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DE L'AISANCE

De prétendus sages au ton sentencieux nous annoncent que la vertu doit être Tunique objet de nos désirs, qu'affermi par elle on supporte sans peine les privations et la misère. Inutiles , moralistes! croirai-je à des principes que l'expérience dément tous les jours * ?

Il agit avec sagesse, celui qui, sans ambition, examine quelle fortune lui serait nécessaire pour jouir de l'aisance et cherche à l'acquérir. Mais, quand il la possède, s'il veut l'accroître, s'il fait un pas au delà du terme qu'il a fixé, le jour où, plus raisonnable, il ne voulait qu'être heureux, sacrifiant le bonheur, il l'échange

^ La vertu est le seul bien, le vice est le seul mal, disent les stoïciens. Ce principe est faux : je m'en rapporte à tout honnête homme qui s'est casse la jambe^ ou qui voit souffrir la faim ^ ses enfants.

contre un moyen fort incertain d'acheter des plaisirs.

L'aisance est inutile à ceux qui l'ont reçue : victime de la folie commune, ils perdent à s'enrichir le temps qu'ils devraient employer à jouir. Partout on voit des spéculateurs habiles^ rarement trouve-t-on des hommes qui sachent user en épicurien d'une fortune médiocre ; ce n'est pas l'art d'acquérir, c'est l'art de dépenser qu'il faudrait nous apprendre.

Notre but dans la vie doit être le bonheur.

Idée trop simple, qu'on dédaigne ou qu'on oublie ! A voir tant de gens s'agiter, on croirait que l'homme fut placé sur la terre, non pour être heureux, mais pour devenir opulent.

Eh ! pourquoi tant de soucis et de peines? ce personnage, dit-on avec emphase, a cinq cent mille livres de rente ! Dans sa position rare, brillante, enviée, s'il ne végète pas sous le poids de Tennui, je le tiens pour un homme d'un mérite étonnant.

On peut diviser les riches en deux classes :

les uns veillent à l'administration de leurs biens, les autres ne songent qu'à dissiper leurs revenus.

Comment détaillerais-je les soins et les ennuis qu'entraîne l'administration d'une grande fortune? On cesse de discuter avec ses fermiers, pour réprimander des ouvriers, que l'on quitte pour disserter avec des procureurs. Jamais un ami du plaisir n'accepterait une fortune immense, à charge de l'administrer lui-même.

Viens, honnête agent, fais mes affaires et les tiennes ; je ne saurais trop acheter le repos et l'indépendance. Qu'on m'enlève une partie de mes richesses, et que je puisse disposer en paix des débris que m'auront laissés les fléaux du ciel et los soins de mon intendant !

Assurément, l'homme qui se voue à des travaux lucratifs n'est pas accabjé d'ennuis perpétuels. Ce banquier respire lorsqu'il a pâli sur ses livres de compte ; le succès d'une opération l'enchante, et lui fait oublier ses alarmes, ses fatigues et son esclavage. Mais celui qui veut saisir dans la vie le plus d'instans heureux qu'il est possible, et qui voit combien cet homme laisse échapper de plaisirs, refuserait sa fortune au prix dont il la paie.

D'autres riches, ai-je dit, ne songent qu'à dépenser. C'est bien pis encore : le travail

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laisse aux premiers quelques interralles, Toisîveté n'en laisse point à ceux-ci.

QuelqueîMins sont victimes d'mie éducation ridicule. Autrefois, surtout, on voyait des hommes qui, fatigués d'amusemens frivoles et sans ressource en eux-mêmes, tombaient dans cette situation désolante où l'on ne sait pas même désirer. Dès leur enfance, on avait prévenu leurs moindres souhaits : parens faibles, instituteurs dociles, valets avides, c'était à qui s'empresserait de blaser leur goût, et de les hébéter de plaisirs.

Je suppose le ûls du riche élevé avec autant de soin que s'il n'eût pas fallu lui plaire. Le sort le place dans une étrange alternative. S'il résiste à ses désirs, que tout excite et favorise, quelles luttes pénibles ! et, s'il leur cède, quel ressort conservera son âme? Il ne résistera point : tant d'amis le lui conseillent ! La cause du présent contre l'avenir trouve en nous un si puissant défenseur! Enfin, les plaisirs des sens ont ce dangereux avantage, que, sans les avoir goûtés, on sait qu'on leur devra des émotions vives, au lieu qu'on n'est certain que les plaisirs d'un ordre élevé ont un charme indicible

qu'après en avoir fait l'heureuse expérience. Ainsi tout prépare aux hommes opulens la triste satiété; dégoût moral, ennui sans fin, seule souffrance de la vie que n'adoucisse pas l'espérance.

Vous voyez quelquefois au théâtre des hommes qui, dans le fond de leurs loges, sommeillent, et ne donnent signe d'existence que par de longs bâillemens : ce sont des riches. Cherchez des yeux les spectateurs qu'agite le plus vif enthousiasme, vos regards s'arrêteront sur quelques jeunes gens studieux qui, pendant huit jours, économisent pour aller un soir au parterre.

C'est dans un petit ménage, bien dirigé, que tous les plaisirs sont vifs, parce qu'on ne les obtient qu'avec de l'ordre et des soins. On projette une fête, on veut réunir ses amis, on veut passer toute une journée avec eux. De légères écononiies sont nécessaires pour subvenir aux modiques frais de la réunion, on calcule à quelle époque elle peut avoir lieu, et l'on fait les invitations d'avance. Quand l'intervalle qui nous sépare du plaisir n'est pas trop long, cet intervalle même a des charmes.

Jean-Jacques parle de soupers délicieux qu'il faisait avec Condillac. Tous deux étaient pauvres, ils ne dépensaient que quinze sous par tête; mais la conversation prolongeait le frugal repas, et des heures enchanteresses s'écoulaient avec rapidité. Le génie, les vastes connaissances, ne sont pas nécessaires pour jouir de soirées aussi douces; l'amitié et l'amour des lettres suffisent.

Dans un ménage où l'aisance est modeste, ceux qui le composent se quittent rarement; c'est pour eux que semblent créés tous les plaisirs qu'on trouve au sein d'une famille aimée. Donnez-leur des richesses; sans qu'elles changent leurs cœurs, ils goûteront moins ces plaisirs. Des devoirs et des amusemens nouveaux enlèveront une partie du temps qu'ils leur consacraient. Plus répandus dans la société, ils seront moins ensemble; recevant plus de monde, ils verront moins leurs amis. Transportés dans une sphère nouvelle, où mille objets de comparaison éveillent les désirs, peut-être connaîtront-ils pour la première fois les privations et les regrets.

En général, les femmes, les jeunes gens, ne peuvent goûter les avantages que leur offre une

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situation douce, mais peu brillante, qu'en évitant de comparer leur sort avec celui des personnes que la fortiine favorise. Il faut porter dans le monde une haute philosophie, ou ne quitter jamais sa retraite. Celui-là même dont la raison exercée, le noble caractère, assurent l'indépendance, peut être un moment étourdi par l'éclat et je né sais quel bruit dont l'opulence est accompagnée. Mais, remontant aux causes d'un trouble dont il rougit, bientôt il le dissipe; bientôt il accroît le sentiment de son bonheur, en portant autour de lui ses regards. Il éprouve un légitime orgueil en se disant, au milieu d'une foule brillante : Que de soucis et de regrets je me suis épargnés ! Que de futilités dont je n'ai pas besoin !

L'opulence, s'écrie-t-on, l'opulence a du moins cet avantage qu'elle attire la considération. Ah! sans doute, beaucoup de gens calculent sur vos richesses l'estime qu'ils vous doivent; on ne leur persuadera jamais que le mérite va souvent à pied, et que la stupidité monte quelquefois en voiture : mais un homme sensé peut-il s'informer de l'opinion que de tels sots ont de lui?

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Lorsque dans un cercle^ où l'on étale à l'envi l'opulence, vous éprouvez quelque honte en vous apercevant que la simplicité de votre habit est remarquée, demandez-vous si vous changeriez, avec ceux qui vous entourent, de genre de vie, de caractère, de talens; et reprenez la fierté qui sied à l'honnête homme.

Se contenter d'une fortune médiocre est la meilleure preuve de philosophie; toutes les autres me semblent douteuses. Celui qui sait vivre de peu donne seul une haute garantie de la probité et du courage qu'il saurait conserver dans les situations difficiles. Celui-là seul a mis, autant qu'il est possible, sa vertu, son repos, son bonheur, à l'abri des vicissitudes du sort et des caprices de ses semblables.

Il est des instans où le désir des richesses pénètre dans la retraite du sage; non avec le puéril et dangereux projet d'éblouir les hommes, mais avec la séduisante espérance de leur être utile. Quand l'imagination crée de riantes chimères, on pense quelquefois aux richesses; et l'emploi qu'on en fait, dans ses rêves, les rend dignes d'envie. Quel vaste champ est ouvert à ceux qui les possèdent ! Ils peuvent hâter

les progrès des sciences et concourir à la gloire des lettres. Qu'ils offrent un appui aux jeunes gens dont les premiers essais annoncent des dispositions heureuses, et dont le caractère, peu propre à réussir, se compose d'indépendance et de timidité. Qu'ils s'honorent en prenant soin d'embellir la retraite du vieillard qui consacra sa vie à l'étude, et qui négligea la fortune pour enrichir les hommes de quelques découvertes. Ils peuvent, sans même accroître leurs dépenses, donner aux arts une noble impulsion; un groupe qui perpétue le souvenir d'une action héroïque ne coûte pas plus qu'un groupe insignifiant de faunes et de bacchantes. Une carrière plus belle encore est ouverte à l'opulence. De combien de vices et de pleurs il est en son pouvoir dje tarir la source ! Ah ! le riche, pour être heureux, n'a besoin que de vouloir le devenir; il peut faire immortaliser son nom par les arts; et, ce qui vaut mieux, le faire bénir par les infortunés. De tels plaisirs sont durables; et Ton doit se ranimer encore pour les goûter, même après s'être lassé de tous les autres.

Qu'un rêve séduisant ne nous laisse cepen-

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dant au réveil aucun désir ambitieux. C'est dans la sphère où l'on est placé par le sort qu'il faut chercher les moyens d'être utile; et, s'il en est qui n'appartiennent qu'à l'opulence, i) en est aussi que la médiocrité fait mieux découvrir. Peut-être, en nous donnant des richesses, ne réaliserait-on que la moitié du song-e. Il semble, dit Platon, que l'or et la vertu soient placés des deux côtés d'une balance, et qu'oi? ne puisse ajouter au poids du premier sans que l'autre devienne au même instant plus léger.

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