiles protègent les travailleurs. Le chat est garni de peaux fraîches pour le préserver des matières inflammables qui peuvent être lancées par les assiégés. Les assaillants, avant de faire avancer le chat contre la courtine pour pouvoir saper sa base, ont détruit les hourds de cette courtine au moyen de projectiles lancés par des machines de jet. Plus loin, en C, est un grand trébuchet ; il bat les hourds de la seconde courtine. Ce trébuchet est bandé , un homme met la fronde avec sa pierre en place. Une palissade haute protège l’engin. A côté , des arbalétriers postés derrière des mantelets roulants visent les assiégés (pii se démasquent. Au delà, en E, est un beffroi muni de son pont mobile, garni de peaux fraîches; il s’avance sur un plancher de madriers au fur et à mesure que les assaillants, protégés par des palissades, comblent le fossé; il est mû comme le chat par des câbles et des poulies de renvoi. Au delà encore est une batterie de deux trébuchets qui lancent des barils pleins de matières incendiaires contre les hourds des courtines. Dans la ville, sur une grosse tour carrée terminée en plate-forme, les assiégés ont monté un trébuchet qui bat le beffroi des assaillants. Derrière les murs un autre trébuchet masqué par les courtines lance des projectiles contre les engins des assaillants. Tant que les machines de l’armée ennemie ne sont pas arrivées au pied des murs, le rôle de l’assiégé est à peu près passif; il se contente, par les archères de ses hourds, d’envoyer force carreaux
et sagettes. S'il est. nombreux, hardi, la nuit il pourra tenter
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d’incendier le beffroi, les palissades et machines, en sortant par quelque poterne éloignée du point d’attaque ; mais s’il est timide ou démoralisé, s’il ne peut disposer d’une troupe audacieuse et dévouée, au point du jour son fossé sera comblé, le plancher de madriers légèrement incliné vers la courtine permettra au beffroi de s’avancer rapidement par son propre poids, les assaillants n’auront qu’à le maintenir. Sur les débris des hourds mis en pièces par les pierres lancées par les trébuchets, le pont mobile du beffroi s’abattra tout à coup, et une troupe nombreuse de chevaliers et de soldats d’élite se précipitera sur le chemin
de chacune d’elles , car au
de ronde de la courtine (16).
Mais cette catastrophe est prévue : si la garnison est fidèle, en abandonnant la courtine prise , elle se renferme dans les tours qui l’interrompent d’espace en espace (17) 1 ; elle peut se rallier, enfiler le chemin de ronde et le couvrir de projectiles , faire par les deux portes A et B une brusque sortie pendant que l’assaillant cherche à descendre dans la ville, et avant qu’il soit trop nombreux , le culbuter, s’emparer du beffroi et l’incendier.
Si la garnison forcée ne peut tenter ce coup hardi, elle se barricade dans les tours, et l’assaillant doit faire le siège besoin chaque tour peut faire un
1 L’exemple que nous donnons ici est. tiré de l’enceinte intérieure de la cité de Carcassonne, partie bâtie par Philippe le Hardi. Le plan des tours est pris au niveau de la courtine ; ce sont les tours dites de Daréja et Saint-Laurent, cùlé sud
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\ R C H I T E C T l y R E M I L I T A I R E petit tort séparé, indépendant ; beaucoup sont munies de puits, de fours et de caves pour conserver des provisions. Les portes (pii mettent les tours en communication avec les chemins de ronde sont étroites, bien ferrées, fermées à l’intérieur, et renforcées de barres de bois qui rentrent dans l’épaisseur de
la muraille, de sorte qu’en un instant le vantail peut être poussé et barricadé en tirant rapidement la barre de bois ( 1 7 bis).
On est frappé, lorsqu’on étudie le système défensif adopté du xn* au XVIe siècle , avec quel soiu on s’est mis en garde contre des surprises; toutes les précautions sont prises pour arrêter l’ennemi et l’embarrasser à chaque pas par des dispositions compliquées , par des détours impossibles à prévoir. Evidemment un siège avant l’invention des bouches à feu n’était réellement sérieux pour l’assiégé comme pour l’assaillant que quand on en était venu à se prendre, pour ainsi dire, corps à corps. Une garnison aguerrie luttait avec quelques chances de succès jusque dans ses dernières défenses. L’ennemi pouvait entrer dans la ville par escalade , ou par une brèche , sans que pour cela la garnison se rendît; alors, renfermée dans les tours qui , je le répète, sont autant de forts, elle résistait longtemps, épuisait les forces de l’ennemi, lui faisait perdre du monde à chaque attaque partielle; car il fallait briser un grand nombre de portes bien barricadées, se battre corps à corps sur des espaces étroits et embarrassés. Prenait-on le rez-de-chaussée d’une tour, les étages supérieurs conservaient encore des moyens puissants de défense. On voit que tout était calculé pour une lutte possible pied à pied. Les escaliers à vis qui donnaient accès aux divers étages des tours étaient facilement et promptement barricadés, de manière à rendre vains les efforts des assaillants pour monter
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d’un étage à un autre. Les bourgeois d’une ville eussent-ils voulu capituler, que la garnison pouvait se garder contre eux et leur interdire l’accès des tours et courtines. C’est un système de défiance adopté envers et contre tous.
C’est dans tous ces détails de la défense pied à pied qu’apparaît l’art de la fortification du xr au x\T siècle. C’est, en examinant avec soin , en étudiant scrupuleusement jusqu’aux moindres traces des obstacles défensifs de ces époques, que l’on comprend ces récits d’attaques gigantesques , que nous sommes trop disposés à taxer d’exagération. Devant ces moyens •le défense si bien prévus et combinés , on se figure sans peine ces travaux énormes des assiégeants , ces beffrois mobiles , ces contrevallations , boulevards ou bastilles, que l’on opposait à un assiégé ayant calculé toutes les chances de l’attaque, qui prenait souvent l’offensive, et n’était disposé à céder un point que pour se retirer dans un autre plus fort.
Aujourd’hui, grâce à l’artillerie, un général qui investit une place non secourue par une armée de campagne peut prévoir le jour et l’heure où cette place tombera. On annoncera d’avance le moment oii la brèche sera praticable, où les colonnes d’attaque entreront dans tel ouvrage. C’est une partie plus ou moins longue à jouer, que l’assiégeant est toujours sûr de gagner, si le matériel ne lui fait pas défaut, s’il a un corps d’armée proportionné à la force de la garnison et de bons officiers du génie. « Place attaquée , place prise, » dit le dicton français1.
1 Comme beaucoup d’autres, ce dicton n’est pas absolument vrai cependant, et bien des exemples viennent lui donner tort. Il est certain que, même aujourd’hui, une ]dace défendue par un commandant habile, ingénieux, et dont le coup-d’œil est prompt, peut tenir beaucoup plus longtemps que celle qui sera défendue par un homme routinier et qui ne trouvera pas dans son intelligence des ressources nouvelles à chaque phase de l’attaque. Peut-être, depuis que la guerre de siège est devenue une science, une sorte de formule, a-t-on fait trop bon marché de toutes ces ressources de détail qui étaient employées encore au xvic siècle. Il n’est pas douteux que les études archéologiques, qui ont eu sur les autres branches de l’architecture une si grande influence, réagiront également
ARCHITECTURE MILITAI HE
OC
Mais alors nul ne pouvait dire quand et comment une place devait tomber au pouvoir de l’assiégeant, si nombreux qu’il fût. Avec une garnison déterminée et bien approvisionnée, on pouvait prolonger un siège indéfiniment : aussi n’est-il pas rare de voir une bicoque résister, pendant des mois entiers, à une armée nombreuse et aguerrie. De là, souvent, cette audace et cette insolence du faible en face du fort et du puissant, cette habitude de la résistance individuelle qui faisait le fond du caractère de la féodalité, cette énergie qui a produit de si grandes choses au milieu de tant d’abus, qui a permis aux populations françaises et anglo-normandes de se relever après des revers terribles, et de fonder des nationalités fortement constituées, de trouver des ressources inconnues quand la fortune semble les abandonner.
Rien n’est plus propre à faire ressortir les différences profondes qui séparent les caractères des hommes de ces temps reculés de R esprit de notre époque, que d’établir une comparaison entre une ville ou un château fortifié aux XIIIe ou XIVe siècles et une place forte moderne. Dans cette dernière rien 11e frappe la vue, tout est en apparence uniforme, il est difficile de reconnaître un bastion entre tous. Un corps d’armée prend une ville , à peine si les assiégeants ont aperçu les défenseurs; ils n’ont vu devant eux pendant des semaines entières que des talus de terre et un peu de fumée. La brèche est praticable, on capitule; tout tombe le même jour; on a abattu un pan de mur, bouleversé un peu de terre, et la ville, les bastions qui n’ont même pas yu la fumée des canons, les magasins, arsenaux, tout est rendu. Le côté matériel de l'humanité y gagne, on évite ainsi des désastres immédiats, les fureurs et les excès qui suivent une prise de vive force; mais le sentiment de la responsabilité et de la
sur l’architecture militaire ; car. à notre avis j et notre opinion est partagée par des personnages compétents ). s’il n’y a , dans la forme de la fortification du moyen âge, rien qui soit, bon à prendre aujourd’hui, en face des moyens puissants de l 'artillerie, il n’en est pas de même dans son esprit et dans son principe.
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résistance individuelle se perd, le caractère énergique des nationalités s’affaiblit. 11 y a quelque cent ans les choses se passaient bien différemment. Si une garnison était fidèle, aguerrie, il fallait, pour ainsi dire, faire capituler chaque tour, traiter avec chaque capitaine, s’il lui plaisait de défendre pied à pied le poste qui lui était confié. Tout du moins était disposé pour que les choses dussent se passer ainsi. On s’habituait à ne compter que sur soi et sur les siens, et Ton se défendait envers et contre tous. Aussi (car on peut conclure du petit au grand) ne suffisait-il pas alors de prendre la capitale d’un pays pour que le pays fût à vous. Ce sont des temps de barbarie si Ton veut, mais d’une barbarie pleine d’énergie et de ressources. L’étude de ces grands monuments militaires du moyen âge n’est donc pas seulement curieuse , elle fait connaître des mœurs dans lesquelles l’esprit national ne pourrait que gagner à se retremper.
Nous voyons au commencement du xnp siècle les habitants de Toulouse avec quelques seigneurs et leurs chevaliers, dans une ville mal fermée , tenir en échec l’armée du puissant comte de Montfort et la forcer de lever le siège. Bien mieux encore que les villes , les grands vassaux , renfermés dans leurs châteaux, croyaient-ils pouvoir résister non-seulement à leurs rivaux, mais au suzerain et à ses armées. « Le caractère propre, général de la féodalité, dit M. Guizot, c’est le démembrement du peuple et du pouvoir eu une multitude de petits peuples et de petits souverains ; l’absence de toute nation générale , de tout gouvernement central.... Sous quels ennemis a succombé la féodalité ? qui Ta combattue en France? Deux forces : la royauté, d’une part; les communes, de l’autre. Parla royauté s’est formé en France un gouvernement central ; par les communes s’est, formée une nation générale, qui est venue se grouper autour du gouvernement central1. » Le développement du système féodal est donc limité entre les xe et XIVe siècles. C’est alors que la féodalité élève ses forteresses les plus importantes, qu’elle fait, pen-
1 Histoire (h la civilisation cri France . par M. Guizot. 2e part... 1™ leçon.
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<lant ses luttes de seigneur à seigneur, l’éducation militaire des peuples occidentaux. « Avec le xivc siècle, ajoute l’illustre historien , les guerres changent de caractère. Alors commencent les guerres étrangères, non plus de vassal à suzerain ou de vassal à vassal, mais de peuple à peuple, de gouvernement à gouvernement. A l’avénement de Philippe de Valois, éclatent les grandes guerres des Français contre les Anglais, les prétentions des rois d’Angleterre , non sur tel ou tel fief, mais sur le pays et le trône de France ; et elles se prolongent jusqu’à Louis XI. 11 ne s’agit plus alors de guerres féodales , mais de guerres nationales ; preuve certaine que l’époque féodale s’arrête à ces limites, qu’une autre société a déjà commencé. » Mais sans la féodalité, sans ces épreuves par lesquelles la nâtion avait dû passer sous son régime, la France eut-elle pu lutter, pendant plus d’un siècle, avec ses conquérants d’outre - Manche , combattre et vaincre à la fois les ennemis du dehors et ceux du dedans , conserver son esprit national et se retrouver constituée le lendemain de ces luttes? Quelque barbare et oppressif que paraisse aujourd’hui le système féodal , nous croyons cependant devoir lui rendre cet hommage. Nous lui devons nos forces les plus vivaces ; et les hommes qui , à la fin du siècle dernier, bouleversaient ses dernières ruines, n’eussent pas trouvé dans le pays cette énergie traditionnelle, si le pays n’eut pas été élevé à cette dure école. Peut-être est-il bon de 11e pas l’oublier.
Le château féodal ne prend son véritable caractère défensif que lorsqu’il est isolé, que lorsqu’il est éloigné des grandes villes riches et populeuses, et qu’il domine la petite ville, la bourgade ou le village. Alors il profite des dispositions du terrain avec grand soin, s’entoure de précipices, de fossés ou de cours d’eau. Quand il tient à ln grande ville, il en devient la citadelle, est obligé de subordonner ses défenses à celles des enceintes urbaines, de se placer au point d’où il peut rester maître du dedans et du dehors. Pour nous faire bien comprendre en peu de mots, on peut dire que le véritable château féodal, au point de vue de. l’art de la fortification, est celui qui, ayant d’abord choisi son assiette,
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voit peu à peu les habitations se grouper autour de lui. Autre chose est le château dont la construction, étant postérieure à celle de la ville, a dû subordonner son emplacement et ses dispositions à la situation et aux dispositions défensives de la cité. A Paris, le Louvre de Philippe-Auguste fut évidemment construit suivant ces dernières données. Jusqu’au règne de ce prince, les rois habitaient ordinairement le palais sis dans la cité. Mais lorsque la ville de Paris eut pris un assez grand développement, sur les deux rives, cette résidence centrale ne pouvait convenir à un souverain, et elle devenait nulle comme défense. Philippe- Auguste, en bâtissant le Louvre, posait une citadelle sur le point de la ville oii les attaques étaient le plus à craindre, où son redoutable rival Richard devait se présenter; il surveillait les deux rives de la Seine en aval de la cité, et commandait les marais et les champs qui , de ce point , s’étendaient jusqu’aux rampes de Chaillot, et jusqu’à Meudon. En entourant la ville de murailles, il avait le soin de laisser son nouveau château, sa citadelle, en dehors de leur enceinte, afin de conserver toute sa liberté de défense. On voit dans ce plan de Paris (18), comme nous l’avons dit plus haut, qu’outre le Louvre A, d’autres établissements fortifiés sont disséminés autour de l’enceinte; H est le château du Bois entouré de jardins, maison de plaisance du roi. En L est, l’hôtel des ducs de Bretagne. En G le palais du roi Robert et le monastère de Saint - Martin des Champs, entourés d’une enceinte fortifiée. En B le Temple, formant une citadelle séparée, avec ses murailles et son donjon. En G l’hôtel de Vauvert, bâti par le roi Robert, et entouré d’une enceinte * .
Plus tard , pendant la prison du roi Jean, il fallut reculer
1 Eu I était, la maison de Saint-Lazare. En K la maladrerie. En M et N les halles. En O le grand Châtelet qui défendait l’entrée de la cité au nord, en P le petit Châtelet qui gardait le Petit-Pont, au sud. En E Notre-Dame et l’évêché. En D l’ancien Palais. Eu F Sainte-Geneviève et le palais de Clovis, sur la montagne. ( Descript . de Paris, par N. de Fer. 1724. Diss. archéol. sur las anciennes enceintes de Paris, par Bonnardot, 1853.)
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ARCHITKCTUK K MILITAIRE
cette (-il ceinte. La ville s’étendant toujours, surtout du côté de-
là rive droite (19), le Louvre, le Temple se trouvèrent compris dans les nouveaux murs; mais des portes bien défendues, munies de barbacanes, purent tenir lieu de forts détachés, et du côté de l’est, Charles Y fit bâtir la bastille Saint-Antoine S, qui commandait les faubourgs et appuyait l’enceinte. Le palais des Tournelles R renforça encore cette partie de la ville, et d’ailleurs le Temple et le Louvre, conservant leurs enceintes, formaient, avec la Bastille comme autant de citadelles intérieures. Nous avons déjà dit que le système de fortifications du moyen âge ne se prêtait pas à des défenses étendues ; il perdait de sa puissance en occupant un trop grand périmètre, lorsqu’il n’était pas accompagné de ces forteresses avancées qui divisaient les forces des assiégeants et empêchaient les approches. Nous avons
Di; MOYEN AGE
vu à Carcassonne (tig. 11) nue ville d’une petite dimension bien défendue par l’art et la nature du terrain ; mais le château fait
partie de la cité, il n’en est que la citadelle, et n'a pas le caractère d’un château féodal, tandis qu’à Coucy, par exemple (20), bien que le château soit annexé à une ville, il en est complètement indépendant et conserve son caractère de château féodal. Ici la ville bâtie en C est entourée d’une assez forte enceinte; entre elle et le château B il existe une esplanade, sorte de place d’armes A, ne communiquant avec la ville que par la porte E, «pii se défend des deux côtés, mais surtout contre la ville. Le château, bâti sur le point culminant de la colline, domine des escarpements fort roides, et est séparé de la place d’armes par un large fossé D. Si la ville était prise, la place d’armes et ensuite le château servaient de refuges assurés à la garnison.
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