DE L'OPINION ET DE L'AFFECTION DES HOVMES
En suivant la route où se presse et s'agite la foule, on s'éloigne du bonheur, puisque la plupart des hommes se plaignent de leur sort. Si ron choisit un sentier différent, on ne peut se dérober aux traits de la censure, puisque la multitude suppose qu'on s'égare. C'est donc une insigne folie que d'espérer à la fois le bonheur et l'approbation des hommes.
Parmi les obstacles qui s'opposent à notre repos, le plus grand est un fatal besoin d'occuper les autres de nous. Ënfans inquiets, toujours séduits par l'apparence, c'est peu que d'exister dans une situation heureuse, nous voulons qu'elle excite l'envie; le bonheur ignoré semble n'être plus le bonheur.
Il y a les victimes et les dupes de l'opinion.
Ceux que dévore la fièvre de rintrigue, ceux qui pour briller dissipent leur fortune, sont de misérables victimes. Les dupes sont ces gens qui s'ennuient par air les trois quarts de leur vie, qui vous disent : Ces visites, ces cérémonies, ces veilles, sont fatigantes; mais il faut voir la bonne compagnie. Eh ! messieurs, pourquoi* ne voyez-vous pas la meilleure î
Une vérité qu'il faudrait présenter sous mille formes à la jeunesse, c'est que le bonheur exige du courage. Tel homme a des qualités estimables, une famille intéressante, des amis
éprouvés, une fortune égale à ses besoins; son sort vous paraît doux : que le public en juge différemment M Cet homme, dit le public, a de l'intelligence; pourquoi n'a-t-il pas augmenté sa fortune? Il pouvait se distinguer, pourquoi n'a-t-il pas sollicité telle place ? Il se pique d'une originalité ridicule,-ou plutôt nous le jugions trop favorablement; et, puisqu'il est sans crédit, c'est qu'il ne peut en obtenir. Si cet homme n'a pas de courage, plaignez-le; ils finiront par le rendre honteux de son bonheur.
Le public l disait Ghamfort, le public! combien faut-il de sols pouf faire un public ?
SUR L'ART D'ÊJRE HEUREUX i59
Entendre déraisonner la multitude n'est pas ce qui m'étonne. Que de sots, infatués d'euxmêmes, tiennent de sots discours avec assurance, rien n'est plus naturel; mais qu'ils parviennent à diriger des gens d'esprit, voilà ce que j'admire.
Bizarre contradiction ! On juge ses idées avec complaisance, on prononce sur celles des autres avec sévérité; et chaque jour on sacrifie des principes qu'on estime à la peur d'être blâmé par des gens qu'on méprise.
A l'instant où j'échappe au joug de l'opinion, quel horizon vaste et serein se développe à mes yeux ! Les plaisirs de la vanité s'enfuient, j'acquiers ceux du repos et de l'indépendance. De combien d'heures je vois s'accroître mes journées ! Je n'en sacrifierai plus au désir inquiet de conserver un protecteur, d'éclipser des rivaux; je n'en donnerai plus à la triste étiquette; c'est pour moi désormais que je prolongerai d'agréables veilles. Les caprices des hommes ont perdu sur moi leur empire. Pauvre, j'ignorerai les douleurs qu'excitent la raillerie déchirante et l'accablant mépris : riche, d'oisifs importuns n'ordonneront point mes dé-