CHAPITRE XIV
DBS PLAISXBS DBS SBHS.
La nature a voulu que chacun de nos sens fût une source de plaisirs ; mais , si nous ne cherchons que des sensations physiques, nous épuiserons les jouissances vulgaires , nous mourrons sans avoir connu la volupté.
Moins les plaisirs s'adressent directement à rftme, moins ils ont de puissance pour nous intéresser; plus au contraire ils réveillent d'idées, plus iK sont vifs et durables; ils deviennent célestes quand ils inspirent de vagues et douces rêveries. Observons quelques plaisirs des sens; toujours nous verrons leur charme s'accroître, à mesure que, s'épnrant et perdant pour ainsi dire ce qu'ils ont de physiqua» ils se transformeront en jouissances morales.
Je regarde un tableaa : il représente un vieillard , U|» enfant , une femme qui fait Taumône, wx soldat dont Tattitude exprime l'étonnement. J'admire la pureté du dessin, la vérité du coloris; ma vue est Nattée; cependant j'oublierai bientôt cet ouvrage , si, j'ignore quel en est le sujet, Tout-è-coup une. inscription 'me flatte : Date obolum Belisario, Je m'attendris alors, les idées se pressant éa. foule dans , mon esprit , et j'entends les hautes leçons quel'artiste'me donne. Je veux souvent revoir ce tableau, contempler Bélisaire et l'enfiBmt qui le guide tendant un casque pour ^recevoir l'aumône.
Lies points de vue qui* àaris là campagne, arrêtent long-temps nos aregards, sont ceux qui réveillent des idées d'innocence et dé -paix dont le cceur est ému , ou des idées de {wùsianoe et d'immensité qid remuent l'âme «t Félèvent. Les tableaux de la nature sont, «usai bien que ceux des hommes , susceptibles tl'étre embellis par des idées morales.
J'iaperçois, en- voyageant, une île riante, énviromiée d'un lot paisible. Tandis que je me plais à la considérer, j'apprends que c'est l'ile de Saint-Pierre, qui fut lid>itée
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pftr JeaiirJftcques. Combien, alors rintérétque j'éprouTais s'accroitr! C'est là que Tin* stitiiteiir d'Emile et le peintre de Jalie desi« rait d'achever sa carrière, c'est là qn'il fut heureux 1 Je cherche à reteonyer ses traces, dans ces lieux qu'il aimait : je crois le yoir , «ans soin, sans regret, à ràbrides regards importuns , contempla* en rêvant la nature, et «'élever à son divin auteur.
Les sites .qui par eux-mêmes n'ont aucun charme, deviennent les plus beaux, dès qu'ils réveillent de^touchans souvenirs. Supposez-vous jeté chez l'étranger par le malheur; on essaie de dissiper vos peines, on.
voua dit : « Ces contrées sont hospitalières; et ia nature y déploie ses richesses^ venez, en jouir avec nous| une patrie agitée et dea frères ingrats valentôla un asile heureux et des amis fidèles » ? Les campagnes riantes qui s'offrent à vos regards ont peu d'attrair pour voua; mais , tandis que vous les parcourez 'avec indifférence, yous entrevoyez dans le lointain des cognes grisâtres que personne ne vou« fait remarquer. Elle ressemblent à des monts agrestes de votre pays; aussitôt vous avez peine à cacher votre éroo-
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tîon f -^t vos yeux se remplissent de tirmes. Us quittent à regret œs collines ; au milieu d^un riche paysage , elles seules tous intéressent : chaque jour tous irez les revoir, leur demander des souvenirs et des illusions, seuls plaisirs qu'on goûte^dans l'exil.
Tous les sens peuvent offrir des e^cemples à l'appui de la théorie que j'expose. Le toucher veille à notre conservation , et donne moins de sensations agréables que d'utiles secours. C'est dans l'union des sexes cpi^il fait éprouver ses plaisirs les plus vifs. Lorsqu'un homme célébrera dit que l'amoilr physique est le seul qui mérite d'exciter le désir , loin de répandre son étrange système, il n'a prouvé que la sécheresse de son âme.
Dépouiller les plaisirs de l'amour des idées qui flattent notre cœur , c'est leur enlever ce qu'iU ont d^ plus séduisant.. Si ce principe est faux , pqurquoi la pudeur , l'innocence et les ' grâces naïves sont-elles enchanteresses? Cette vérité, qu'il existe un attrait plus puissant que l'attrait 'physique , n'est pas même ignorée des femmes perdues de mœurs; et les plus datigereuses sont celles qui , pour ajouter à leurs charmes , feignent, d'avoir
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encore ou de regretter^és vertus qu'elles ont dé<jaignées. .. ^*
Il est^àes détails difficiles à présenter dans notre langue : k mesure que les mœurs d'uu peuple se. corrompait, ses proies deviennent chastes v c*est un dernier et stérile hommage qu'^^rena à la pudeur ."Je dirai cependant ^ue , si l'on veut concevoir l'idée la plus voluptueuse des plaisirs de l'amour, il ne faut point égarer sa vue sur \bs cyniqqss tableaux que présentent ces l;eux où le lihertinage est un art ; qu'il faut , sup^ser deux époux qui, dans l'âge de rinflocence, ardemment épris et confondant leurs, âmes , goûtent pour la , premi^e fois une ivresse dont letu's jeux et leurs vagues désirs ne leur q^vaient offert qu'iJkie image Co'nfuse. ^
Les hommes qui ne cherchent dans les plaisirs du'i^oût que des sensations* physiques , dégradent leur âme , et finissent leur inutile existence dans les infirmités et l'abrutissement, fl faut, que les plaisirs du goût servent à Tendr|., plus vifs d'autres plaisirs. Des amis* qu'un souper* 'délicat non somptueux réunit , jouissent mieux du plaisir d'être ensemble ; ils le prolongent , et les
momeiis qui s'éconlent Toient croître l'abandon. ^ous n'ayons pas de mot poQr-déngïht cet état élo^é de l'ivresse,, pu cependant on éprouve une effervescence légère , qui repd la galle plus rive',*' l'imagination plus brillante, la philosophie plus douce et plus facile. Tous les objets ie présentent sous un aspect riant; un voile beuT- TCUJL s'étend sur les peines qu'Mi a souffertes, sur celVes^qui s'approchent : le vin, plus ^ puissant que les eaux du Léthé, ne fait {)aS' seuMment oublier le passé, il embellit Va- Yenir.Mais sans doute Horace, Anacréôn , Chaulieu goûtaient avec modération des plaisirs que l'habitude eû^ affkiblis , et que l'excès eût rendus dan gerliix. "
Jbes plaisirs de l'Bdorat ne sont vifs que lorsqu'ils donnent à l'esprit une exaltation légère et vague. Si les Orientaux» aiment avec, ' passion à respirer des parfums „ ce n'est pas iseulement pour éprouver des sensationa physiques : une atmosphère embaumée 'eni« ▼re leurs sens , dispose leur esprit auk douces rêveries , et nourrit de chimères leur imagination paresseuse.
Si j'écviyais un traité sur le sujet qui nous
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occupe» le sent de Touïe m'offrirait une fioule d'exemples. Le roSiîîgnol aux accens yariés et brillans noua ra^it; mais quelle' différence de l'entendre lorsqu'il est emprisonné dans une cage , ou de l'écouter la àait sous des bosquets , tandis qu'un air frais et pur délasse de la chaleur du jour , et que la ,^ Dpdble lumière , répandue sur tous les objets « dispose à laAiélancolie qu'exprime le chant de l'oiseau solitaire !
Une sjmp}ionie dont les sons ne flattent que l'oreille , pavait bientôt fastidieuse à la plupart de ceux qui l'écoutent. Quand la musique n'a point d'expression déterminée, il faut qu'elle inspire la rêverie, et produise . sur nous un effet semblable à celui des parfums-sur les Orientaux.
On déploie dans un opéra tout le luxe des arts ; il étonne , il séduit ; les impressions se succèdent avec rapidité ^ et nous croyons ne pouvoir en éprouver de nouvelles. Peutêtre, en sortant du tbéâtre, recevrons-nous des émotions plus vives, si le hasard nous fait entendre un air que chantait, dans notre enfance, une voix qui nous est chère. Si l'on fut élevé dans les montagnes de l'Auvergne
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ou de la Savoie, une chanson rostique fait oublier le spectackt pompeux qu*on vient d'admirer; les nierveilles dont on. étai| ravi s'effacent de l'a lyiémoire, et Ton s'abandonne atec attendrissenieht aux àothi. souvenirs de l'enfance et de la patrie.
Il serait facile de multiplier ces observa- 'tionsp.mais peut<^re «uffisent-elles pour jeter du jour sur la théorie que j'esquisse.
Si vous desirez des plaisirs féconds en heareiix souvenirs , si vous Voulez, conserver de l'élévation à votre âme , de la fraîcheur è ^otre imagination, cl^oisissez parmi les plaisirs des sens ceux qui s'allient à des idées morales. Faibleâ", quand ils sont privés du ' secours de ces^idé^es, ils deviennent funestes, quand ils les excluent. Oser alors les goûter c'est sacri^er le bonheur aux plaises éphémères, c'est ressembler à l'imprudent qui dépouille un arbre de ses fleurs, pour jouir de leur éclat : il perd les fruits qu'il devait recueillir , et bientôt il voit les fleurs se faner.
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