T. de Wyzewa, Le Mouvement socialiste en Europe
poète dans le sens étymologique strict du mot; au lieu de s'embarrasser dans l'énorme culture qu'il possédait, elle le poussait au contraire et l'excitait à la production. Une grande diversité d'idées, d'images, d'évocations emplit ses livres d'une espèce de tumulte. C'est un flot qui passe et vous emporte et vous ravit à la réalité. N'essayez pas de le juger avec les procédés usuels de la critique : vous vous perdriez dans le labyrinthe fleuri de ses conceptions. Il voit l'antiquité comme un homme du xve siècle ; le sentiment du Moyen Age vit en lui si intensément ! Ne croyez pas que ce soit un système, une méthode : il est trop impulsif et trop primesautier pour cela. On raconte qu'il écrivit un jour d'un seul jet sept cents vers de sa traduction d'Homère. The Earthly Paradise est conçu et exécuté avec l'abondance de certains tableaux des primitifs italiens où se pressent autour du principal sujet, dans une série de compartiments, mille figures où l'artiste se plaît à représenter ses idées familières, ses rêves accoutumés. Il y a là toute la verve poétique, la fraîcheur souriante de Ghaucer, avec parfois — tous les esprits délicats s'accordent à l'avoir ressenti — le charme de Virgile. La Vie et la Mort de Jason, au contraire, ont l'ampleur et la simplicité épiques d'Homère, cet héroïsme franc et généreux d'inspiration. La place me manque, hélas ! pour parler, comme il le faudrait, des autres œuvres de Morris : YHistoire de Sigurd le Volsung et la Chute des Niebelungs, La Défense de Guenevere, Un rêve de John Bail, Le Bien
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à la fin du monde; de ses traductions des Sagas, en collaboration avec Eirik Magnusson : l'Histoire de Grettir le Fort, Y Histoire des Volsungs et des Niebelungs; de ses livres de propagande artistique ou sociale : Espoirs et craintes pour fart décoratif, où il réunit les conférences qu'il fit de 1878 à 1881, à Birmingham, à Londres, à Nottingham; de ses Nouvelles de nulle part et de ses Signes de changement, où il consigna ses meilleures pensées de rénovation socialiste.
Et à côté de son œuvre de poète et d'artiste, ne faudrait-il pas étudier longuement encore son œuvre d'homme, les belles créations auxquelles il a attaché son nom, comme Y Arts and Crafts Society qui a donné une si vive impulsion au mouvement d'art industriel, comme Y Association pour la conservation des vieux monuments. On lui a beaucoup reproché, dans son pays, de s'être laissé entraîner à des compromissions en fondant, par exemple, la Fédération socialiste et la Ligue socialiste, en faisant cause commune avec les socialistes allemands, mais jamais cependant on ne s'est permis de soupçonner sa sincérité ni son désintéressement. C'était encore, après tout, une façon à lui de se créer des rêves, d'oublier, dans l'espoir illusoire d'un monde plus harmonieux et où régnerait seule la Beauté, « les six comtés couverts de fumée », d'oublier « les ronflements de la vapeur et les coups de piston ». Se fit-il jamais entière illusion sur l'efficacité de ses efforts pour hâter la conquête de ce « paradis terrestre » dont
il avait évoqué les douces splendeurs? Il est permis peut-être d'en douter. Ne s'écriait-il pas un jour avec mélancolie :
Rêveur de rêves, né hors de mon vrai temps. Pourquoi tenterais-je de redresser ce qui est tordu ?
Et n'est-ce pas de ses lèvres aussi que tombait un jour cette plainte désenchantée, d'un si profond accent de détresse : *
Nous avons haï la mort, ne sachant pas ce qu'elle signifie; Nous avons aimé la vie, à travers la feuille verte, à travers la
[feuille desséchée, Quoique nous connussions encore moins son but ; La Terre et le Ciel à travers des années et des années sans
[nombre, Lentement changeantes, n'ont été pour nous que de beaux
[rideaux Suspendus autour d'une petite chambre, où jouent Les larmes et les sourires des jours vides de l'homme.
Je voudrais encore évoquer d'après divers portraits et d'après quelques impressions personnelles l'aspect extérieur de William Morris. Le lendemain de sa mort, un correspondant du Daily Telegraph l'a fixé en traits significatifs, à l'époque de la trentaine : « Léonine, dit-il, voilà la seule épithète que l'on pût donner à la tête de Morris, avec son front massif, ses cheveux hérissés et l'énorme barbe
cachant la structure de son menton. Il y avait aussi en lui de l'ours, une certaine singularité dans ses manières et ses gestes, bienveillant certes tant qu'on ne le contrecarrait point, mais difficile à convaincre et fort capable de vous bousculer de quelque mauvais coup de boutoir. » Cette dureté apparente, ses yeux la corrigeaient « les vrais yeux de l'idéaliste, rêveurs, méditatifs, accoutumés à l'attendrissement, l'espèce d'yeux enfin que devait avoir le chanteur fatigué d'un jour vide ». Plus tard, à l'époque des beaux jours de la Ligue socialiste, quelqu'un qui signait « Un camarade » dans la Westminster Gazette, le représentait pareil à « un grand enfant, franc, impulsif, cordial et toujours tout entier à la joie du moment. Son intimité était fortifiante, tonique, comme une brise marine dans un ciel clair, tant il y avait en lui de robustesse, d'élan et d'amour de la vie — de la simple vie ! »
« Cet homme que l'on ne pouvait connaître sans l'aimer, avec ses grandes sympathies, son dédain des conventions, sa hautaine liberté d'esprit, son ardeur toute juvénile dans l'amour et dans la haine autant que dans le travail, gardant un cœur d'enfant sous la sagesse des années, cet homme laisse dans la mémoire de tous ceux qu'il a honorés de son amitié le souvenir ineffaçable d'un roi parmi les hommes1. »
Tous ces traits me semblent exacts et complètent