‹ Essai sur l'art décoratif français moderneChapitre 11 sur 21 · GLASGOW · texte numérisé non relu

GLASGOW

tions des kakémonos, les coulées des émaux à la panse des bouteilles et au calice épanoui des bols, semblaient se parer de plus de charme et de plus de beauté, et donner au regard plus de voluptueuse joie. Dans un angle, sur un socle, trônait la divinité de ce sanctuaire : Mirokou, le messie du bouddhisme japonais, une statue de bronze du huitième siècle, un véritable chef-d'œuvre du style le plus pur et le plus expressif qui a fait ensuite l'orgueil, près de l'ange du château du Lude, de la collection Hoentachell aujourd'hui dispersée, elle aussi.

Peu de vitrines ; des cabinets à panneaux de bois et à tiroirs^ dont l'intérieur s'éclairait sitôt qu'on en ouvrait les portes et dans lesquels étaient renfermés les mille et mille bibelots précieux qui composaient la collection Bing; les ivoires et les laques, les garnitures de sabre, les éventails, les étuis à pipe, les boîtes à écrire et les encriers de ceinture, les peignes, les boîtes à médecine, et l'infinie variété des netzukés, en laque et en métal, en ivoire et en bois, en porcelaine, en jade, en corail, en terre émaillée, ce monde de figurines adorables où toute la faune et toute la flore du Japon, où toute l'âme héroïque et intime de l'Empire du Soleil Levant s'exprime frémissante, comme aux porches de nos cathédrales l'âme de nos aïeux; c'étaient, encore, sur des étagères ou dispersées ici et là, ces merveilles des céramistes de l'Extrême-Orient, des porcelainiers de la Chine et des potiers de la Corée, que nul jamais n'égala, ces vases et ces coupes, ces boîtes et ces bols aux sub-

tiles ou vigoureuses couvertes, fines et tendres comme les seins d'une vierge, comme la fleur du cerisier, ou squammeuses et pustuleuses comme la peau des reptiles; et c'était encore, sur les rayons d'armoires, dans leurs fourreaux d'étoffes, toute une galerie roulée d'adorables peintures sur papier ou sur soie, que, d'un geste religieux, leur possesseur suspendait à la muraille, les commentant de quelques mots, disant en une phrase singulièrement évocatrice leur origine, leur sujet, un trait de la vie de l'artiste qui les avait peintes. Et le visage de l'amateur — l'amateur, celui qui aime î — s'illuminait, une flamme de joie pétillait dans ses yeux sous l'ombre accentuée des arcades sourcilières, qu'il avait très profondes et broussailleuses. Les heures passaient à voir, à toucher, à respirer, à entendre, à goûter des choses délicieusement rares, miraculeusement précieuses, d'une vertigineuse perfection, d'un déconcertant et affolant raffinement, dans cet état de superacuité des sens, « tout proche de l'évanouissement », où ses « débauches de japonaiseries » plongeaient Edmond de Goncourt, lui donnant « le sentiment de vaguer dans un cauchemar, où toutes les matières précieuses se mêlent, où toutes les formes se confondent et s'accouplent, et où l'on se sent presque enlacé par une végétation exotique de jade, de porcelaine, de métal ciselé. » Des mêmes œuvres d'art vues ailleurs, sans la présence de celui qui savait si bien les chérir et les comprendre, jamais on n'eût goûté aussi intensément la séduction...

Ce que Bing avait fait pour l'art japonais dont l'honneur lui revient, en partage avec Théodore Duret, Cernuschi, Louis Gonse et Edmond de Goncourt, d'avoir été l'introducteur et le propagateur en France et dont la révélation eut sur les destinées de l'art occidental l'influence décisive et régénératrice que l'on sait, il voulut le tenter pour l'art décoratif français. C'est dans ce but que, transformant de fond en comble son hôtel de la rue Ghauchat, il ouvrit en 1896 Y Art Nouveau. Encouragé par le succès qu'avaient remporté en Angleterre des tentatives analogues, il espérait en groupant les meilleures productions de l'art industriel étranger, en mettant sous les yeux du public parisien des spécimens bien choisis de ce qui se faisait alors de plus caractéristique hors de nos frontières en cet ordre de choses, activer le mouvementde rénovation des arts du décor auquel tant de bons esprits, lassés des formules anachroniques et du démarquage éhonté des modèles d'autrefois, vouaient depuis quelques années leurs efforts. Il voulait créer à Paris un centre vivant d'art moderne, susciter les initiatives hésitantes, rassembler les bonnes volontés isolées, attirer à lui les artistes... et le public, remettre en honneur des métiers d'art tombés en désuétude et galvaudés par la routine des fabricants, enfin instaurer un style qui. tout en demeurant traditionnel, correspondît plus intimement aux exigences, aux nécessités, aux mœurs, à l'idéal de la vie actuelle.

Nul, mieux que Bing, n'était capable d'accomplir

cette noble et difficile tâche ; il avait la culture et le goût, une mémoire de l'esprit et de l'œil prodigieuse, les dons d'assimilation les plus riches, et, dans une époque où l'on se contente trop volontiers de l'à-peu près, du simili, de l'inachevé, l'amour de la perfection; je me rappelle telle chaise de salle à manger dont, pendant plus d'un an, il fit retoucher, modifier, refaire le modèle avec une conscience et une ténacité invincibles, tant et si bien que ledit modèle avait fini par lui coûter plusieurs milliers de francs, et qu'il était devenu impossible de vendre ladite chaise moins de deux cent cinquante francs, prix excessif, prix exorbitant, il y a vingt-cinq ans! Les acheteurs, on peut l'imaginer, en furent peu nombreux. Bing, d'autre part, ne fut point soutenu par les chefs d'opinion, par la critique, comme il aurait dû l'être, et ceux-là mêmes sur qui il était en droit de compter, que leur passé faisait prévoir sympathiques à d'aussi louables efforts, ridiculisèrent dès son début l'entreprise nouvelle.

Il n'importe ; à aucun égard, la tentative de Bing à Y Art Nouveau n'aura été vaine. A l'esplanade des Invalides, en 1900, parmi les rares œuvres représentatives du goût français en matière d'art décoratif, celles dont il avait inspiré et dirigé l'exécution, l'exquis boudoir, le délicieux cabinet de toilette de de Feure, la salle à manger de Gaillard, la chambre à coucher de Golonna, conquirent les suffrages de tous les gens de goût.

Le boudoir et le cabinet de toilette de Georges de

Feure resteront, d'ailleurs, parmi les productions les plus parfaites auxquelles ait donné naissance l'art décoratif français moderne. Recomposez par le souvenir le décor de ces deux pièces, rassemblez-y de nouveau par l'imagination les meubles et les bibelots aujourd'hui dispersés dans presque tous les grands musées d'art appliqué du monde. Ce qui avait jusqu'alors manqué le plus à nos décorateurs modernes, c'était le sens de la grâce, de l'élégance, disons le mot, de la féminité; ces traditions si purement françaises, voici qu'un artiste hollandais d'origine, mais français et très français de cœur, d'esprit, de culture, ce fécond et étrange de Feure, en renouait la chaîne rompue.

Rappelez-vous le réduit d'or, de soie, de fleurs qu'était le boudoir de la maison de Y Art Nouveau. En y entrant, on se sentait comme pénétré d'une sorte d'ivresse délicieuse et un peu sensuelle. Tout y était précieux, raffiné, fémininement harmonieux, moderne d'un modernisme aigu et traditionnel à la fois, comme l'étaient, comme ont dû l'être certains meubles du Trianonde Marie- Antoinette, à l'époque où ils furent achevés; moderne par l'architecture autant que par le décor, traditionnel par la justesse des proportions, l'équilibre et la mesure avec lesquels en avaient été réglés tous les détails.

Cette exposition de Y Art Nouveau prouvait aussi quelle utilité présente pour l'artiste décorateur et l'artisan, la présence à ses côtés d'un maître-d'œuvre, d'un critique désintéressé et capable par la pénétra-

tion des qualités et des défauts de chacun, par la connaissance expérimentale de la personnalité de chacun, de développer, d'orienter, dans le sens le plus conforme à ses aspirations, cette personnalité elle-même.

Il faut bien dire aussi que la production de Y Art Nouveau n'avait pas encore atteint cette perfection. Que d'essais patients n'avaient abouti qu'à moitié! Que de tentatives avaient avorté, dignes certainement d'un meilleur sort! Pour échapper à l'influence étrangère, anglaise, belge, allemande, Ton tombait parfois dans des incohérences regrettables. J'ai assisté au travail journalier de Bing et de ses collaborateurs, aux incessantes recherches auxquelles on se livrait dans les ateliers de la rue Ghauchat; j'ai vu avec quel admirable désintéressement, quelle fièvre passionnée ces hommes travaillaient sous l'œil attentif de leur chef! Peu à peu, cependant, à chaque expérience nouvelle, leur conception des formes, du décor s'épurait et s'affinait en se simplifiant. Journées, années de fécond labeur qui ouvrait plus larges les voies à ceux qui débutaient et dont ont profité — cela est hors de doute — la plupart des artistes qui comptent aujourd'hui.

Et il ne faut pas oublier, non plus, que c'est dans cet hôtel de la rue de Provence, décoré à l'extérieur d'une frise de Frank Brangwyn, encore inconnu à Paris, que les décorateurs français et le public français ont pu prendre contact, dès 1896, avec Fart décoratif étranger. Il y avait là, à côté des céramiques

de Delaherche, de Bigot, de Dammouse, de Dalpayrat et Lesbros^des poteries campagnardes d'Angleterre et des Flandres ; des joailleries de Lalique et du belge Georges Morren; des verreries de Galle et de Karl Koepping, et des plaquettes d'Alexandre Charpentier et des étains de Desbois et des reliures de Victor Prouvé et de Camille Martin, et ces admirables vitraux de Tiffany exécutés d'après des cartons de Toulouse-Lautrec, de Ranson, de Vuillard, de Besnard, des papiers peints et des étoffes de Walter Crâne, de Voysey, de Lewis Day, de William Morris, des émaux cloisonnés de Clément Heaton, des meubles de Vandevelde, des cuivres de Benson, que sais-je encore? Et Bing avait été l'éditeur de ces somptueux tapis de Frank Brangwyn qui rivalisent victorieusement avec les plus belles productions orientales. Et c'est dans les salles et le hall de Y Art nouveau, il ne faut pas l'oublier, que furent organisées des expositions de l'œuvre de Carrière, de Brangwyn, de Lucien Simon, de la Gandara, de Liebermann, de RafFaëlli, de Maufra, de Constantin Meunier, de Legros, d'Henri Rivière, de Charles Conder, de Maurice Denis, de Vierge, de Thaulow, de Mlle Claudel, pour n'en citer que quelques-uns et cette magnifique exposition internationale du Livre moderne qui nous apporta tant de révélations. Comment ne pas regretter qu'une pareille entreprise n'ait pas été accueillie par le public de la façon qu'elle méritait de l'être? Le fait est qu'en 1903, après sept années de lutte courageuse et d'incessante

activité, Bing dut s'avouer vaincu et passer la main à d'autres.

Un nouveau champ d'activité s'offrait à lui. De récentes fouilles venaient d'être faites en Asie-Mineure, notamment en Mésopotamie, qui avaient ramené au jour de pures merveilles, des pièces de céramique de formes très simples, revêtues d'émail uni, qui, par leur séculaire séjour dans la terre, s'étaient enrichies de reflets métalliques, d'irisations, de diaprures vraiment admirables. Et Bing, comme à son ordinaire, chaque fois qu'il se trouvait en présence d'une révélation imprévue de beauté, s'était emballé. En hâte, il expédiait là-bas des gens sûrs et informés, il se mettait en rapport avec les autorités du pays, avec les chefs de mission... quand la mort vint le surprendre.

A la suite d'une série d'opérations chirurgicales particulièrement graves, il s'était retiré durant l'été de 1905, sur les hauteurs de Vaucresson, pour achever sa convalescence. J'allai le voir là; je le trouvai très changé, très amaigri, enveloppé de châles, sous les arbres, malgré la chaleur, mais plein de vie, de vie spirituelle, la vraie vie. Et nous causâmes longuement, d'art, toujours, des primitifs italiens, des cathédrales gothiques, des estampes anglaises et japonaises, enfin de toutes les choses qui, seules, rendent l'existence supportable, font trop brèves les journées, alors que l'on sent tant de trésors de beauté inexplorés, inconnus de soi-même,

susceptibles de vous donner de si douces et enivrantes sensations. Puis il voulut nous montrer quelques pièces reçues la veille d'Asie-Mineure. Il y avait une grande jarre couverte d'émail bleu turquoise, d'un bleu miraculeux et changeant, où se mêlaient les bleus ardents des plumes du paon aux bleus tendres des myosotis, les bleus traversés de rayons dorés de la Méditerranée, au printemps, sur les fonds de sable, et des ailes de papillons les plus éclatants, fondus par la patine des âges; et Bing s'exaltait, promenait ses mains avec amour sur les amples formes du vase, s'emplissait les yeux de toute cette splendeur frémissante sous les caresses de la lumière. Il revivait, un sourire de joie éclairait ses lèvres pâles : « Est-ce délicieux, disait-il, est-ce délicieux! » Puis, après une pause : « Savez-vous que j'ai failli mourir?... Je le savais, mais la mort ne me faisait pas peur; je songeais à tous les beaux bibelots qui m'ont passé par les mains, qui m'ont appartenu, que j'ai aimés, dont j'ai joui, et je trouvais que je n'avais pas le droit de me plaindre de la vie... »

Quelques jours plus tard, il rendait le dernier soupir.

Esprit et formation de l'art décoratif anglais moderne. — William Morris. — Ses idées. — Son œuvre. — Ses écrits. — Son influence. — L'homme : souvenirs personnels.

Il est bien porté aujourd'hui, en France, dans les milieux qui se prétendent « informés » etàqui, pour employer une expression vulgaire, « on ne monte pas le coup », de professer de l'indifférence, même un certain dédain, pour l'art décoratif anglais. A l'enthousiasme de naguère a succédé une sorte de mésestime. L'admirable exposition organisée à la veille de la guerre au Pavillon de Marsan par Y Arts and Crafts Society sous la présidence de Watter Grane, mort depuis, était loin d'avoir remporté le succès qu'elle méritait et par lequel elle aurait dû être accueillie chez nous. Peut-être venait-elle trop tard; peut-être, aussi, apportait-elle à ceux qui n'avaient pas suivi de

près le mouvement de rénovation dont William Morris a été l'initiateur, des révélations autres que celles auxquelles ils s'attendaient, et confirmait-elle, d'autre part, ceux qui en avaient été les témoins attentifs et passionnés dans l'opinion que ce mouvement s'était singulièrement ralenti, que l'art décoratif anglais était parvenu, comme ils l'avaient craint, à l'état de stagnation dont je parlais plus haut.

De la part des professionnels, en tout cas, cette ingratitude eut quelque chose de choquant. Les décorateurs français auraient-ils donc si vite oublié tout ce qu'ils doivent àl'exemple et au succès de leurs devanciers d'Outre-Manche, et que c'est d'eux qu'ils ont reçu les bonnes leçons, le stimulant, que c'est eux qui leur ont ouvert la voie, qui de leurs mains ont violenté l'inertie du public, qui ont été les annonciateurs et les propagateurs de cette foi en la dignité et la beauté des arts domestiques, laquelle a réveillé dans notre vieille Europe tant d'énergies sommeillantes et d'espérances mortes? Je ne le crois pas; je pense seulement qu'à nos décorateurs français de 1914, attelés à des recherches infiniment plus hardies que celles dont Fexposition du Pavillon de Marsan étaient le résultat, passionnément épris de nouveauté et de liberté, individualistes à outrance, elle dût faire l'effet d'une exposition rétrospective : ce qu'elle était, d'ailleurs, jusqu'à un certain point. Mais laissons cela.

Le reproche que l'on adresse aujourd'hui le plus communément à l'art décoratif anglais est d'être

demeuré strictement, impitoyablement anglais. Que ne prenons-nous autant de soin de demeurer nousmêmes français? Que ne nous murons-nous les yeux, comme le font les décorateurs de l'autre côté du détroit, aux tentations extérieures? Que ne cherchons-nous en nous-mêmes nos sources d'inspiration? S'il est exact — et il l'est — que l'art décoratif anglais, est, en effet, demeuré aussi strictement, aussi impitoyablement anglais, cela prouve qu'il est bien l'expression, la cristallisation des mœurs, de l'esprit public anglais.

Mais il ne produit à présent, dira-t-on, plus rien de nouveau; il apparaît figé dans des formules, canalisé dans des règles étroites, et nous n'y trouvons plus les marques de cette spontanéité, de cette fraîcheur d'inspiration, de cette fécondité inventive qui, jadis, nous charmèrent et nous conquirent. Il semble qu'il ait dit tout ce qu'il avait à dire et que ce qu'il dit encore, il le dise de moins plaisante manière qu'il ne le disait il y a seulement quelques années. Puis, et surtout, la sonorité archaïque du langage qu'il parle, les tournures de phrases ou plutôt, de formes médiévales qui lui sont familières, son vocabulaire ornemental, si l'on peut dire, tout cet appareil de traditions dont la plus jeune remonte au xive siècle, tout cela nous déroute, nous déconcerte; tout cela qui pouvait avoir sa raison d'être pour réagir contre le classicisme abâtardi, contre l'académisme aveuli qui régnait en Angleterre au milieu du siècle dernier, nous donne l'impression d'un vain maniérisme,

aussi vain que celui de nos architectes et décorateurs officiels qui s'obstinent à penser qu'à l'exception des styles du xvine siècle l'architecture et les arts du décor n'ont rien produit en France de valable et qu'il faut s'en tenir là.

Ces propos ne manquent pas de justesse. Sans doute, en regard du modernisme de nos décorateurs, celui d'un William Morris, d'un Walter Grane et de leurs disciples est tout relatif et leurs œuvres — ce n'est nullement contester leurs mérites ni l'importance des services qu'ils ont rendu au monde civilisé que de le constater — sont directement inspirées de l'esprit et des formes du Moyen Age.

« Nous sommes retournés, écrit M. Ghristopher Whall, à l'époque de la soi-disant « renaissance gothique », aux arts oubliés du Moyen Age, en les pratiquant toutefois d'une manière académique. Aujourd'hui, fatigués, semble-t-il, du manque de sincérité de ces méthodes, un certain nombre d'entre nous paraissent prêts, et beaucoup se sont rendus aptes, à traiter ces choses en artisans pratiques, et à produire les œuvres d'art comme le faisaient les artistes gothiques : à l'aide de leurs propres mains, ne se bornant pas seulement à les « concevoir » ou à en diriger l'exécution, « mais maniant eux-mêmes outils et matériaux ». C'est cette nouvelle phase artistique qui porte aujourd'hui le nom de « Mouvement de Renaissance des Arts Décoratifs » et elle rappelle étonnamment ce qui s'est passé à l'aurore de l'ère chrétienne et de la civilisation nouvelle; elles événe-

ments de ces temps-là sont d'un intérêt tout particulier pour nous aujourd'hui, car, à cette période, comme maintenant, il ne s'agissait point d'une race neuve ou sauvage commençant sa carrière à l'origine des choses, mais bien, comme à Sparte, des siècles auparavant, d'une renaissance de la vie simple et sincère au milieu de l'énervement, du luxe et de la décadence.

« Voici donc ce que l'avenir semble nous permettre d'espérer. Il s'est déjà formé dans le vaste champ des arts contemporains une petite Byzance de métiers ayant à cœur d'apprendre à faire les choses par le commencement, à façonner, à marteler, à peindre, à tailler, à coudre, en se débarrassant des théories et des idées académiques, et en s'appuyant sur la simplicité, la sincérité et les matériaux. L'architecte qui condescendra, ou devrions-nous plutôt dire, qui aspirera à être charpentier et maîtremaçon, sera vrai directeur de son art, finira bientôt, si les choses continuent de progresser dans la voie qu'elles semblent avoir prise, par trouver autour de lui toute une phalange d'autres travailleurs animés des mêmes dispositions, et il aura ainsi sous la main tous les brillants outils des arts accessoires. Et c'est ce qui fournira la solution de toutes les questions si agitées de « style » et qui ouvrira la voie, plus que tout autre chose, à l'art de l'avenir1 ».

1. Catalogue de l'Exposition des Arts décoratifs de Grande- Bretagne et d'Irlande au Pavillon de Marsan, 1914.

REGARDS EN ARRIÈRE ET AU DEHORS 1 il

Ainsi, on le voit, loin de vouloir, en continuant de s'industrialiser, s'adapter à l'évolution de l'heure actuelle, l'art décoratif anglais remonte de plus en plus aux méthodes du passé : voilà la raison de son infécondité; voilà la raison aussi pour laquelle les fabricants et les industriels d'outre-Manche, qui, il y a quelque vingt ans, faisaient preuve d'une si louable énergie, se bornent aujourd'hui à produire des copies des styles anciens : Sheraton, Chippendal, Hepplewitz, Adams. L'art décoratif anglais moderne, au lieu d'aller de l'avant, rétrograde. Dans les boutiques londoniennes si charmantes jadis, si vivantes, l'on ne voit plus, ou presque plus, que des meubles, que des étoffes décoratives, que des bibelots « de style ».

Ce n'est cependant pas que les hommes de talent fassent défaut; l'art décoratif anglais ne manque pas plus d'ouvriers habiles que de théoriciens. L'enseignement officiel est entre les mains des maîtres les plus savants et les meilleurs : un esprit très large et très libre y règne, plus respectueux que nulle part ailleurs de la valeur individuelle. Et cela ne suffit pas à le revivifier. Que lui faudrait-il? Un chef, un de ces animateurs, dont la présence, si utile qu'elle puisse être partout et toujours, Test davantage encore dans un pays comme l'Angleterre. Mais William Morris et Walter Crâne sont morts. Il manque à l'art décoratif anglais moderne un autre William Morris.

« Jusqu'à la veille de sa mort, dit M. André Chevrillon, Sydney Smith a l'ivresse de la vie1. » Et ailleurs encore, dans ce beau livre où il évoque avec tant de pénétration la saine physionomie du célèbre prélat de Combe Florey, il ajoute, citant le témoignage des contemporains : « L'esprit de Sydney Smith sent la rosée. » Cette ivresse de la vie, ce parfum de rosée, il me semble qu'on peut les retrouver dans l'œuvre de William Morris. Le sentiment, l'amour de la nature, une espèce de simplicité fraîche y dominent : dans ses poèmes autant que dans les cretonnes et les papiers peints qu'il créa, on respire la même atmosphère de naïveté mélancolique, de primitive ingénuité. Sa pensée s'épanouit, ici et là, avec le même élan d'images sincères, de couleurs délicates et joyeuses, de formes primesautières et charmantes. Qu'elle garde la raideur un peu maniérée des figures du Moyen Age, un certain archaïsme, c'est toujours, cependant et malgré tout, de la nature qu'il s'inspire. La juge-t-il imparfaite ou incomplète, il sait l'embellir, l'harmoniser, l'enrichir; à travers son imagination il la transfigure, il la recrée. L'humble fleur, la simple feuille qui l'a séduit, dédaignée jusqu'alors, il en composera, avec

1. Sydney Smith et la Renaissance des idées libérales en Angleterre au XIXe siècle, par A. Chevrillon.

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