CHAPITRE VI
DE LA' SANTK.
La santé suit la modération, l'insouciance et la gaieté. L'éternelle sagesse a voulu que les émotions qui troublent nos jours fussent propres à les abréger; et que celles qui les rendent heureux fussent encore celle? qui les prolongent.
Cependant,. si la nature pouvait être injuste, je l'aurais accusée quelquefois de punir avec trop de sévérité les erreurs de l'inexpérience. Il en est de la vie comme de tous les biens, on les dissipe tant qu'on les croit inépuisables.
J'ai vu des jeunes gens d'un bon cœur et d'un esprit aimable, emportés par la fougue de l'âge, fiers de se croire disciples d'Épicure, essayer de compter tous leurs instans par des plaisirs. Prodigues delà vie, souvent ils répé-
taient qu'ils la voulaient courte et bonne *. Jeune aussi, je trouvais séduisante cette espèce d'audace, cette insouciance absolue de l'avenir. Je les ai vus, avant trente ans, sur le lit de souffrances qu'ils ne devaient plus quitter, -rappeler un reste de courage pour parler de leurs fautes, tendre à leurs amis une main défaillante, leur jeter un regard douloureux, soupirer et s'éteindre.
Aux erreurs de la jeunesse succèdent celles de l'âge mûr. L'ambition, la cupidité, la haine, usent la vie. Les orages qui bouleversent les facultés morales détruisent les forces physiques ; et toute passion vicieuse est un poison brûlant.
Quelle autre source de maux que ces inquiétudes, ces soucis puérils, qui troublent la plupart des hommes ! De petits intérêts les occupent, de vains débats les agitent ; ils veillent pour des futilités, et des chimères les désolent.
Les émotions douces entretiennent la vie, et produisent sur elle l'effet d'un souffle léger sur
* Ce mot était celui d'une des femmes les plus spirituelles de la cour du Régent. L'infortunée fut servie h souhait.
la flamme. Des pensées habituellement élevées, toujours sereines, et quelquefois rêveuses, donnent à l'âme la gaieté pure et vraie. Elle est parmi nous le trésor le plus rare ; et je conçois ce paradoxe, que les trois quarts des hommes meurent de chagrina
Un médecin allemand a publié, sur Tart de prolonger la vie, un ouvrage rempli d'observations intéressantes. « Les philosophes, dit-il, c< jouissent d'un doux loisir. Leurs pensées, « presque toujours étrangères aux intérêts vul- « gaires, n'ont rien de commun avec ces idées V affligeantes dont les autres hommes sont perce pétuellement agités et rongés; elles sont « agréables par leur variétéj parleur vague lice berté, et quelquefois par leur frivolité même. c( Us disposent de leur temps, livrés à des trace vaux de leur choix, à des occupations de leur c< goût. Souvent, ils sont entourés de jeunes c< gens dont la vivacité naturelle se communic( que, et vient en quelque sorte les rajeunir. « Toutefois il est, par rapport à la durée de la
^ C'était l'opinion du médecin Élie de la Poterie^ frère d*Ëlie de Beaumont.
a vie, une distinction à faire entre les différence tes espèces de philosophies. Celles qui dirice gent l'âme vers des contemplations sublimes, « fussent-elles un peu superstitieuses, comme « celles de Pythagore et de Platon, sont les plus a salutaires. . . Je placerais ensuite celles dont a rétude, embrassant la nature, donne des idées c< grandes, élevées, sur l'infini, sur les astres, a sur les merveilles de l'univers, sur les vertus « héroïques, et sur d'autres sujets de ce genre : c< telles étaient celles de Démocrite, de Philoce laûs, de Xénophane, des Stoïciens et des ance ciens Astronomes. Je dois citer encore celles ce qui, moins profondes, au lieu d'exiger des ce recherches difficiles, semblent destinées seuce lement à plaire à l'esprit, et dont les sectace teurs, s' éloignant peu des opinions vulgaires, ce se contentaient de soutenir paisiblement le ce pour et le contre : telle était la philosophie « de Gaméade et des Académiciens, auxquels ce on peut joindre les Grammairiens et les Rhéce teurs. Mais celles qui ne roulent que sur de ce pénibles subtilités, qui sont affirmatives, dogce matiques, tranchantes, qui contournent tous ce les faits et toutes les opinions, pour les rame-
ce ner et les ajuster à certains principes fixes, a et à certaines mesures invariables; enfin, qui a sont épineuses et arides, étroites et contenc< tieuses ; celles-là sont funestes, et ne peuvent « qu'abréger la vie de ceux qui les cultivent : « de ce genre étaient la philosophie des Péri- « patéticiens et celle des Scolastiques ^ »
Les passions tumultueuses et les soucis rongeurs sont deux sources de maux que la sagesse éloigne. Une autre encore est cette faiblesse d'esprit qui rend débiles ,' souffrans , ceux qu'elle inquiète sur leur santé. En s'imaginant qu'on est malade, on le devient ; et la persuasion qu'on ne le sera point est un puissant préservatif.
J'ignore où s'arrête l'influence du moral sur le physique ; elle est évidemment prodigieuse. Un commerçait reçoit de l'Inde une lettre qui lui annonce la perte de sa fortune; sa tête s'exalte, s'égare, ses jours sont en danger : nulle contagion n'a cependant atteint ce malheureux ; sa pensée a détruit ses forces en un instant. On a vu des hommes, d'un esprit faible
' De l'Art de prolonger la vie, par Huffeland.
SUR L'ART D'ÊTRE HEUREUX. iol
et borné, tomber malades, parce qu'on r'était fait un jeu cruel de leur persuader qu'ils avaient les symptômes d'une maladie grave. Puisque l'imagination peut bouleverser nos forces physiques, pourquoi ne pourrait-elle, dans certains cas, les rétablir? Beaucoup de faits prouvent qu'on peut en un instant recouvrer des facultés perdues dès longtemps, si une cause puissante vient opérer une révolution salutaire. Pendant le siège de Lyon, lorsque des bombes tombèrent sur l'hôpital, des' paralytiques épouvantés se levèrent et s'enfuirent.
Le magnétisme fut, comme l'a dit Bailly, une grande expérience sur le pouvoir de l'imagination. Au moment de sa première vogue, tandis que les uns le regardaient comme un spécifique universel, et que d'autres le croyaient sans effet, de bons esprits l'appréciaient avec justesse. Je citerai ce fragment du rapport des commissaires de l'Académie des sciences :
c( Nous avons cherché, disent-ils, à connaître « la présence du fluide magnétique ; mais ce « fluide échappe h tous les sens. On nous a dé- « claré que son action sur les corps animés était a la seule preuve que l'on pût administrer de
iS8 ESSAI
« son existence. Les expériences que nous avons « faites sur nous-mêmes nous ont fait connaître « que, dès qu'on détourne son attention, il n'y « a plus aucun effet. Les épreuves faites sur les c( malades nous ont appris que l'enfance, qui « n'est pas susceptible de prévention, n'éprouve « rien ; que l'aliénation d'esprit s'oppose à l'ac- « tion du magnétisme, même dans un état ha- (c bituel do mobilité des nerfs, où cette action « devrait être plus sensible. Les effets qu'on « attribue à un fluide que rien ne manifeste w n'ont lieu que lorsque l'imagination est averc< tie et peut être frappée ; l'imagination sem- « ble donc en être le principe. Il faut voir si on « reproduira ces effets par le pouvoir de l'ima- « gination seule : nous l'avons tenté, et nous « avons pleinement réussi. Sans toucher, et « sans employer aucun signe, les sujets qui ont « cru être magnétisés ont senti de la douleur, « de la chaleur, et une chaleur très-grande.
« Sur des sujets doués de nerfs plus mobiles, « nous avons produit des convulsions, et ce « qu'on appelle des crises. Nous avons vu l'ima- « gination exaltée devenue assez puissante pour « faire perdre en un instant la parole. Nous
c< avons en même temps prouvé la nullité du « magnétisme, en le mettant en opposition avec « l'imagination. Le magnétisme seul, employé « pendant trente minutes, n'a rien produit; « et aussitôt l'imagination mise en action a « produit sur la même personne, avec les mê- « mes moyens, dans des circonstances absoluce ment semblables, une convulsion très-forte a et très-bien caractérisée. Enfin, pour comcc pléter la démonstration, pour achever le « tableau des effets de l'imagination, égalece ment capables d'agiter et de calmer, nous « avons fait cesser la convulsion par le même ce charme qui l'avait produite, par le pouvoir de a l'imagination.
c< Ce que nous avons appris, ou du moins ce c( qui nous a été confirmé d'une manière décc monstrative et évidente par l'examen des proc< cédés du magnétisme, c'est que l'homme peut c< agir sur l'homme à tout moment, et presc< que à volonté, en frappant son imagination; c< c'est que les gestes et les signes les plus simo pies peuvent avoir les plus puissans effets, ce c'est que l'action que l'homme a sur l'imagicc nation peut être réduite en art, et conduite
c( par une méthode sur des sujets qui ont la a foi\ »
Jamais ces vérités n'avaient acquis autant d'évidence ; mais on savait que des guérisons peuvent être produites par le seul secours de l'imagination. Ambroise Paré, Boerhaave, et un grand nombre d'autres médecins, en ont cité des exemples '.
Il est digne de l'attention des moralistes et des physiologistes d'examiner jusqu'à quel point on pourrait obtenir des effets salutaires en excitant l'imagination. Mais, peut-être, aurait-on bientôt à craindre un art périlleux, cette faculté mobile et vive ne se laissant jamais plus facilement émouvoir que lorsqu'on a recours aux prestiges du charlatanisme et de la superstition.
Nous possédons une autre faculté qui s'exerce sans danger, et dont la puissance est capable aussi d'opérer des prodiges. L'éducation ren-
*i Exposé des expériences qui ont été faites pour V examen du Magnétisme animal.
* Ambroise Paré procura des sueurs abondantes à un malade en lui faisant croire qu'une drogue fort innocente qu'il lui avait donnée était un sudorifique violent.
SUR L'ART D'ÊTRE HEUREUX. iM
danl lâches là plupart des hommes, ils ignorent ce que peut une volonté forte ; elle peut nous garantir de beaucoup de maladies et hâter la giiérison de celles qui nous atteignent.
Dans les épidémies, les médecins qu'effraie le danger sont presque toujours les premiers qui succombent. La crainte nous plonge dans un état de faiblesse qui nous rend plus susceptibles de recevoir les impressions funestes, tandis que la force du moral, se communiquant au physique, l'aide à repousser la contagion.
Des hommes, dont les noms paraîtraient d'un grand poids, si j'osais les citer, attribuent leurs guérisons, dans des maladies désespérées, au courage qui leur restait encore, aux efforts qu'ils ont faits pour retenir un souffle prêt à leur échapper, et pour se rattacher en quelque sorte à la vie ^
Pechlin, Barthès*, pensent que l'extrême désir de revoir une personne aimée peut retarder la mort. Cette idée est ravissante pour m6i ! Je sens avec quelle ardeur on peut souhaiter de
* Un d'eux disait plaisamment : Je sefais mort tout comme un autre j si je lavais voulu.
* Voyez Nouveaux Éléments de la science de Vkomme,
vivre encore un jour, une heure, pour revoir un être chéri. La flamme de Tamour vient alimenter celle de la vie, la remplacer pour ainsi dire; le dernier vœu se réalise, et le plaisir consume une existence qui n'était prolongée que pour lui.
Ai-je besoin de dire qu'une volonté forte de guérir n'a point de rapport avec ce désir craintif que la plupart des malades éprouvent ? Produit par la faiblesse, il accroît l'inquiétude, aggrave le danger; et l'indifférence lui serait préférable.
Certes, vous ne parviendrez pas plus à donner une volonté forte aux hommes qui vous entourent que vous ne réussirez à rendre leurs opinions sages ou leurs mœurs sévères : mais, si l'éducation nous pénétrait des avantages de la force d'âme, si dès l'enfance nous étions convaincus de son pouvoir, une volonté forte de guérir se confondrait avec le désir de vivre \
La médecine est encore si conjecturale, que la plus salutaire est, à mon avis, celle qui ne
* Mais, dit-(»n, il est un instant où la volonté succombe. Eh ! pensiez-vous que je venais enseigner à ne pas mourir? Tel secours n*est pas d'une utilité absolue, donc il est inutile ; tel
contrarie pas physiquement la nature, et qui la seconde par des moyens moraux. Peut-être même serait-il à désirer qu'on n'eût point l'ambition d'obtenir un jour des succès plus complets. Je veux crpire (jue la médecine sera, dans quelques siècles, illustrée par d'étonnans progrès : mais, combien il faudra d'expériences ! et, pauvres humains, qui fera les frais de ces expériences ?
Indocile à l'opinion générale, j'estime beaucoup les médecins et fort peu la médecine. Le corps des médecins est celui où l'on trouve le plus d'hommes d'un esprit solide, d'une érudition variée, et, quoi qu'en disent les mauvais plaisans, de vrais amis de l'humanité. Mais on fait d'admirables raisonnemens sur les progrès futurs de leur science, et je vois qu'elle varie perpétuellement de principes sans jamais changer de résultat. Le système de Boerhaave est aujourd'hui rejeté : pense-t-on que, dans la pratique, ce docteur était plus malheureux que ne le sont nos professeurs ? Parmi les médecins
principe est impraticable dans telle circonstance, donc ses avantages sont illusoires : je ne puis trouver très*-concluante cette manière d'argumenter.
qu'on peut actuellement consulter à Paris *, il en est un qui purge à fortes doses, un autre qui s'obstine à saigner largement, un troisième qui dit : « Il faut attendre. » Chacun d'eux doit trouver effrayans les systèmes de ses confrères; et je ne crois pas cependant qu'à la fin de Tannée un d'eux ait à se faire plus de reproches que les autres ^
Alors même que l'agitation et la crainte n'auraient pas le funeste effet de nous rendre plus accessibles aux maladies, encore faudrait-il les bannir : la peur nous fait anticiper sur l'agonie. S'il pouvait exister une cause raisonnable
» Écrit en 18H.
* Les faits de ce genre doivent disposer beaucoup, de personnes à penser qu'il serait au moins aussi prudent de se confier à la nature qu'à la médecine. Mais les médecins apportent mi remède efiicace, Tespérance ; ce n^est pas le physique, c^est le moral qui a besoin de leurs secours. Aussi leurs plus gais antagonistes changent-ils presque tous de résolution dès qu'ils é;)roîivcnt (juelqucs douleure ; semblables a ces enfants qui le jour sont de petits héros, et que leur courage abandonne aussitôt (ju'il fait nuit.
On voit, cependant, quelques incrédules en médecine rester lidèles à leurs principes. L'ancien acteur Caillot a essuyé plusieurs maladies graves sans jamais vouloir appeler de médecin ; et l'on est forcé d'avouer qu'à soixante-douze ou quinze ans il conserve la santé et l'aniabilitc de la jeunesse.
d'inquiétudes continuelles, ce serait sans doute une frêle constitution : mais combien d'hommes d'une faible santé survivent à ceux dont le tempérament était le plus robuste? Les calculs sur la durée de la vie sont tellement incertains, que nous pouvons toujours les faire en notre faveur.
Pour celui qui cultive une douce philosophie, la vieillesse môme n'est point un sujet d'alarmes. Tous les hommes sont à peu près du même âge ; à quatre-vingts ans, on est^^aussilsùr qu'à seize ans de voir encore le lendemain.
En général, on n'a point pour ceux qui souffrent les soins que leur situation devrait inspirer. On les aborde avec une figure triste, on est plus empressé de leur montrer qu'on s'afflige que de chercher à les distraire : aux questions multipliées qu'on leur fait sur leur santé, il semble qu'on ait peur de leur laisser oublier qu'ils sont malades.
De tous les sujets de conversations, mes douleurs sont le moins intéressant qu'on puisse trouver pour moi. Je ne veux pa[s que les personnes qui m'entourent s'occupent des apprêts de mon deuil, ni qu'en me parlant elles aient
l'air de me demander l'heure de mon enterrement.
Eloignons les soins importuns, pour vivre en paix et pour mourir tranquilles. Si Ton souffre peu, il faut réunir ses amis, se distraire, tromper la douleur qui est en soi par les plaisirs dont on s'environne. Si l'on ressent des souffrances aiguës, il faut rassembler ses forces, rester seul ; on guérit ou l'on meurt, et toujours la plainte est inutile.
En nous armant de courage pour supporter nos maux, conservons notre sensibilité pour les douleurs des autres. C'est parmi les malades que se trouvent les infortunés dignes de la plus profonde pitié. Il en est dont l'unique perspective est la mort, précédée de tortures cruelles, et qui souffrent moins encore pour eux que pour une famille en pleurs, qu'ils vont laisser sans appui. Ah! pendant le peu de jours qui leur restent à passer sur la terre, combien ne doit-on pas s'empresser d'apaiser leurs douleurs, de calmer leurs alarmes, de ranimer leurs faibles espérances ! Béni soit l'être bienfaisant qui rappelle encore une fois le sourire sur des lèvres mourantes !