A K ( : H I T E C T U RE M I L I T AIR E
C était dans l’espace A qu’étaient disposés les écuries, les comuiuns, et les logements de la garnison tant qu’elle n’était pas obligée de se retirer dans l’enceinte du château ; des poternes percées dans les courtines de la place d’armes permettaient de
gis, Boussac, Orange, Hyères, Loches, Chauvigny en Poitou, etc. Dans cette dernière cité trois châteaux dominaient la ville à la. lin du XIVe siècle, tous trois bâtis sur une colline voisine, et étant indépendants les uns des autres. Ces cités, dans lesquelles les défenses étaient ainsi divisées, passaient avec raison pour être très-fortes; souvent des armées ennemies, après s’être emparées des fortifications urbaines, devaient renoncer à. faire le siège du château, et, poursuivant leurs conquêtes, laissaient sans pouvoir les entamer des garnisons qui le lendemain de leur départ reprenaient la ville et inquiétaient leurs derrières. Certes, si la féodalité eût été unie, aucun système n’était plus propre à arrêter les progrès d’une invasion que ce morcellement de la défense, et cela explique même l’incroyable facilité avec laquelle se perdaient alors des conquêtes de province; car il était impossible d’assurer comme aujourd’hui les résultats d’une campagne par la centralisation du pouvoir militaire et par une discipline absolue. Si le pays conquis était divisé en une quantité de seigneuries, qui se défendaient cha-
faire des sorties, ou de recevoir des secours du dehors, si les ennemis tenaient la ville, et n’étaient pas en nombre suffisant pour garder la cité et bloquer le château. Beaucoup de villes présentaient des dispositions défensives analogues à celles-ci, Cuise, Château- Thierry, Châtillon-sur-Seine , Falaise, Meulan, Dieppe, Saumur, Bourbon-l’Archambaut , Montfort-l’Amaury , Montai-
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cune pour leur compte plutôt encore que pour garder la foi jurée au suzerain , les armées étaient composées de vassaux qui ne devaient, d’après le droit féodal, que quarante ou soixante jours de campagne, après lesquels chacun retournait chez soi, lorsque le suzerain ne pouvait prendre ses troupes à solde. Sous ce rapport, dès la fin du xm* siècle la monarchie anglaise avait acquis une grande supériorité sur la monarchie française. La féodalité anglo-normande formait un faisceau plus uni que la féodalité française; elle l’avait prouvé en se faisant octroyer la grande charte, et était pat suite de cet accord intimement liée au suzerain. Cette forme de gouvernement, relativement libérale, avait amené l’aristocratie anglaise à introduire dans ses armées des troupes de gens de pied pris dans les villes, qui étaient déjà disciplinés, habiles à tirer de l’arc, et qui déterminèrent le gain de presque toutes les funestes batailles du xive siècle, Créc.y, Poitiers, etc. Le même sentiment de défiance <[ui faisait que le seigneur féodal français isolait son château de la ville ] dacée sous sa protection, ne lui permettait pas de livrer des armes aux bourgeois, de les familiariser avec les exercices militaires; il comptait sur ses hommes, sur la bonté de son cheval et de son armure, sur son courage surtout, et méprisait le fantassin qu’il n’employait en campagne que pour faire nombre, le comptant d’ailleurs pour rien au moment de l’action. Cet esprit qui fut si fatal à la France à l’époque des guerres avec les Anglais, et qui fut cause de la perte des armées françaises dans maintes batailles rangées pendant le xiv* siècle, malgré la supériorité incontestable de la gendarmerie féodale de ce pays, était essentiellement favorable au développement de l’architecture militaire; et, en effet-, nulle part en Occident, on ne rencontre de plus nombreuses , de plus complètes et plus belles fortifications féodales, pendant les xme et xivc siècles, qu’en France'. C’est dans les châteaux féodaux surtout qu’il faut
1 Le nombre des châteaux qui couvraient le sol de la France, surtout sur les frontières des provinces, est incalculable. Il n’était guère de village, de bourgade ou de petite ville qui n’en possédât au moins un, sans
A RC HI T E C T U RE MILITAIR E
étudier lus dispositions militaires : c’est là qu’elles se développent dn xir au xiv" siècle avec un luxe de ])récautions, une puissance de moyens extraordinaires.
Nous avons distingué déjà les châteaux servant de refuges, de citadelles aux garnisons des villes, se reliant aux enceintes urbaines, des châteaux isolés dominant des villages, des bourgades et des petites villes ouvertes, ou commandant leurs défenses, et ne s’y rattachant que par des ouvrages intermédiaires. Parmi ces châteaux, il en était de plusieurs sortes : les uns se composaient d'un simple donjon entouré d’une enceinte et de quelques logements, d’autres comprenaient de vastes espaces enclos de fortes murailles, des réduits isolés, un ou plusieurs donjons ; placés sur des routes, sur le bord des fleuves, ils pouvaient intercepter les communications, et formaient ainsi des places fortes , vastes et d’une grande importance sous le point de vue militaire, exigeant pour les bloquer une armée nombreuse, pour les prendre un attirail de siège considérable et un temps fort long. Le Château-Gaillard, aux Andelys, était de ce nombre. Bâti par Richard Cœur-de-Lion, après que ce prince eut reconnu la faute qu’il avait faite, par le traité d’Issoudun, en laissant à Philippe- Auguste le Vexiu et la ville de
compter les châteaux isolés, les postes et les tours qui, de distance en distance, se rencontraient sur les cours des rivières, dans les vallées servant de passages, et dans les marches. Dès les premiers temps de l’organisation féodale, les seigneurs, les villes, les évêques, les abbés avaient dû dans maintes circonstances recourir à l’autorité suzeraine des rois de France pour interdire la construction de nouveaux châteaux préjudiciables à leurs intérêts et à « ceux de la patrie. » (Les Olim. ) D’un autre côté, malgré la défense de ses vassaux, le roi de France, par acte du parlement, autorisait la construction de châteaux forts, afin d’amoindrir la puissance presque rivale de ses grands vassaux. « Cùm abbas et conventus Dalo- « nensis associassent dominum regem ad quemdam locum qui dicitur Tauriaeus, pro quadam bastida ibidem construenda, et dominus Ga.rnerius de Cast.ro-Novo, miles, et vicecomes Turenne se opponerent, et dicerunt dictam bastidam absque eorum prejudicio non posse fieri. Auditis eorum contradicionibus et racionibus, pronunciatum fuit quod dicta bastida ibidem fieret et remaneret. ( Les Olim, édit, du min. de rinstr. publ Philippe III, 127S), I IL p 1 17. )
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Gisors , ce château conserve encore , malgré son état de ruine , l’empreinte du génie militaire du roi anglo-normand. Mauvais politique, Richard était un homme de guerre consommé, et il était dans la nature de son esprit de réparer ses fautes d’homme d’état à force de courage et de persévérance. A notre sens , le Château-Gaillard des Andelys dévoile une partie des talents de Richard. On est trop disposé à croire que cet illustre prince n’était qu’un batailleur brave jusqu’à la témérité; ce n’est pas seulement avec les qualités d’un bon soldat, payant largement de sa personne , qu’on acquiert dans l’histoire une aussi grande place. Pour son temps Richard était un héros d’une bravoure à toute épreuve; c’était encore un habile capitaine, un ingénieur plein de ressources , expérimenté , possédant la pratique de son art , capable de devancer son siècle , et ne se soumettant pas à la routine. Grâce à l’excellent travail de M. A. Deville sur le Château-Gaillard1, chacun peut se rendre un compte exact des circonstances qui déterminèrent la construction de cette forteresse, la clé de la Normandie, place frontière capable d’arrêter longtemps les envahissements du roi Français. La rive droite de la Seine étant en la possession de Philippe- Auguste jusqu’aux Andelys, une armée française pouvait, en une journée, se trouver au cœur de la Normandie et menacer Rouen. S’apercevant trop tard de ce danger, Richard voulut eu garantir sa province du continent. Avec ce coup d’œil qui appartient aux hommes de génie, il choisit l’assiette de la forteresse destinée à couvrir la capitale normande, et une fois son projet arrêté, il en poursuivit l’exécution avec une ténacité et une volonté telles qu’il brisa tous les obstacles opposés à son entreprise, et qu’en un an, non-seulement la forteresse fut bâtie, mais encore un système complet d’ouvrages défensifs fut appliqué avec un rare talent, sur les rives de la Seine, au point où ce fleuve peut couvrir Rouen. 11 est rare de trouver à cette époque de ces larges dispositions qui
' Hist. du Château-Gaillard et du siège qu’il soutint contre Philippe- Auguste, en 1203 et 1204, par A. Deville. Rouen, 1849.