‹ Essai sur l'art d'être heureuxChapitre 29 sur 35 · DB I.A EAPIDITB DB Z.A VIE · texte numérisé non relu

DB I.A EAPIDITB DB Z.A VIE

LoBflQUB je songe aux difFérens âges , le premier sentiment que j'éprouve est 'de reconaaissance pomr la variété des plaiùrs que nous destine la nature. Oh! si l'homme savait goûteç les charmai de toutes les situations qu'il parcourt ! Mais , il regrette l'enfance, puis la jeunesse, puis l'âge mâr; le temps heureux est toujours celui qui n^est plus.

Cest grande folie que d'attrister l^ présent, en supposant que le passé u'offipait point de nuage. Les douleurs que la nature nous envoie dans l'enfance ressemblent aux pluies du printemps, dont un soufEe léger sufBt pour effacer la trace. Mais les hommes ont multiplié, pour chaque âge , les rpeines

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et les alarmes. Je. me souviens encore de la violence avec laquelle je sentais battre mon cœur, quand j'allais au collège sans avoir ^ composé ma version ou mon thème. Pai vu depuis des situations périlleuses ; aucune, je l'atteste, ne m*a jamais fait éprouver autant de trouble. Le bel âge, pour un être frivole, est la jeunesse ; pour l'ambitieux , l'âge mûr ; pour un cénobite dont là tète s'exalte, c'est la vieillesse ; et pour l'homme raisonnable, c'est Tâge^lont ilpeut goûter les plaisirs.

En considérant la vie, le second sentiment que j'éprouve est le regret de voir les instans si prompts à disparaître. Le temps fuit, les jours et les années s'envolent aussi rapidement que les heures. Quelques hommes disent que la vie est iongue : ils souffrent donc des douleurs cruelles , ou ne savent pas s'occuper.

Pour prolonger mes jours , je ne demanderai ni des secrets aux alchimistes ni des ordonnances aux médecins. Un régime sévère peut abréger la vie. Les privations multipliées donnent à l'âme une tristesse plus nuisible que les remèdes ne sokit utiles. £h ! d'ailleurs, qu'est-ce que la vie physique

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tint la yie laorale ? Des d^K^eurs ont vanté la patience d*ttn certain Vénitien qui, né mourant , parvint à végéter un siècle *, Il pesait ses alimens , et de minutieuses précautions marquaient pour lui chaque heure de la journée. Bacon le cite, mais en plaisantant sur cet homme qui croyait vivre.,

. parce qu'en e^fet il n'était pas mort.

La modération, la gaité, Templol du temps, scmt les moyens de vivre autant de jours que le permet la Pix>vidence ; et le régime des moralistes a des effets plus sûrs que celui des médecins.

Chiacun a fait cette observation qu'une aanée^ dans la jeunesse, présente à l'imagination une longue perspective; mais que pilus on avance dans sa carrière, plus la tiourse du temps parait redoubler de vitesse. Cherchons à connaître les causes qui modifient ainsi nos jugemens , afin de leur échap- "per autant qu'il -est possible.

Il en est une inévitable, l'expérience. A

-seize ans, quel espace présentent les seize années qui font suivre ? La fin de celles-ci

' ^ Il te nommait Louis Gornarô.

SUR l'art D'iTRfi HEURKUX. »o3,

se perd dans l'avenir, ainsi que le comment eement des premières s'eflface dans le passé. Mais en arrivant à des termes qu'on jugeait éloignés » on voit comment on atteindra tous les autres. Ensuite , la jeunesse brûlant de franchir Tinteryalle qui la sépare du but de ses désirs , voudrait hâter les heures trop lentes à son gré. Dans l'âge mûr , au contraire , l'homme voyant chaque jour Vap* • procher du terme de sa carrière, regrette de ne pouvoir arrêter la marche du temps.

Ainsi notre faiblesse l'accélère : craignons moins l'incertainl avenir, et les heures perdront leur rapidité désolante. Enfin tous les objets , étant nouveaux pour la jeunesse , lui eausent quelque surprime ; elle remarque chaque instant, parce que chaque instant lui procure une sensation. Dans un âge plus avancé, peu d'objets excitent Ui curiosité; on passe , sans les voir , près des chefs-d'oeu- , vre qu'on admirait avec transport ; on re«> tourne machinalement aux occupations de laveille y et l'on distingue à peine des journées monotones que ni les plaisirs ni l'ennui n'ont rendues remarquables. Prévenons cette dispositiob funeste : amis des arts et

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du plaisir , conservons à notre Àme «a sensibilité , à notre imagination sa iraîcheiir; arrêtons-nous en épicuriens sur les instans henrenx; et vouons à tout ce qui est beau Tenthonsiasme de la jeunesse, éclairé par le goût de l'Age mûr.

Pour ne point abréger «es journées, il fant aimer la retraite. D'abord, on s'y ga* .rantit d'une foule . d'importuns et d'oisifs. Des gens qui ne vous déroberaient pas une pièce de monnaie , vous volent sans scrupule une beure , un jour : ils ne savent<lonc pas ce que c'0st que le temps ? c'est la vie.

Mais on nous dérobe des minutes , et nous ' sacrifions des années ! Beaucoup d'hommes , étourdis par le bruit des passions, agités par des rêves, s'aperçoivent à peine qu'ils existent, et meurent en regrettant, de n'avoir pas vécu. Quelques autres , long-temps entraînés par le torrent, résistent, abordent le rivage, et goûtent enfin, loin du tumulte, le plaisir d'exister. Mais pourquoi ne prolonger que ses dernières beures? Si l'on ne peut vivre indépendant , il faut du moins conaa'crer chaque soir quelques momens à la retraite, pour revoir le passé, et s'arrêter

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sur le présent. GQmptant ainsi chaque jour qu/on ajoute à d'autres jours , on ne laisse plus liEi Tie s'évanouir comme un songe.

C'est surtout dans ces entretiens avec soimême qu'on donne à son esprit de la justesse, a son âme de l'élévation, à son caractère de la douceur et de la fermeté. La vie est un livre dont on lit chaque jour une page ; il faut noter ce qu*on y trouve d'instructif.

Le divin Marc- Aurèle se plaisait k s'entre* tenir avec lui-même, et savait jouir du pré- * sent, en cherchant^ dans le passé des leçons pour l'avenir. Je lis toujours avec attendrissement ce compte qu'il se rend de toutes les personnes dont les soins avaient formé son caractère et ses mœurs.

«J'ai appris, dit-il, de mon aïeul Verus « à avoir de la douceur et de la complaisance.

« La réputatibn que mon père a laissée , « et la mémoire que^ Van conserve de ses m bonnes actions,, m'ont enseigné la modes- « tie.

« Ma mère m'a formé à la piété. Elle m'a « enseigné à être libéral ^ et nôn-senlement à « ne faire de mal à personne, mais à n'en u avoir pas même la pensée.

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« Je dois à mon g^uTemeur d^éxxe patieot « dans mes travaux, d'avoir peu de besoins, « de savoii^ travaiUer de mes mains , de ne « point me mêler des affaires qui nie sont ■ étrangères; et de ne donner aucun accès « aux délatetirs.

« Diognetus m'a appris à ne pomt m'amu- « ser à des choses frivoles, à ne ^as ajouter « foi aux charlatans et aux enchanteurs, à « ne rien croire de ce qu'on dit des conjura* « tions des démons, et de tous les sortilèges « de cette espèce. J'ai appris de lui à souffrir « qu'on parlé de moi en toute liberté, et à « m'appliquer entièrement à la philosophie.

« Rusticus m'a fait voir que j'avais besoin « de corriger mes mœurs , que je devais évi- <* ter l'orgueil dés sophistes» ne pas cher* •I cher k faire admirer au peuple la patience « et l'austérité de ma vie , éfre toujours prêt « À pardonner à ceux qui m^aùraient oJPfen$é, « et à les recevoir toutes |es fois qu'ils von- « draient revenir à moi.

«J'ai appris d* Apollonius 'à être 'libre et « ferme dans mes desseins ; à ne suivre que « la raison, même dans les plus petitiïs cho-» «ses; à être toujours égal » même dans les

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« douleurs 4^8 plus ai|^ës. J*ai connu par son « exemple qu*on peut éti^ à-û4bis sévère et « dpux.

« Sextns m'a enseigné à gouverner ma « maison en'hon père de famille, à avoir « une gravité simple, sans affectation; à tâ- « cher de deviher et de prévenir les souhaits '« et les besoins de mes amts^ à souffrir les >< ignorans et l'es présomptueux qui parlent « sans penser à ce qu'ils disent , et à me met' « tre à la portée de tout le monde/

« J'ai appris d'Alexandre le grammairien « à ne pas dire d'injurfes dans la dispute.

« Fixinton m'a fait connàîttte que leS rois ^ sont environnés d'envieux , de fourbes et m d'hypocrites.

«Alexandre le platonicien m'a ap|»>is que, « sans une extrême nécessité , on ne doit « dire , ni écrire à personne : Je n'ai pas le « temps de m'occoper de telle ou telle chose; « ni alléguer les affaires dont on est accablé, « pour se dispenser de rendre tous les bons « offices qu'exige de nous le lien de la so- «^iété.

« Je dois aux instructions de mon frère «cSeverusTamour que j'ai pour la vérité et

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• la justice. C'en lui qui m'a donné le désir « de gouverner mes états pas^ des lois égales « pour tout le monde , et de régner de ma- « nière à ce-que mes sujets aient ime entière « liberté. ^

« Je l'emerde les dieux de m'ayoir donné ■ de bons aïeux» un bon père , une bonne «mère, une bonne sœur, de bons précep- H ^eursy de bons domestiques , de bons amis, % en un mot-, tout ce qu'on peut souhaiter *- de bon. »

Uhe foule de sujets intéressans peuvent remplir les entretiens avec soi-même. Ayez chaque jour un de ces entretiens solitaires.

C'est surtout ainsi qu'on peut jouir de l'exis'tence , la rendre plus iitile et plus douce, la prolonger ,. et; pour ainsi dire, jeter l'ancre dans le fleuve de la vie.

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