Westminster Gazette, 5 octobre
bien mon souvenir du Morris que j'ai eu l'honneur de connaître. Y ajouterai-je l'impression d'une sorte de timidité dans le regard, une bonhomie charmante du geste et de l'attitude? L'ours de 1865 s'était apaisé; l'âge était venu, la vie avait passé sur lui, marquant son front de sereine grandeur.
J'ai eu l'occasion de l'approcher à plusieurs reprises : je le revois dans sa maison d'Hammersmith et dans les ateliers delà Kelmscott Press d'où sont sortis tant de beaux livres dignes de prendre place à côté des plus parfaits chefs-d'œuvre typographiques des siècles morts; je le revois dans la boutique d'Oxfort-street, et dans les salles inondées de lumière de cette vieille maison de Merton Abbey où en pleine nature, sur les bords de la Wandle, il avait installé sa manufacture d'étoffes imprimées et tissées, de papiers peints, de tapisseries, de meubles. Le souvenir des heures que j'ai passées dans la compagnie de William Morris me demeure inoubliable. Tout respirait autour de lui la santé et la joie du travail heureux et l'on se serait cru transporté plusieurs centaines d'années en arrière, parmi les artisans et les artistes qui, sous la conduite autoritaire et paternelle du maître-d'œuvre édifiaient les hautes maisons de Dieu et les humbles demeures des hommes, achevaient les merveilles de pierre, de bois, d'émail, de fer dont la prodigieuse perfection éblouit encore nos yeux.
Mais William Morris, quelque grande que fût sa tendresse pour les époques disparues, avait le sens
des réalités présentes, des vérités contemporaines. Il était à la fois un homme d'avant la Renaissance et un homme de la fin du xixe siècle, et je ne doute pas qu'il aurait su trouver aux problèmes en face desquels sont placés les décorateurs anglais d'aujourd'hui des solutions satisfaisantes et tout autres que celles où ils se sont arrêtés. Le promoteur de ces belles institutions comme Y Art Workers Guild, comme la société des Arts and Crafts avait une conception trop démocratique de l'art décoratif, le grand créateur de beauté qui voulait que l'art fût fait par le peuple et pour le peuple, avait une vision trop nette des conditions économiques de son temps pour ne pas être parvenu à détruire les préjugés sur lesquels me paraissent vivre à l'heure actuelle les décorateurs d'Outre-Manche et dont les quelques lignes de M. Ghristopher Whall que je citais plus haut pourront suffire à donner une idée.
On m'objectera qu'il y eut toujours antagonisme entre les idées de Morris et ses réalisations pratiques, que les objets qui sortaient de ses ateliers furent toujours de prix relativement élevés, que ce n'a guère été le peuple, pour qui il prétendait que l'art devait être fait, qui s'est trouvé à même d'en devenir acquéreur et que l'on n'a jamais vu d'ouvrier entrer dans la fameuse boutique d'Oxfordstreet pour y faire quelque emplette. Il est vrai; la façon dont Morris travaillait, le souci de perfection qu'il apportait à la mise en œuvre de ses modèles, la probité des matériaux qu'il employait, l'absence
Wm