DE LA P.APIDITÉ DE LA VIE
Lorsque je songe aux différens âges, le premier sentiment que j'éprouve est de reconnaissance pour la variété des plaisirs que nous destine la nature. Oh! si l'homme savait goûter les charmes de toutes les situations qu'il parcotirt! Mais il regrette l'enfance, puis la jeunesse, puis l'âge mûr; le temps heureux est toujours celui qui n'est plus en son pouvoir.
C'est grande folie d'attrister le présent , en supposant que le passé n'offrait point de nuage. Les douleurs que la nature nous envoie dans l'enfance ressemblent aux pluies du printemps, dont un souffle léger sufQt pour effacer la trace; mais les hommes ont multiplié, pour chaque âge, les peines et les alarmes. Je me souviens encore de la violence avec laquelle je sentais battre mon cœur, quand j'allais au col-
lége sans avoir achevé ma version ou mon thème. J'ai vu depuis des situations périlleuses; aucune, je l'atteste, ne m'a jamais fait ressentir autant de trouble. Le bel âge, pour un être frivole, est la jeunesse ; pour l'ambitieux, l'âge mûr; pour un cénobite dont la tête s'exalte, c'est la vieillesse; et pour Thomme raisonnable, c'est l'âge dont il peut goûter les plaisirs.
Le second sentiment que j'éprouve en considérant la vie, est le regret de voir les instans si prompts à disparaître. Le temps fuit, les jours et les années s'envolent aussi rapidement que les heures. Quelques gens disent que la vie est longue : ils souffrent donc des douleurs cruelles, ou ils ne savent pas s'occuper.
Pour prolonger mes jours, je ne demanderai ni des secrets aux alchimistes ni des ordonnances aux médecins. tJn régime sévère peut abréger la vie. Les privations multipliées donnent à l'âme une tristesse plus nuisible que les remèdes ne sont utiles. Eh! d'ailleurs, qu'est-ce que la vie physique sans la vie morale? Des docteurs ont vanté la patience d'un certain Vénitien qui, né mourant, parvint h végéter un
siècle ^ Il pesait ses aliments, et de minutieuses précautions marquaient pour lui chaque heure de la journée. Bacon le cite, mais en plaisantant sur cet homme, qui croyait vivre parce qu'en effet il n'était pas mort.
La modération, la gaité, l'emploi du temps^ sont les moyens de vivre autant de jours que le permet la Providence ; et le régime des moralistes a des effets plus sûrs que celui des médecins.
Chacun a fait cette observation, qu'une année dans la jeunesse présente à l'imagination une longue perspective, mais que plus on avance dans sa carrière, plus la course du temps paraît redoubler de vitesse. Cherchons à discerner les causes qui modifient ainsi nos jugemens, afin de leur échapper autant qu'il est possible.
J'en connais une inévitable, l'expérience. A seize ans, quel espace présentent les seize années qui vont suivre? La fin de celles-ci se perd dans l'avenir, ainsi que le commencement des premières s'efface dans le passé ; mais, en arri-
* Il se nommait Louis Cornnru.
vant à des termes qu'on jugeait éloignés, on voit comment on atteindra tous les autres.
Ensuite la jeunesse brûle de franchir l'intervalle qui la sépare du but de ses désirs, elle voudrait hâter les heures trop lentes à son gré. Dans les âges suivans, au contraire, l'homme voit avec une inquiétude croissante chaque jour l'approcher du terme de sa carrière, et regrette de ne pouvoir arrêter la marche du temps. Notre faiblesse l'accélère : craignons moins l'incertain avenir, et les heures perdront leur rapidité désolante. Enfin tous les objets, étant nouveaux pour la jeunesse, lui causent quelque surprise ; elle remarque chaque instant, parce que chaque instant lui procure une sensation. Dans un âge plus avancé, peu d'objets excitent la curiosité; on passe sans les voir près des chefs-d'œuvre qu'on admirait avec transport; on retourne machinalement aux occupations de la veille, et l'on distingue à peine des journées monotones que ni les plaisirs ni l'ennui n'ont rendues remarquables. Prévenons cette disposition funeste : amis des arts et du plaisir, conservons à notre Ame sa sensibilité, à notre imagination sa frai-
cheur; arrêtons-nous en épicuriens sur les instans heureux, et vouons à tout ce qui est beau l'enthousiasme de la jeunesse, éclairé par le goût de Tâge mûr.
Pour ne point abréger ses journées, il faut aimer la retraite. D'abord, on s'y garantit d'une foule d'importuns et d'oisifs. Des gens qui ne vous déroberaient pas une pièce de monnaie vous volent sans scrupule une heure, un jour : ils ne savent donc pas ce que c'est que le temps? c'est la vie.
Mais on nous dérobe des minutes, et nous sacrifions des années! Beaucoup d'h«mmes, étourdis par le bruit des passions,^ agités par des rêves, s'aperçoivent à peine qu'ils existent, et meurent en regrettant de n'avoir pas vécu. Quelques autres, longtemps entraînés par le torrent, résistent, abordent le rivage, et goûtent enfin, loin du tumulte, le plaisir d'exister. Mais pourquoi ne prolonger que ses dernières heures? Si l'on ne peut vivre indépendant, il faut du moins consacrer chaque soir quelques momens à la retraite, pour revoir le passé, et s'arrêter sur le présent. Comptant ainsi chaque jour qu'on ajoute à d'autres jours,
on ne laisse plus la vie s'évanouir comme un songe.
C'est surtout dans ces entretiens avec soimême qu'on donne à son esprit de la justesse, à son âme de Tclévation, à son caractère de la douceur et de la fermeté. La vie est un livre dont on lit tous les jours une page; il faut noter ce qu'on y trouve d'instructif.
Le divin Marc-Aurèle se plaisait à s'entretenir avec lui-même, et savait jouir du présent en cherchant dans le passé des leçons pour l'avenir. Je lis toujours avec attendrissement ce compte qu'il se rend de toutes les personnes dont les soins avaient formé son caractère et ses mœurs.
a J'ai appris, dit-il, de mon aïeul Verus à a avoir de la douceur et de la complaisance.
Ci La réputation que mon père a laissée et la a mémoire que l'on conserve de ses bonnes c< actions m'ont enseigné la modestie.
« Ma mère m'a formé à la piété. Elle m'a « enseigné à être libéral, et non-seulement à <( ne faire de mal à personne, mais à n'en avoir a pas même la pensée.
<( Je dois à mon gouverneur d'être patient
m ESSAI
fi dans mes travaux, d'avoir peo de besoins.
« de savoir travailler de mes mains, de ne u point me mêler des affaires qui me sont a étrangères, et de ne donner aucun accès aux « délateurs.
a Diognetus m'a appris à ne point m'amuser Ci a des choses frivoles, à ne pas ajouter foi aux tt charlatans et aux enchanteurs, à ne rien (( croire de ce qu'on dit des conjurations des « démons, et de tous les sortilèges de cette esc( pèce. J'ai appris de lui à souffrir qu'on parle a de moi en toute liberté, et à m'appliquer a entièrement à la philosophie»
c< Rusticus m'a fait voir que j'avais besoin « de corriger mes mœurs, que je devais éviter a l'orgueil des sophistes, ne pas chercher à (( faire admirer au peuple la patience et Yslus- <( térité de ma vie, être toujours prêt à pardonce ner à ceux qui m'auraient offensé, et à les « recevoir toutes les fois qu'ils voudraient re- « venir à moi.
« J'ai appris d'Apollonius à être libre et « ferme dans mes desseihs f à ne suivre que la <i raison, même dans les plus petites choses ; à a être toujours égal, même dans les douleurs
« les plus aiguës. J'ai connu par son exemple ce qu'on peut être à la fois sévère et doux.
« Sextus m'a enseigné à gouverner ma maic< son en bon père de famille, à avoir une grâce vite simple , sans affectation ; à tâcher de c( deviner et de prévenir les souhaits et les ce besoins de mes amis, à souffrir les ignorans ce et les présomptueux qui parlent sans penser ce à ce qu'ils disent, et à me mettre à la portée ce de tout le monde.
ce J'ai appris d'Alexandre le grammairien à ce ne pas dire d'injures dans la dispute.
ce Fronton m'a fait connaître que les rois ee sont environnés d'envieux, de fourbes et ce d'hypocrites.
ce Alexandre le platonicien m'a appris que, ce sans une extrême nécessité, on ne doit dire ce ni écrire à personne : Je n'ai pas le temps de ce m'occuper de telle ou telle chose ; ni ailéce guer les affaires dont on est accablé, pour se ce dispenser de rendre tous les bons offices ce qu'eyige de nous le lien de la société.
c< Je dois aux instructions de mon frère Sece verus l'amour que j'ai pour la vérité et la ce justice* C'est lui qui m'a donné le désir de
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« gouverner mes États par des lois égales pour « tout le monde^ et de régner de manière à ce c( que mes sujets aient une entière liberté.
c< Je remercie les dieux de m'avoir donné de « bons aïeux, uti bon père, une bonne mère, « une bonne sœur, de bons précepteurs, de (X bons domestiques, de bons amis, en un mot <c tout ce qu'on peut souhaiter de bon. »
Une foule de sujets intéressans peuvent remplir les entreliens avec soi-même. Ayez chaque jour un de ces entretiens solitaires. C'est surtout ainsi qu'on peut jouir de l'existence, la rendre plus utile et plus douce, la prolonger, et, pour ainsi dire, jeter l'ancre dans le fleuve de la vie.