‹ Essai sur l'art d'être heureuxChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

DES' Eir FAITS.

Un des beaux jours , et peut-être le plus beau de la vie , est celui où Ja naissance d'un enfant ouyre notre âme à des émotions qu'elle ignorait encore. Cependant , que de tourmens vont suivre cette époque! Pourrais-je peindre l'attention inquiète qu'on porte sur ses enfans , les angoisses qu'excitent leurs souffrances , l'anéantissemeiit où Ton est plongé quand on craint de les per^ dre ? Les alarmes nç finissent pas avec leur premier âge ; il en est pour tous les instans , et c'est jusqu'au dernier soupir qu'on veille d'inquiétude , occupé de leur sort.

La satisfaction qu'ils procurent est bien vive, puisqu'elle surpasse tant de peines!

SUR l'art d'être hburrux. <3i

Nous n'ayons pas besoin,. pour les aîmer, de songer qu'ils répondront à nos soins, qu'ils nous les tendront un jour ; s'il est dans ' le cœur de l'homme . un sentiment désintéressé , c'est l'nmour paternel. Notre tendnesse pour nos enâms est indépendante de la réflexion ; nous les aimons , parce qu'ils soq^t nos enfans : leur existence fait partie de la nôtre , ou c'est plus que la nôtre. Le «bonheur qu'on leur doit résulte de tout ce qui leur. est utile, de tout ce qui les intéresse ; i\ naît de leur santé « de leur gaité , de leurs amusbmei^s; on leur sait gré de leurs plaisirs.

Le Bu$ qu'il faut se proposer , en les élevant, est de leur apprendre à jouir sagement 'des jours qui leur seront accordés.

MôiitaigAe a vanté l'influence de la douceur sur l'esprit et sur les mœurs de la jeunesse ; il empruntait au "bon Plntarque une partie de ses idées qui, reproduites par Jean-Jacques, ont enfin opéré dans l'éducation un changeinent heureux. Que j'aime à trouver ainsi les mêmes idées énoncées, répétées, dans différens siècles, par des hoAimes pleins de lumières ! Cest surtout une si noble per-

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séTéranoe cpi doit rendre probable quelque amélioration dans les desti^xées humaines.

Mais à peine un diangement est-il ob* tenu, que des çsprits superficiels ou chagrins voient seulement les inconvéniens qui raccompagnent y et voudraient , au liea de les corriger, retourner au point d'où Ton est parti. Quelques personnes regrettent la séyérité de l'ancienne éducation i, et s'imaginent qu'il est sage de faire éprouver aâx enfans des contrariétés , des ennuis, afin , disent-elles, de les accoutumer aux -peines de la yie. Trouveraient-elles uti}e..de se donner des contusions , pour se préparer à souffrir celles qu'on recevra par.maljidresse? Il est avantageux , dit-on , de plac^ l'apprentirs^ge des douleurs à l'époque où les chagrins sont légers. Cette phrase, ai^si que beaucoup d'autres, offre un mélange 4^ vérité et d'erreur. Les peines de l'enfance nous semblent faciles à supporter; elles Sont loin de nous , et nous n'avons plus à les craindre : mais l'enfant qui passe ufie annéç sous la férule d'un maître sévère, est aussi malheureux qu'ui^ homme privé^éndant un an de sa liberté ; encore ce damier est41 moins à

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plaindre, puisqu'il doit trouver des forces dans sa raison et dans son caractère. Impradens ! yous voulez que des êtres, dont le sort est dans yo« mains, sacrifient le présent à l'incertain avenir! Dépendra-t-il de yous de leur rendre ce que tous leur ôtez ? L'instant où vous les éloignez du bonheur est peut-être le seul où ilâ deyaient en jouir.

Ah ! dans le malheur affï-eux d'être privé de ses enfans , 's'il est une consolation , c'est de pouvoir se dire : Du moins , j'ai su les rendre heureux , pendant le peu de jours qu'ils m'ont été confiés !

Il n'appartient qu'à la nature de leur envoyer des peines; notre tâche est de leur apprendre à les adoucir. Je vois avec intérêt un enfant regretter le jouet qu'il a brisé, ou pleurer l'oiseau qu'il élevait : la nature lui fait essayer ainsi la douleur , et le prépare' à supporter un jour des pertes plus amères.

Sachons la seconder avec prudence. Pour consoler cet enfant , ne nous empressons pas de changer le cours de ses idées fugitives, et d'effacer un chagrin par un plaisir.

Il faut que son courage , que sa jeune raison s'exercent. Partageons d'abord ses regrets,

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fai6ons4ui senlir ensnite PinutUité dés larmes ; accoutainoDs4« à ne point lutter quand les efforts seraient yainfi; et formons-le àpor^ ter sans murmure le joug de la nécessité. *

* Notre édaoatioli , toute dirigée Ters l'ambiiion , produit va effet contraife. Un chanj^ement dans ses principes supposant un changement général dans nos idées , on ne doit de longtemps espérer que la raison dépassera les bornes de quelques éducations pattieulfères ; encore esi->il bien peu d'Iiommes qui réfléchissent mûremrat sur ce sujet , le plus impor-, tant de tous. J'entends citer l'Emile comme un llrre éloquent. C'est un admirable traité d'éducation I Dematodera-t-on s'il &ut en adopter tous les principes? Question niaise\ fe ne connais aucun ouvrage dont tous les principes doijent être suivis. Mais c'est un des traités où l'on peut recueillir le plu» abondamment des idées utiles dans la pratique . de l'éducation. Sur cent personnes qui d'un ton tranchant décident le contraire, quatre-vingt-dix-neuf n'ont pas In l'Emile.

Je ne suis point un aveugle enthousiaste de Jean-ïacque s. La liste de ses erreurs serait longue , depuis ses pemideux conseik «ur quelques points d'éducation physique, jusqu'à ses idées fausses sur les républiques de l'antiquité ; mais les gens de bien lui devraient un hommage, alori, mètoie qu'il n'eût rendu d'autre service que celui d'offirir aax écrivains le. modèle de la plus noble indépendance. Jean- Jacques blessa tous. les partis, et tous sont d'accord dès qu'il «'agit de l'attaquer. L'hypocnsie ne parle d« lui qu'avec horreur , et l'incrédulité le fuge aver dédain. Il est à remarquer que son nom fut prononcé trcMs fois «ux écoles normales, et que trois fois ce fut pour l'injurier. Dévoué i la vérité seule, et seul contre tous , il combattit , avec la même ,inflexibiti(é, ceux qui se disaient dévots , et ceux qui ae disaient pbiloso-

sua l'aht d-'èt&^b ' heurxux. x35

Loin S.e confondre la faiblesse avec la douceur , j'improuye toutes les familiarités nuisibles à la subordination. Le tutoiement, que la mode a fait généralement adopter, introduit entre les pères et les enfans une égalité ridicule. Je vois avec douleur les pro* grès d'un luxe dangereux. Les cadeaux , les parures qiâ eussent fait autrefois le bonheur de dix enfans , suffisent à peine pour contenter ' les fantsûsies d'un seul ; et les folles eomplaisances des pères préparent aux maris nhe tâche difficile à remplir. Hfe désappre»

nons point aux enfans à trouvée' eux-mêmes des plaisirs : leur âge les fait naître; et pour qu'ils les saisissent , c'est assez que non» brisions leurs chaînes.

Il est pour eux deux sources de tourmens :

Tuné est la {Politesse.. Nous voulons «qu'ils soient de petits personnages, nous les astreignons à recevou* d'ennuyeux compli-

pbes. Vona qui , dam la noble nmpUcitè de 'votre flme , eroyec encore que les inota TérilA et rcrtu ont un t^gu , remi iikrec, francs, dénotirenés; profeases pour les divers partis un mépris égal , et voues une éternelle vénération à rbomme qui (ut ânes courageux pour dire : 0»n eonféutr Di«u ckn h» pkilotopkM . OMS frieUr l*hiÊm«mii4 otueintQlérmna I

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mens, à répéter, d'inaignifianteg formulés; ainsi la politesse, destinée à rendre la vie plus douce, commence par la tourmenter.

Il semble que faire la révérence soit un art tellement difficile , qu'on l'ignorerait toujours, en ne l'étudiant pas dès l'enfance.

Mais , ensuite, se fiatte-t-on d'apprendre aux enfans à parler avec politesse , sans leur enseigner à mentir? On traite alors le mensonge de bagatelle : eh bien ! si l'on Toulait préparer ses élèves à devenir flatteurs et fourbes, je demande quelle méthode on emploierait.

Le travail est l'autre source de peines.

L'extrême curiosité des enfans annonce leur désir de s'instruire ; mais-, au lieu d'en profiter, on l'étouffé. On rend l'étude ennuyeuse, et l'on dit : l'étude ennuie la jeunesse.

Lorsqu'un père est asse^* éclairé pour élever lui-même ses enfans, la plus sage méthode qu'il puisse employer est d'éloigner d'eux les rudimens , les dictionnaires , la contrainte , et de leur donner la première instruction en conversant avec eux. Alors, les idées que l'instituteur présente sont à la portée de son élève ; il l'exerce à observer ,

SUR l'art d'strr hbureux. 187

et l'accoutume à réfléchir; il offre li^s sci^ces sous des rapport^ intéressans , il inspî^ Tardeur de s'instruire; et, de tous les xré^ sultats que renseignement peut ayoir , c'est là Je plus utile. A quinze ans, un jeuçê, homme élevé d'après cette méthode, connaîtrait .plus de vérités , aurait moins d'erreurs que la plupart des jeunes gens de son âge; on le distiuiguerait à son désir da.oulh tiver^ des sciences qui, \oiif d'ayoki: jamais %' fait naître sa tristesse , auraient éveilfé ponr lui chaque jour de nouvelles idées et de non- , veaux ^plaisirs. Je serais peu surpris'toutefilis,^ d'entendre les graves admir|it$urs 'de la'=roù- ^ tine affirmer qu'une telle méthode 'fae foiv ' merait^que des hopime^^superficiels. Doctes panégyristes de nos écoles, cett^ méthode était celle de;^ Grecs. Puisqu'ils ignoraient l'art de xendre l^étudei^ ennuyeief ^e , afin de répandre ensuite les bienfaits de la coqt-rainte,*8ans doute leurs jfhilosoplies n'étaient *que des raisonneurs vulgaires, sans doqte leurs poètes ét}éff^ artistes n'ont produit que d'infortnes «ssais ^ *

' ^i ToD demandt i «jnelle époque je placerais l'étude du

l38 ESSAI

^AijL surplus ; cette partie de l'éducation est

4'i^e légère importance près des deuxan-

> (res , qui doivent donner à Télève une santé

robuste, mie âme forie. Honteux et ^yran-

nique empire de l'opinion! elle a plus de,

puissance que l'amour paternel. Au lien d'en-

. seigner gravepient à son fils les futiles

moyens dé briller dans le monde, qn'un

père ose lui dire : Ecbappe à la foKe ciom-

' iftunQfëfsois heureux! Oblise ceux de tes

4 ;^ml:^)ables dont tu pourras adoucir les pei-

\ nés , <^re à tous l'exemple des bonnes

' . jmœijrs , et ne t'^impose au^pn ai^e devoir.

» Libre dé soin» intéressés et de souois ambi-

tieux,,uefofme4chtique soir que les projets

nécessaires pomr jouir encore d'un heureux

leÀdemaii^. Vois s'écouler ainsi tes paisibles

latin , i l'époque , répondrai je , où TéièTe petit en apprécier l'utilité; et Ton ériierait ainsi deScinconTéniens «Mec gArea: i<*'Celui de perdre Ileaucoup detempi pour apprendre dm langue qu'il Ëiut étudier de nouveau , apr*^ en avoir été fatigué pendant plusieurs anrfK| daps ion enfance ; s° Celui de s'occuper très jeune d'u^lnire de tArail tellenotent aride , quand on n'en voit pai les avi^ntiiges , ^*il étouffe le dcû* de* s'instruire; 3'* Celui de commencer par une étude quf, ne mettant que des mots dans la tête d'un enftint . e«t la moiui |iropre à déTelbpper ton iotèlligéDce. ' ^ .*^

SUR l'art D*tTBB HEUREUX. l3^

jourAées, arrhre doucement à leur terme, et qa'aii dernier moment ta prisses dire :

Jen'aîeonnu que les douleurs' dont il était impossible; à la sagesse de repousser Vatf teinte. O pouvoir des préjugés ï^ pour don- , ner de tels conseils et son 'fils, il faudrait, dans notre siècle, un courage héroïque.

Mais ringratitude si générale , dont se plaignent les. pères, n'est-elle point le fruit amer de leurs propres leçons ? Vos fils tous abandonnent , ils livrent à des mains mercenaires votre importune caducité : dans leur jeunesse, vous avez ri de leur insouciance pour la fortune , et vous vantiez alors l'ambition qui les emporte aujourd'hui loin de vous. Puisque l'objet de tous vos soins fut de leur enseigner à briller, n'attendez de leur vanité que de pompeuses funérailles.

J'admire la sagesse infinie, en voyant l'amour paternel plus . inquiet et plus tendre que l'amour filial; l'intensité des affections devait se proportionner aux besoins des êtres qui les excitent. Mais l'ingratitude n'est point dans la nati^re , et d'autres institutions produiraient d'autres mœurs. En élevant nos enfans avec soîn , en leur inspirant la mo-

dération des désirs, la crainte de l'éclat et du brnit , nous les rendrons heureux ; et peut-être yienjdront-ils adoucir nos derniers instanSy comme nous aurons embelli leurs premiers jours.

8UB l'art d'ÀTRE heureux. i4|

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