CHAPITRE II
DES DESl&S.
Qu'est-ce que les peines? Des désirs qui surpassent nos forces*. Les 'Orientaux racontent qu^Oromase apparut au veitueux Usbeck, et lui dit : Forme un souhait, et je l'accomplirai. — Source de lumière , répondit le sage, je te demande de borner mes désirs aux seuls biens dont je ne puis înanquer.
Gardons -nous de supposer, cependant, qu'un bonheur négatif, qu'un état exempt de souffrance» soit le plus avantageux que nous puissions obtenir sur la terre. Les dé-
* Cette définition- est exacte ; et les objections par lesquelles on essaierait de l'attaquer prouTeraient seulement que Tboinme le plus modéré ne- peut encore échapper à toutes les peines de la vie.
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fenseurs de ce triste système ont , dans leurs rêveries , mal connu la nature de l'homme.
S'ilà tort de vouloir des plaisirs, s*il ne doit que chercher les moyens de vivre. à l'abri des douleurs , les forêts et leurs antres nous cachent des êtres plus heureux ; qu'il aille y choisir des modèles , avec le désespoir de les égaler jamais.
Bornés au présent, les animaux dosaient, mangent , procréent , vivent sans inquiétude et meurent san's regret ; voilà dans sa perfection le bonheur négatif. L'homme, il est vrai , s'égare en vains projets ; ses longs souvenirs , et sa vive prévoyance le font souffrir dans le temps qui n'est plus et dans celui qui n'est pas encore ; son génie enfante des çrréurs , sa liberté des crimes ; maia l'abua de ses facultés n'en dément point l'excellence. Qu'il consacre à les diriger le temps qu'il perd à se plaindre , et bientôt il bénira le ciel qui lui donna le premier rang parmi les êtres. Si , victime au contraire d'une abjecte philosophie , il essayait d'abandonner ce rang dont il doit être fier, en vain il tenterait de se dégrader; il ne ferait qu'ajouter à ses maux la honte d'avoir voulu s'avilir.
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" Observons les animaux dont l'instinct a le plus de rapports avec l'intelligence : qael est celui qui recueille Tliéritage de ses pères » qui Taccroit , et le transmet à sa postérité ?
L'homme seul perfectionne son espèce ; il est donc essentiellement distinct du reste des créatures.
L'absence des peines , le bonheur négatif, pe peut lui suffire; et ses nobles facultés -se refusent au repos de l'indifférence. Créés pour aspirer à tout ce qui nous est utile, conservons des désirs , et qu'ils nous ouvrent le sentier du bonheur. Trop heureux s'ils ne nous entraînaient jamais vers ces objets qui i*eculent à mesure qu'on s'efforce de les atteindre , et vers ceux dont la possession trompeuse eist plus féconde en regrets qu'en plaisirs !
Loin d'être un austère censeur des désirs , je me garderais de blâmer indistinctement ceux qu'on ne peut réaliser. Souvent ils produisent d'aimables illusions ; et quels charmes n'ont-ils pas répandus sur nos jeunes années ? Notre imagination brillante et vive comme notre âge , embellissait alors tous les objets dont nous étions environnés , toutes.
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les situations où le sort devait un jour nous placer. Des erreurs nous occupaient : elles étaient heureuses , et désirer c'était jouir.
Ils naissent de nos désirs , ces réyes enchanteurs qui tiennent une place dans la yie de tout homme dont l'imagination est riante.
Ingénieux mensonges ! illusions fécondes !
bei^s par tous , nous possédons l'objet de nos magiques rêveries. La possession réelle serait moins fugitive : mais ne peut - elle aussi s'évanouir comme un songe ?
Ah ! sans doute quelques dangers se mêlent à ces rêveries séduisantes. En quittant le pays des chimères , la plupart des hommes voient à regret celui qu'ils habitent* N'ayons pas leur triste faiblesse ; sachons jouir d'un moment d'erreur, et le renouveler encore par le souvenir : il n'est permis qu'aux enfans de pleurer quand le réteil dissipe les jouets dont un songe les rendait possesseurs.
On se livre aux illusions sans danger, si l'on a formé sa raison , si l'on pense aVec sagesse que la situation où l'on est placé par le sort a des avantages que nulle autre ne pourrait offrir. L'ifnagination embellit alors quelques heures de la vie, sans la troubler ja-
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mais. Prompt à céder aux douces illusions, il en est peu dont je n'aie goûté les charmes. En sortant de la rêverie, ainsi que d*un lé« ger sommeil, je porte mes regards sur >ma femme, sur mon enfant; je pense à l'affection que mes amis ont pour moi , aux plaisirs simples et cependant toujours nouveaux de ma retraite ; je souris des erreurs qui viennent de m'occuper ^ et je me dis : Ëh bien!
mon imagination ne peut rien créer de plus doux que Ta^néalité.
Hâtons-nous de- faire une distinction importante, sans laquelle ce <;liapitre paraîtrait offrir d'étranges contradictions. Distinguons ces désirs légers qui peuvent amuser ou distraire un moment, de ces désirs profonds qui, dirigeant toutes nos facultés vers un but , ont nécessairement ^ur la vie une extrême influence. Il est temps de considérer ces derniers, et d'offrir des réflexions plus graves.
Nos facultés s'exercent dans des bordes étroites , et les désirs parcourent l'infini. De ces idées ,.tant de fois répétées, naissent deux réflexions : runeafQigeante;be§iucoup d'hommes sont malheureux sans doute, puisqu'il
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est plus facile de former que dé réaliser des vœux : Tautre consolante; la plupart 4es hommes pourraient jouir du bonheur, puisque chacun d'eux peut régler ses désirs. -
Obligé de les réaliser tous ou de les restreindre, quel. parti faut-il prendre? L'ambition nous conduira-t-elle au repos ? Celui qu'elle trouble ressemble à l'enfant qui s'imagine qu'au sommet de cette montagne lointaine on touche les bornes de l'horizon ; de montagne en montagne un nouvel horizon se développe à ses yeux.
Cependant le courage et la persévérance nécessaires pour régler ses désirs nous effraient. On s'agite pour la fortune , les honneurs et la gloire ; la philosophie vaut mieux, et l'on voudrait l'acquérir sans peine !
Elle nous dit : Réaliser ses désirs est ' une partie de la science du bonheur; mais c'est la seule dont les hommes s'occupent , et ce n'est point la première. Celle-ci doit leur apprendre quels désirs on peut recevoir et nourrir dans son âme.
Lorsqu'ils sont légers et qu'ils naissent d'une imagination riante , livrons-nous sans crainte à leurs rêveries passagères ; mais lors-
qa*ils peuvent exercer une longue influence , qu'un mûr examen nous apprenne si la sagesse veut qu'on essaie deies réaliseï^. Oh!
combien d'incertitudes et de tourmens on pourrait épargner à notre faiblesse ! Si , dès l'enfance , on dirigeait nos regards vers les objets essentiels à la fçlicité , si l'on dépouillait de leurs charmes trompeurs ceux qui , dans la suite , produisent les espérances chimériques et les regrets atners , quelle reconnaissance nous devrions à Tinstitutenr dont les soins prévoyans auraient aplani pour nous le sentier du bonheur ! Les grands résultats qu'il faudrait obtenir de l'éducation seraient de savoir modérer ses désirs , et d'être sagement habile à trouver toujours quelque dé* <lommagement des peines de la vie. Au contraire , en excitant liotre émulation , en nous inspirant l'ardeur d'accroître notre fortune , d'édipsèr nos rivaux , on s'étudie, pour ainsi dire , à nous rendre mécontens de notre sort ; et, comme si l'on craignait que nous ne fussions assez tôt pervertis par la contagion de l'exemple , on fait entrer de force dans notre âme l'ambition et la cupidité. On traite de chimérique ces désirs .simples et purs qui par
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eux-mêmes sont des plaisirs ^ et qui n'appellent qu'un facile bonheur ; les désirs dont on nous enflamme sont de ceux qui dessèchent le cœur, qui tourmentent la vie , et qu'on réalise sans parvenir à se satisfaire.
Eh bien ! écartons toutes les idées que nous avons reçues , fermons les yeux aux illusions dont on nous environne ; et, pour refaire le plan de notre vie , ne conservons dans potre âme que le désir qu'y plaça la nature , celui de jouir du bonheur. Que nos ^flexions ' ajoutent à ses forées , et tp'il soit notre guide 4ans la route nouvelle que nous devons nous ouvrir.
Toujours , dit-on , ce désir nous anime. Je le crois : mais , dans la plupart des hommes,' simple résultat de l'insfinct , il est vague et ses effets sont nuls. Le besoin d'être heu- . reux est aussi répandu que la vie ; un désir éclairé du bonheur est a\issi rare que fa sagesse.
Viens Charron , digne ami de Montaigne , répète-nous , dans «on langage énergique et simple, des vérités oubliées de nos jours.
« Le premier et fondamental advis est de ne « vivre point à l'adventure comme font près-
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«r que tous. Ils ne goustent, ne possèdent , ny « ne jouissent de la vie ; mais ils s^en serrent « pour faire d'autres choses. Leurs desseins « et occupations troublent souvent et nuisent ce plus à la vie qu'ils n^y servent. Ces gens icy m font tout à bon escient , sauf de vivre.
•« Toutes leurs actions et petites pièces de leur ^ vie leur sont sérieuses; mais tout le corps « entier de la vie n'est qu*en passant, et « comme sans y penser; c'est un présupposé
. « à quoy ne faut plus songer : ce qui n'est « qu'accident leur est principal , et le princi- « .pal ne leur est-qu'accessoire. Ils s'affection- « nent et roidissent à toutes cboses , les uns à
* « amasser sciences , honneurs , dignitez , ri- « chesses ; les autres à prendre leur plaisir , « chasser, jouer, passer le temps ; les autres à « dés spéculations, fantaisies, inventions; les « autres à manier et traiter affaires; les autres « à autres choses , mais à vivre ils n'y pen« <« sent pas. Ils yivent comme insensiblement « estant bandez et pensifs à autres choses. La « vie leur est comltie un terme et un délay « pour l'employer à autre chose. Or, tout « cecy est très injuste ; c'est un malheur et • trahison à soy mesme : c'est bien perdre sa
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« vie et aller contre ce qu'un chacun se doit , « qui est de yiyre sérieusement , attentifVe- « ment et joyeusement. » *
Affranchi des idées yulgaires, et guidé par de sages principes, fais du bonheur la grande affaire dé la vie. Dans le monde , i^ est des hommes que rend fiers le sentiment de leurs forces. L'un te dit : Le succès couronne mes entreprises, je sui& certain d'acquérir des richesses immenses. Un autre : Je poursuis ma rapide carrièire, tous les obstacles sont vaineus , j'atteindrai au faîte des honneurs. Dis avec plus de fierté : £^ moi , je compterai des jç^urs heureux !
Mais , pour jouir du bonheur , gardonsnous d'aspirer à la félicité parfaite. L'art qui nous occupe ne la fera point descendre du ciel; il se réduit à -nous indiquer les situations désirables , à nous guider yers elles; et souvent à nous distraire des chagrins de la vie. La plupart des hommes pourraient se trouver bien ; ils sont mal en voulant être mieux. Une insigne folie est de ne voir que les désagrémens de sa situation , et je pense
* D* la Sagtat*.
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qu*il est d'un bon e8|>rit de s'en exagérer un peu les avantages.
Cherchons quels Jjiens sont nécessaires, et qu'ens^te tous nos désirs se dirigent vers eux. Mais , pour apprendre à les connaître , si je consulte les hommes que j'aperçois dans le tourbillon du monde, quelle foule d'ob-' jets ils vont nommer ! Si j'interroge les moralistes , combien de sacrifices ils voudront m'imposer ! Incertain, agité, je sens que mes forces sont également inipuissantes pour réunir tout ce que les premiers exigent^ et pour m'arracher à tout ce quelles autres dédai-
gnent.
En examinant sans esprit de système , on reconnaîtra que, dans la vie , les biens essentiels sont la tranquillité d'âme, l'indépendance , la santé , l'aisance et l'affection de quelques-uns de nos semblables. Essayons d'obtenir ces biens : ils sont nombreux, difciles à réunir; et cependant , s'ils bornaient l'ambition des hQmmes, quel changement heureux serait opéré sut la terre !
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