Max Leclerc, Les Professions et la Société en Angleterre
2 . Max Leclerc, L'Education des classes moyennes et dirigeantes en Angleterre.
3. Max Leclerc, L'Education des classes moyennes et dirigeantes en Angleterre.
faut le dire, qu'en revient la vraie gloire. « On peut prouver, dit-il, d'une façon irréfutable, que Dieu n'a pas destiné l'homme à vivre dans ce monde sans travailler, mais il me paraît non moins évident qu'il a destiné l'homme à être heureux dans son travail. Il a écrit : Tu gagneras ton pain « à la sueur de ton front » et non pas « au brisement de ton cœur »... Le fait d'être malheureux est en soi une violation de la loi divine et la marque d'une espèce de folie ou de péché dans la façon de vivre. » Le bien-être matériel est donc directement dépendant du bien-être moral. Ce bien-être moral, chacun y a droit et chacun le peut conquérir. Un homme peut toujours, s'il le veut avec énergie, à quelque classe qu'il appartienne, faire preuve de dignité, de courage, aimer la vérité, devenir un « gentleman » dans le sens le plus large et le plus noble de ce mot. S'il est vrai, en effet, qu'aucune grande chose intellectuelle n'a jamais été faite par un grand effort pour la simple raison « qu'une grande chose ne peut être faite que par un grand homme et qu'il la fait, lui, sans effort », il paraît également incontestable que cela ne saurait s'appliquer aux choses morales. « Nous devons donner toutes nos énergies au travail de l'âme, dans la grande bataille avec le Dragon, et l'on ne conquiert le royaume du ciel que par la force. » Que l'on soit un homme de génie ou un simple artisan, il s'agit de travailler dans la tranquillité, dans la sérénité, dans le calme. Un grand homme accomplira de grandes œuvres, un humble ouvrier
d'humbles œuvres, mais pour l'un comme pour l'autre leurs œuvres ne seront bonnes et honnêtes que si elles ont été accomplies dans la paix ; si au contraire elles ont été accomplies dans de l'agitation ambitieuse, elles seront toujours fausses, vides et méprisables. Ce ne sont ni « les agonies, ni les déchirements du cœur », qui les rendront meilleures.
L'existence et l'œuvre entières de William Morris offrent une admirable et complète application de ces beaux principes. Il travailla sans cesse avec une espèce d'acharnement joyeux et dans une rayonnante paix morale. Pour créer les innombrables modèles décoratifs qui portent la marque de son originalité, aussi bien que pour écrire ces abondants poèmes où il se plaît à faire revivre les vieilles légendes dans des rythmes d'autrefois, il lui fallut pénétrer toute l'histoire et tous les secrets des âges disparus, aller jusqu'à leur âme, pour se l'approprier, pour se l'assimiler. Il le fit sérieusement, avec cette conscience réfléchie et profonde qu'il apportait dans tous ses efforts. Au lieu de simplement poursuivre l'œuvre de ses devanciers, telle que les générations l'avaient transmise, il puisa aux sources mêmes, dédaignant les perfectionnements que le travail des âges avait légués, remontant aux époques où tel procédé d'art avait atteint son plus parfait épanouissement. Il y apprit la beauté du travail manuel, le respect de l'effort humain, la puissance de l'individualité, le culte de la perfection, l'amour de la logique et de la
clarté. Le Moyen Age ne parvint pas à combler seul son ardeur d'étude : il explora de son regard sagace toutes les vieilles civilisations de l'Extrême-Orient où l'art décoratif a produit de si radieuses poussées. Il enrichit son imagination de toutes les formes ornementales que possède le trésor du monde hindou et persan. Je me souviens l'avoir entendu parler avec autant d'enthousiasme et d'ardeur de la cathédrale de Beauvais, qu'il jugeait la plus miraculeuse et la plus parfaite, que d'un merveilleux tapis persan qui ornait la salle à manger de Kelmscott House. Du jour où il lui vint à l'esprit d'imprimer des livres, il se plongea dans l'étude de toutes les richesses que nous a léguées le Moyen Age, n'entreprit rien avant d'avoir accumulé tous les documents, toutes les connaissances nécessaires. Les caractères de jadis l'enchantaient, mais il les jugeait trop archaïques pour notre époque. Il en créa de nouveaux où l'on sent revivre la tradition des grands maîtres de l'imprimerie et où pourtant s'affirme une forme nouvelle. 11 fit revivre pour les illustrer, l'art tombé en désuétude de la gravure sur bois, se souciant avec un soin minutieux de l'harmonie de la mise en page, de la valeur des ornements qu'il composait selon l'importance du texte, afin que les uns ne fissent que compléter l'autre, partie intégrante du tout. Des livres comme La Légende dorée, comme le Chaucer, pour lequel Burne-Jones grava des bois d'un si pénétrant caractère, resteront des chefs-d'œuvre. On comprend aisément la haine que nourrissait un
tel artiste du machinisme moderne, de l'industrialisme contemporain, de cette production à outrance qui a remplacé dans le monde le travail naturel, normal, simple et sain. A Merton Abbey, où il installe ses ateliers, il n'y a pas une machine à vapeur. Les cretonnes, les velours s'impriment à la main ; c'est sur des métiers construits par Morris lui-même, d'après les vieux modèles, que se tissent ces belles tapisseries d'après les cartons de Burne- Jones, qui peuvent prendre place à côté des plus impeccables chefs-d'œuvre de l'art d'autrefois. Depuis les premiers essais dans cet art que tenta Morris — c'était, si je me souviens bien, la Fille aux oies, d'après un carton de Walter Grane — vers 1881, d'admirables œuvres sont sorties des métiers de Merton Abbey : L'Etoile de Bethléem, La Légende d'Arthur, où se retrouve dans toute son ampleur le style de Burne-Jones. Quant aux ouvriers qui exécutent ces tapisseries, ce sont de véritables artisans, dans toute la force du terme. Les cartons d'après lesquels ils travaillent sont généralement très sommaires, établissant seulement les grandes lignes de la composition et n'offrant que fort peu de détails, sauf pour les visages et les mains des personnages. La coloration est à peine indiquée, le choix et l'arrangement des teintes reste du domaine des exécutants, qui sont de vrais artistes et non pas « des machines animées ».
Par son exemple, autant que par ses prédications, il aura formé des générations d'ouvriers d'art ; il leur