MEUBLES- ET TAPISSERIES PAR WILLIAM MORRISV
gure que nous connaissons, il apparaît comme un peintre de caractères et de types au métier accompli, à la vision étonnamment aiguë. Telles des figures qui peuplent ces décors de verre sont de vrais portraits, scrupuleusement observés et peints.
Les couvertures de livres, de magazines, de catalogues ! Certaines d'elles sont gravées dans toutes les mémoires. Leur originalité de composition, l'expressivité, si l'on peut dire, de leurs couleurs, l'ingéniosité de leur adaptation, en font des modèles — trop imités, hélas! — du genre : la couverture pour une Collection de Romans (1886), pour Y Age du Romantisme (1887), pour la collection de musique Galeotti; la décoration de la partition à'Esclarmonde (1889), la couverture, l'une des plus réussies, de la Grande Dame, du Harper's Bazar (1891, 1892), de Y Illustration (Noël 1893), de la Plume, le Calendrier Lorilleux (1894), le Calendrier de la Belle Jardinière (1895), la reliure du Nouveau Larousse (1898), du Mont Saint-Michel (1899), du Catalogue de V Imprimerie de Malherbe (1902), pour n'en citer que quelques-unes. Et il serait injuste d'omettre, parmi les productions de Grasset qui se rattachent à l'art et à la décoration du livre, la belle reliure de Y Art Gothique (1894) et l'admirable carton pour la reliure des Quatre Fils Aymon exécutée en émail avec la plus grande perfection, par M. Vever, en collaboration avec M. Tourrette, et plus injuste encore de ne pas signaler toute l'importance d'un travail où il mit sans compter toute sa science et
toute sa volonté : la gravure d'un caractère typographique nouveau, qui lui fut demandée par la Fonderie Peignot, dont il faut louer la belle audace, et qui porte son nom. Ainsi, la rénovation, trop indécise et trop lente encore, à mon gré, de l'art typographique à laquelle nous assistons, c'est au talent de Grasset, à son insatiable passion de nouveauté, et aussi, disons-le, à l'initiative intelligente d'industriels, justement soucieux de progrès, que nous la devons.
De même, ne doit-on pas des éloges à l'esprit d'entreprise de l'imprimeur de Malherbe qui nous valut l'originale série de dix estampes décoratives (1898), formant un ensemble si séduisant et qui, prises isolément, ont, chacune, leur charme propre et leur étrange valeur. Méditation, Danger, Inquiétude, Anxiété, Extravagance, Bonne Nouvelle, Froideur, Jalousie, Tentation, Coquetterie, ne sont-elles pas toutes également attirantes, ces figures de femmes, parmi les fleurs symboliques de leur caractère ou de leurs sentiments?
Dans l'histoire de l'œuvre de Grasset, il est une date de plus à signaler : je veux parler de l'apparition de ce précieux recueil de documents : La Plante et ses Applications ornementales, publié en 1898, 1899, par la Librairie Centrale des Beaux-Arts, sous la direction du maître, ouvrage si attendu et correspondant si exactement aux nécessités du moment qu'il n'a cessé depuis, comme autrefois les recueils de Du Cerceau et de Meissonnier, d'alimenter l'inspiration des industriels et des artisans. C'est, mis en
pratique par ses meilleurs élèves, l'enseignement même de Grasset; on peut se convaincre, en étudiant de près cette belle série, si variée et si riche, de documents de toutes sortes, de l'excellence des principes et des idées qui en sont la base — principes et idées qui demeureront à jamais féconds.
Que d'efforts à noter encore, que de tentatives, que de travaux où Grasset se révèle toujours le passionné de nouveauté, l'imaginatif exquis et brillant que nous admirons ! Pour Emile Muller, il compose le délicieux panneau des Heures, dont on a fait une horloge, et le charmant calendrier aux Hortensias. Le céramiste est l'égal du verrier, et le ferronnier ne le cède en rien au mosaïste ; les chenets, la suspension en fer forgé appartenant à M. Charles Gillot, les ferrures de ses meubles, en sont la preuve. Puis en 1899, le voilà qui se met à dessiner, à composer des bijoux, d'une splendeur un peu barbare et très raffinée en même temps, que M. Vever exécute avec un soin et un goût dignes du modèle, des peignes, des agrafes, des broches de formes audacieuses sans excentricité, de colorations riches sans clinquant, et l'admirable pendant à'Omphale qui a la noblesse de style des objets de parure les plus justement estimés du Moyen Age et de la Renaissance.
Et partout, et sans cesse, quoiqu'il tente, quels que soient les métiers, les techniques qui le séduisent, céramique ou broderie, ébénisterie ou tissu, on peut affirmer qu'il y excelle aussitôt; c'est que rien ne lui est inconnu, c'est qu'il a tout scruté, tout approfondi.
Pour le Salon du Costume, à l'Exposition Universelle de 1900, il compose une décoration en jeux de treillages et des panneaux du plus heureux effet ; pour le Jubilé de l'Union Postale, un timbre, et il reçoit, malgré ses refus réitérés, la commande du nouveau timbre-poste français; il exécute en même temps, pour la maison Leclercq, deux cartons de tapisseries, et pour une grande faïencerie un panneau de céramique inscrustée, représentant un aigle planant sur un champ de vagues. Jadis, n'avait-il pas donné le dessin de la cheminée et des lanternes du Chat Noir, n'a-t-il pas fait, en bon architecte qu'il est, un projet de façade pour l'hôtel de M. F. -G. Dumas? Puis, n'est-il pas aussi bon peintre que décorateur, aussi bon peintre qu'ornemaniste? Quantité de pastels, d'aquarelles, de peintures à l'huile, signés de son nom, ne le montrent-ils pas en pleine possession de tous les moyens d'expression nécessaires à un artiste moderne? Rappelez-vous telles de ses peintures ou de ses aquarelles, telles de ses vues de Paris : Pauvre quartier, La Seine à V Institut, Au Jardin du Luxembourg, Le Val-de-Grâce en janvier, Le Trocadéro; telles de ses fantaisies : la Forêt enchantée, la Muse Druidique, la Maison Usher;te\s de ses pastels! Le traducteur, le transcripteur de réalité n'est-il pas égal à l'évocateur, à l'Imaginatif, ne sait-il pas aussi bien fixer les variations, les effets de l'atmosphère, la finesse ou la splendeur des spectacles de nature que, s'élançant hors des contingences actuelles, dans les royaumes du songe ou de l'histoire, composer, avec
des éléments de vérité directe qu'il magnifie et exalte, les prestigieuses, les rayonnantes pages signées de son nom.
Grasset est un artiste de la grande race et très français d'esprit et de talent; et s'il est vrai qu'il n'ignore aucune des formes par lesquelles s'est exprimée jadis l'imagination humaine tant en Assyrie qu'en Grèce, tant en Egypte qu'en Extrême-Orient, tant en Italie qu'à Byzance, il est certain que c'est dans l'étude du Moyen Age français, en se pénétrant intimement de son esprit, qu'il a puisé son talent et son originalité. Il n'est pas de sources plus fécondes et plus généreuses pour aucun artiste moderne.
Pour ce qui est de l'influence exercée par Grasset dans la renaissance actuelle de nos arts du décor, elle apparaît considérable et considérablement bienfaisante. Elle n'est pas seulement visible dans les productions de ceux qui, au lieu de s'assimiler l'âme de son enseignement, de son art, les idées très nobles et très simples sur lesquelles il repose, ont trouvé plus aisé d'en faire des formules et d'en imiter plus ou moins servilement, et avec plus ou moins de talent, les formes. Elle a remis en honneur l'étude directe de la nature dans toutes ses manifestations, elle a initié les artistes et les artisans du décor aux beautés, trop longtemps méconnues, de la vérité ; elle a prouvé que tout effort ne peut être aujourd'hui que stérile et vain qui ne s'appuie point sur l'observation des réalités qui nous entourent, et que des applica-
tions nouvelles des arts du dessin, conformes aux nécessités, aux besoins, aux mœurs, à l'esprit de notre temps sont non seulement possibles — ce dont tant de gens doutaient! — mais nécessaires, afin d'échapper à la tyrannie du pastiche et des interprétations conventionnelles qui bâillonnèrent jusqu'à l'étranglement, durant de trop nombreuses années, toute liberté de vision, toute indépendance personnelle. L'œuvre de Grasset demeure la vivante et durable démonstration de la supériorité absolue des principes dont elle est la stricte application, et hors l'observance desquels l'art du décor moderne ne peut que tomber dans les abîmes de l'excentricité systématique, de la nouveauté pour la nouveauté, de la fausse originalité. On pouvait, il y a quelques années, montrer de l'indulgence pour des efforts conçus selon les lois de l'absurde et de l'incohérent; le devoir de ceux qui croient fermement aux résultats du mouvement auquel nous assistons, tant au point de vue artistique qu'au point de vue social et économique, est aujourd'hui de combattre de toute leur énergie cet art prétentieux et mensonger qui n'est pas plus l'art nouveau d'aujourd'hui que de demain, et de rejeter toute production conçue au mépris des lois éternelles de logique, de simplicité, de clarté, démesure et de goût qui ont présidé à la création des chefs-d'œuvre du passé et ordonneront l'éclosion des chefs-d'œuvre de l'avenir
Siegfried Bing. — Le Collectionneur. — La Fondation de TArt Nouveau. — L'Art Nouveau à V Exposition Universelle de 4900. — La fin d'un homme de goût.
Dans un livre qui m'est cher et que je feuillette souvent, les Essais de Ralph Waldo Emerson, je trouve cette phrase : « Tous les hommes sont, à quelque degré que ce soit, impressionnés par la face du monde, quelques-uns jusqu'au délice; cet amour de la beauté est le goût » ; et voici qu'une silhouette s'anime, une figure ressuscite, celle de l'homme exquis et un peu mystérieux, infiniment séduisant et un peu étrange, celle du passionné d'art, du raffiné par excellence que fut Bing, « le petit père Bing », comme nous aimions parfois l'appeler entre nous, ses amis, avec une affectueuse familiarité. Oui, la définition de l'homme de goût, telle que la formule l'au-
teur des Représentative Men (si improprement transformés par M. Izoulet, en Surhumains) s'applique à merveille à l'introducteur en France des arts de l'Extrême-Orient, au promoteur de l'art nouveau : Bing était de ces quelques-uns qui aiment la beauté jusqu'au délice.
Je me le rappelle, faisant les honneurs de l'appartement de la rue Vézelay où il conservait les trésors accumulés au cours de sa longue carrière de japonisant; je le revois allant et venant dans cet admirable décor aménagé par lui, composé par lui avec tant de science et de sobriété pour les mettre en valeur. C'est un art, en effet, et un art véritable, que tant d'amateurs d'art, que tant de collectionneurs ignorent, soit dit en passant, que de savoir « présenter » une œuvre d'art.
Au lieu de procéder comme trop de gens, par accumulation, en parvenu, Bing avait procédé, lui, par élimination, ne laissant visibles que quelques pièces maîtresses de grand effet décoratif, de haut et puissant caractère. Aussi, l'impression que l'on éprouvait à pénétrer dans cet intérieur unique était-elle particulièrement saisissante. Des stores unis de soie écrue y tamisaient durant les heures du jour la lumière, derrière lesquels, la nuit tombée, s'allumaient en même temps qu'au plafond, dans les angles des solives, des rangées d'ampoules électriques, répandant partout une clarté douce et chaude où les patines des bronzes, les fonds d'or et d'argent des paravents, les somptueuses et délicates colora-
COIN DE BOUDOIR, l'Ait Cil. R. ET M. MACDONALD MACKINT*