‹ Essai sur l'art d'être heureuxChapitre 8 sur 35 · B8SAI · texte numérisé non relu

B8SAI

admette son existence, il*est l'ouvrage dé l'imagination ; et souvent , pour le détruire t il suffirait de raisonner.

Apprenons à le distinguer du plaisix. Celuici, léger, rapide, a besoin de prendre des formes aussi variées que nos caprices ; son plus grand charme est dans sa nouveaXité ; l'objet qni le fait naître un jour, le lendemain cesse de plaire. Le bonheur n'est point une sensat^ion fugitive ; c'est un sentiment si doux de l'existence , que, plus nous l'éprouvons , plus nous souhaitons de prolonger sa durée. Mais encore, le raisonnement ne détruit pas même les plaisirs. Qu'ils soient exempts de dangers , la réflexion les prolonge, et les fait paraître plus vifs; sans elle, on les effleure, on ne sait point en jouir.

Observez fces épicuriens que l'amitié réunit , et dont la seule étude est de multiplier les instans heureux dans là vie. Par quelles discussions ingénieuses ils se pénètrent des charmes de leur situation! avec quelle finesse ils analysent leurs plaisirs pour mieux les goûter ! avec quel art tantôt ils éloignent l'image du passé et celle de l'avenir, aiSû que rien ne puisse les distraire, et tantôt ils ap-

SUR l'art q'êtbe H&UREUX. 5

pellent les souyenirs et les espérances , pour embellir encore le présent !

Contre Topinion générale ^ je pense que le plus sûr moyen pour être heureux est de beaucoup réfléchir. Les premières réflexions dissipent, il est yrai, le charme que la jeunesse répandait sur la vie; elles nous font apercevoir des plaisirs moins durables, des peines plus nombreuses. Alors , les hommes se découragent; ils végètent dans cette situation affligeante. Continuons de réfléchir , et les objets changeront de face une seconde fois à nos yeux : les maux qui nous paraissent redoutables s'offriront sous un aspect moins effrayant; et des plaisirs passagers recevront un nouvel attrait de lem* analogie avec notre faiblesse.

On se trompe en croyant que Tart sur ]e^ quel j'écris ne fut jamais enseigné : il le fut par des maîtres célèbres. Lorsqu'on veut réveiller dans son âme de grands souvenirs , de nobles émotions, il faut diriger sa pensée vers la Grèce. Terre classique des arts et de la philosophie, elle a produit tout ce qui peut enflammer Timagination des hommes : c'est ià que les vertus et la beauté , la gloire et

les plaisirs ont eu des autels. Au milieu d'un peuple d'artistes, de poètes et d'orateurs , dont l'existence immortalisa l'heureuse Athènes y on distingue ces philosophes qu'inspirait Tanfour è.e leurs semblables. Ils enseignaient la science du bonheur; et le plus éclairé 4'cntre eux fut peut-être celui qui promit des leçons, sur la volupté, mais qui bientôt apprit à ses disciples , accourus en foule, que la -plus douce volupté est le irait de la plus haute sagesse.

Parmi nous on réfléchit si peu sur Fart d'être heureux, qu'on s*étonnera d'entendre dire qu'il pourrait être assimilé à tous les autres arts. Il n'est pas Cependant de rérité plus simple. Pour réussir parfaitement dans cet art^ il faudrait, comme dans totts les autres, des dispositions, des circonstances favorables, et l'étude assidue des préceptes.

L'influence des dispositions naturelles est surtout remarquable dans les individus dont le caractère est très prononcé. Quelques hommes sont doués d'une telle fermeté, que le malheur ne peut les ébranler. Il glisse, pour ainsi dire, sur leurs âmes stoïques, et le choc des évènemens contre eux leur fait

SUR l'art D'iTRB HEUREUX. 7

peut-être éprouver une sorte de volupté , en Ipvar donnant le sentiment de leur force et de leur indépendance. Plus souvent, on voit de» hommes dont l'imagination mobile échappe aux idées tristes; oubliant sans regret, espérant sans effort, toujours légers, -frivoles, ils éloignent le malheur par l'insoucianoe et la gaîté. Enfin, l'organisation la plus avantageuse , l'organisation parfaite donne à-la-fois une très grande force pour résister aux peines de la vie , et la sensibilité qui fait jouir avec ardeur du plajsir. *

£st4L besoin de montrer quels secours les circonstances peuvent offrir à notre faiblesse? C'est commencer la vie sous d'heureux auspices , que d'avoir des parens éclairés

* Je craûiM qu'en parcourant cet Enai, en ne m'accuie quelquefois de Touluir dei cboies contradictoires.. Une léf ère analyse démontrerait que tout ce que je demande est très conci* liablc. Je ne suis ni métaphysicien ni physiologiste ; j'épargnerai donc l'appareil scientifique à mes lecteurs. Mais lorsque je dis , par exemple , que Torganisation parfaite réunit deui qualités en apparence incompatibles, beaucoup de force et beaucoup de aensibitité , je ne parle point d'une organisation chimérique. Un physiologiste nous dirait que le tempérament qui réunit ces avantages est le bilitux-$angutn ; il pourrait ajouter que cr tempéramcut est le plus ctasntun chea Ici Vrançais.

et tendres , dont les soins dirigent nos premiers pas , adoucissent nos premières peines , et déposent dans nos cœùts le germe des affections qui doivent , en se développant, servir un jour à notre félicité. C'est continuer d'être favorisé psfr le sort, que de trouver dans sa j.eunessedes amis laborieux et sages; d'obtenir l'affection d'une femme dont les goûts soient simples > le caractère facile et la raison solide; de voir ensuite ses enfans répondre aux soins qu'on leur donne; de posséder une fortune médiocre, d'exister sous un gouvernement tranquille, et d'arriver è la vieillesse sans survivre aux êtres qu'on chérit.

* Mais quelle situation dispense de q^tlver la philosophie? Il est des hommes pour lesquels le sort a to«t fait, excepté de leur apprendre à jouir de ses dons. Alors même qu'il nous prodiguerait de nombreux avantages, les préceptes seraient encore nécessaires pour nous enseigner l'art de prolonger les ,instans dont nous pouvons jouir, de goûter tous leurs chaii^nes^ de les rendre' plus vifs. Les disposions, les circonstances heureuses nous sont-elles refusées ? loin de perdre leur uti-

SUB'l'a&T d'ÊTAE HBUllEUX. 9

( lité» les préceptes acquièrent une nouvelle importance. Ils deviennent essentiels pour corriger nos défauts , pour nous aider à traverser les circonstances diffîciles. Mais on s'écrie : Les. préceptes sont vains! dans une situation tranquiûe , vous les étalez avec pompe; un revers vous les fait oublier. Au ton tranchant avec lequel on décide que l'étude de la sagesse est inutile, il semble que les êtres frivoles qui nous entourent aient à regretter de lui, avoir consacré des années.

Le voyageur s'égare quelquefois , après

- avoir demandé vers quel point de l'horizon il doit diriger ses regards et ses pas. Insensés ! vous concluez de ses erreurs qu'il est inutile de connaître la route, et qu'il faut marcher au hasard.

Notre bonheur, a-t-on dit , dépend dès évènempns et de notre caractère. Nous ne pouvons rien sur les évènemens , et nous ne pouvons presque rien sur notre caractère ; U s'ensuU que nous pouvons très peu de chose pour notre honheur. Ah I connaissons nos forces, et né prenons point de funestlbs erreurs pour d'affligeantes vérités.

Nous avons de l'influence sur les évèuc-

lO ESSAI

mens , en les évitant par le courage et l'a* dresse, surtout par la modétration , douce et constante prévoyance du sage. Nous avons sur eux ensuite une influence non nKMns réelle, par la manière dont nous les considérons. Tel coup du sort'dont je suis acca-»

blé, effleure le sage qui se dit : Gomment juger l'incertain avenir ? de mes revers naîtront peut-être mes jours les plus heureux.

f)nfin nous exerçons de l'influence sur les évènemens, si nous savons sortir des situations pénibles, t^'est ce que nous saurons d'autant mieux que nous aurons plus de cette force d'âme, qui conserve à l'esprit toute sa liberté, et de cette vivacité d'imagination qui distrait des plaisirs passés, tant qu'il ea existe qu'on peut saisir encore.

Notre caractère n'est pas uniquement le résultat de notre organisation; il est aussi formé par toutes les impressions que nous avons reçues , par toutes les réflexions que nous avons faites. Cette prodigieuse variété de caractères qu'on observe chez un peuple civilisé, est tellement l'effet de ses institu* tîons que , dans les contrées agrestes et pauvres I où les hommes ont à-peu-près le même

SUR L*ABT d'Être heureux. ii

genre de vie, Tunifonnité des mœurs est égale à la moniitonîe des occupations. Tous ces caractères bizarres et misérables, qui doivent exciter le mépris ou la pitié, sont des caractères factices. Je vois des hommes dont la manière d'être est en opposition con- . stante avec celle que le bonheur demande.

Qu'on leur parlé de plaisirs? ils ont tout vu , tout épuisé ; ils semblent avoir vécu dès siècles. Eprouvent-ils un revers?- à leurs gémissemens, on dirait qu'ils commencent de vivre, et qu'ils n'ont pu prévoir encore que le malheur les atteindrait. La nature ne donne ni ces dégoûts prématurés ni cette honteuse et triste lâcheté. Que l'éducation nous éclaire , qu'elle nous fasse apprécier les* biens et les maux de la vie, quelle rende notre âme plus forte, et notre imagination plus riante , nous serons ce que nous devons être : vieillards dans les revers, toujours enfans dans les plaisirs.

Certes, on a peu d'influence sur son caractère, quand on prend peu de sçin pour le former. Je pourrais invoquer de nouveau les philosophes de la Grèce; leur exemple nous apprendrait à quel point un long exercice de

I a ESSAI

notre raison peut afTermir et modifier notre âme^Ce principe , qa'un homme a peu d'influence sur son caractère , renferme une trop ^ facile excuse pour n'être pas fayorablement reçu parmi nous; mais pensez-yoas qu'à fécole de Zenon il eût été bien accueilli?

Autant la véritable philosophie , la philosophie qui consiste à se perfectionner , était révérée des anciens, autant elle est dédaignée des modernes. Gepen<)ant , on voit encore apparaître au milieu d'eux quelques-uns de ces hommes que la nature destine à présenter le modèle de la beauté morale ; comme il est des chefs-d'œuvre qui , de siècle en siècle , perpétuent parmi les artistes le modèle de la beauté physique : tel fut Benjamin Franklin , rhonneur du Nouveau-Monde. J'ai relu souvent les pages où il expose son projet d'atteindre à la perfection morale. Il indique le moyen qu'il employait ; puis il ajoute , avec une simplicité touchante : « Quoique je ne « sois point arrivé à la perfection à laquelle « j'avais tant d'envie de parvenir, et que « j'en sois même resté bien loin, mes efforts « m'ont rendu meilleur et plus heureux que « je n'aurais été , si je n'avais formé cette

SUR l'art d'Être heureux. i3

entreprise. Gomme celui qui cherche à se faire une écriture parfaite, en imitant une exemple gravée , sans atteindre jamais ' à la perfection du modèle, rend cependant sa main plus sÀre et son écriture passable. Il peut être utile à mesdescendans de savoir que c'est à ce petit artifice, et à l'aide de Dieu , que leur ancêtre a dû le bonheur constant de sa vie, jusqu'à sa soixante dix-neuvième année, pendant laquelle ceci est écrit. Les revers qui peuvent troubler le reste de' ses jours sont entre les mains de la Providence; mais, s'ils arrivent, le souvenir de son bonheur passé doit Taider à les supporter avec résignation. »* L'homme peut agir sur lui-même et sur les évènemens; il est donc un art d'être heureux. Quoique cet art n'ait pas une place dans nga encyclopédies, je ne le crois pas moins digne de nos recherches.

Mais comment donner de» principes certains f malgré la diversité ' des goûts , des

* Je regrelle de r». pouvoir copier ici le plan que Franklin s'èlal^ formé ; la citation aérait trop longue. Voyea Mémoires de Benjamin Franklin ; traduction Houvelie. Paria, Julea Re« nouard , i8s8, a TolnmesiD-iS.

l4 ESSAI

esprits et des caractères? N'oublions pas une distinction importante. Il existe autant de plaisirs que de sensations agréables ; un seul état de l'âme mérite qu'on lé désigne par le nom de bonheur. Ainsi l'on peut admettre une très grande yariété d'opinions raisonnables^ sur le choix des plaisirs : deux hommes suiyent la même route, ils vont au même but, quoique, dans le Toyage, l'un se plaise à considérer les points de yue champêtres et rians , et que l'autre arrête ses regards sur les sites sauvages et pittoresques. 'Les plaisirs varient pour s'approprieir aux divers caractères, a«x différens degrés de fortqne et d'esprit; mais il est des biens essentiels : l'objet de nos recherches sera de les connaître , et. d'apprendre à les s^cquérir. La nature agit cpmme une bonne mère : celle*ci, laissant en liberté l'enfant qu'elle aime , lui permet de choisir parmi les jeux innocens de son âge ceux qui. l'amuseront; mais, quand il faut assurer son bonheur, elle ne l'abandonne plus à son inexpérience ; e\\^ lui parle avec autorité, le guide et le soutient sur la route dont les bords sont gardés par la douleur, la honte et les regrets.

SUR l'art d'Être hburbux. i5

Fidèle à la vérité , je reconnais que les dis^ cours', les livres ont une f|dble influence. Une phrase changent- elle une habitude ? L'éducation seule pourrait conduire les hommes au bonheur; encore, toute sapuisance serait-elle nécessaire : l'expérience des autres rarement nous suffit; nous voulons, à nos périls, voir et juger par noas-mémes. *

Quelques personnes demanderont peutêtre si celui qui veut enseigner l'art d'être heureux, a su jouir constamment du bonheur. Doué d'un peu de philosophie , servi par des circonstances favorables , j'ai trouvé jusqu'à présent dans la vie beaucoup plus de plaisirs que de peines. Mais qui peut espérer la félicité sans mélange ? J'ai connu , je l'avoue, les inquiétudes et les regrets, j'ai quelquefois oublié mes principes ; et je ressemble au pilote qui donne des leçons de son art après plus d'un naufrage.

* L'éducation telle c[u*on peut la concevoir , l'éducaliou féconde en grands réanllais n'elûiterait que dans une contrée où Ie« leçunn du père de famille , celles des inslitutioos pu- Lliques , celles du monde conduiraient Tbouime au même but.

l6 ESSAI

Page 1