SALLE A MANGER PAR PETER BEHRENS
aura communiqué sa rage contre la laideur, son amour de la beauté. Il leur a parlé le langage qu'ils pouvaient comprendre, avec cette bonhomie mêlée de violence qu'il avait et qui était si convaincante. Il détestait tout ce qui est prétentieux et compliqué en art. Il aimait les vieilles maisons, toutes simples, toutes franches d'architecture, si humbles fussentelles, « ces familières maisons et ces petites églises de campagne » qui ont une « beauté traditionnelle si expressive ». — « Si vous ne sentez pas la beauté d'un petit cottage gris qui a survécu à tant d'orages et de mauvais jours, encore solide et résistant; si vous ne sentez pas la beauté d'une petite église de village, toute débordante de l'histoire de ses siècles, vous ne pourrez jamais sentir la beauté d'une majestueuse cathédrale. » Ainsi s'exprimait-il devant les élèves de l'Ecole d'art de Birmingham, cherchant à leur inspirer la rébellion « contre cette tyrannie composée d'utilitarisme et de dilettantisme qui entrave la vie de l'art ». Et il ajoutait, dans une conférence au Trades Guilds :
Vous, dont les mains font ces choses qui devraient être des œuvres d'art, vous devez être des artistes, et de bons artistes ; ^'est alors seulement que le public s'intéressera à vos efforts... Gela ne vaut-il pas mieux que de travailler sans espoir parmi la foule de ceux que Ton appelle ridiculement des manufacturiers, c'est-à dire des ouvriers manuels, quoiqu'ils n'aient jamais de leur vie su travailler de leurs mains et qu'ils ne soient rien de mieux que des capitalistes et des marchands ?
De là au socialisme de Morris il n'y a qu'un pas, et tout son socialisme est là, après tout. Il revendique les droits du travail manuel contre la machine, contre les « capitaines d'industries », selon le mot de Carlyle. Socialisme sentimental, a-t-on dit avec juste raison, socialisme d'une âme ouverte à la pitié, socialisme de poète qui s'exile dans les régions rêvées d'une humanité heureuse pour échapper aux laideurs désenchantantes de son époque. « Le vrai rêve de M. Morris est une société sans maîtres ni lois, une société où chacun serait libre1. » Ce monde idéal, Morris nous en a donné une description infiniment séduisante, certes, dans son livre News front nowhere (Nouvelles de nulle part). « Je ne crois pas que depuis la République de Platon, le socialisme ait donné au monde une œuvre d'un art si parfait2 ». Le charme doux et fort, la puissance d'évocation qui caractérise l'œuvre littéraire de William Morris, s'y reflète dans toute sa plénitude. Il avait plus qu'aucun autre le don de faire vivre par des images les généreuses fantaisies de son cerveau, et que ce fût sa conception du bonheur humain qu'il contât dans ses romans ou les héroïques récits des légendes anglosaxonnes et des sagas islandaises qu'il fît revivre dans ses poèmes, qu'il s'agît d'exposer ses idées sur l'art ou de défendre ses convictions politiques, c'était toujours le même élan, la même sincérité brûlante, la même forte ardeur qui l'animait. Il était né