DRESSOIR PAR P. FOLLOT
L'art décoratif français moderne et la centralisation. — Ateliers de guerre. — Nécessité de régionaliser de nouveau Vart décoratif.
L'art décoratif français moderne est presque exclusivement parisien; il ne se pratique, ne se manifeste qu'à Paris; Paris est son centre unique de production; sa clientèle est toute parisienne. Je ne puis m'empêcher de trouver cela très regrettable.
Sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Louis XVI, jusqu'à la fin de l'ancien régime, la province française participait, collaborait à la vie artistique du pays; il n'était point de ville, tant soit peu importante, qui n'eût ses fabriques de meubles, de céramique, de verrerie. Sans doute, c'est de Paris que venait la mode, c'est à Paris que se créaient les modèles dont les artistes et les artisans provinciaux tiraient leur inspiration; mais à ces modèles ils
savaient donner un tour bien à eux, un tour local, un air de terroir. Selon les possibilités des matériaux qu'ils avaient à leur disposition, des bois de pays, par exemple, ils modifiaient la construction d'un meuble, en simplifiaient l'ornementation, et cela, avec un tact rare, avec le sens le plus fin de leurs ressources techniques. C'est ainsi qu'entre le Louis XVI provençal et le Louis XVI lorrain se constatent des différences qui en disent long sur l'intelligence et l'ingéniosité des artisans de notre vieille France. Les méthodes de centralisation à outrance du Premier Empire étouffèrent l'initiative provinciale ; les industries locales périclitèrent peu à peu; l'emploi de la machine, la rapidité des communications, le prestige sans cesse grandissant de Paris et de tout ce qui se fait à Paris, achevèrent de les ruiner et c'est grand dommage, à bien des points de vue.
Il m'est assez souvent arrivé pendant la guerre de visiter l'un des nombreux ateliers où, sous la direction d'artistes et de gens de goût, des blessés, des malades, des mutilés façonnaient ces mille objets de matières diverses, aux couleurs brillantes, à l'ornementation souvent originale et neuve qui constituent les plus touchants souvenirs de l'époque affreuse et sublime que nous avons alors vécue. Et j'admirais l'habileté de ces hommes qui, hier forgerons ou maçons, charpentiers ou cultivateurs, ouvriers d'usine ou employés de commerce, avaient su si vite s'adapter à leur nouveau métier, en avaient si
ce qu'est l'art décoratif français moderne 155
vite pénétré et acquis les finesses, j'admirais leur dextérité, leur intelligence, l'intérêt passionné qu'ils prenaient à leur travail, l'espèce de joie enfantine qu'ils éprouvaient à voir sortir de leurs mains rudes ces menues et fragiles choses.
Il y avait là des Français de tous les coins de la France, desProvençauxetdesBretons, des Normands et des Savoyards, des Picards et des Niçois, des Flamands et des Franc-Comtois; tous Français, certes, avant tout, et qui l'avaient héroïquement prouvé en donnant à la patrie des morceaux de leur rouge chair, celui-ci amputé d'une jambe, celui-là d'un bras, cet autre qui avait perdu un œil, cet autre une partie du visage; tous Français, certes, et sublimement et entièrement et simplement Français, mais chacun, cependant, ayant son âme locale, régionale, l'accent de sa province, sa mentalité, ses habitudes de sentir et de comprendre généralement françaises, et particulièrement provençale, bretonne, normande, picarde, savoyarde... et chacun gardait dans les yeux, outre l'image de sa grande patrie, l'image de sa petite patrie natale, la couleur et la forme des horizons devant lesquels il était né, il avait grandi, et devant lesquels sans doute étaient nés ses aïeux. Et tous façonnaient les mêmes ouvrages de perles, les mêmes petits paniers d'osiers ou de rafia, ornaient les mêmes cendriers, les mêmes vases de terre ou de verre des mêmes ornements, fort plaisants sans doute et de forme et de coloration, mais tous les mêmes, d'après des modèles composés avec talent
par des artistes du goût le plus suret le plus raffiné, et ils coloriaient des jouets de bois tourné et découpé, et ils fabriquaient des pochettes de cuir, et ils décoraient au pochoir des étoffes, et sur les tables, sur les étagères, dans ces ateliers improvisés, s'alignaient par centaines les mêmes objets, tous les mêmes, toujours les mêmes, qu'ils fussent fabriqués par les mains des Provençaux ou des Bretons, des Picards ou des Savoyards, des Normands et des Niçois... et ce spectacle m'avait empli d'une grande mélancolie en même temps qu'il faisait naître en moi une grande espérance!
La visible satisfaction qu'éprouvent ces braves gens, me disais-je, à exécuter ces travaux, combien elle serait plus profonde^ plus intime, plus vraie, plus normale, s'ils s'employaient à parfaire dans le pays même où ils ont vu le jour, dans l'atmosphère même qu'ils ont respirée en naissant, dans le décor de nature où ils ont grandi, des objets d'usage ou de fantaisie du genre de ceux auxquels ils travaillent là, mais empreints de ce caractère local, de ces traits de terroir qui donnent tant de charme aux productions analogues des siècles passés, telles qu'on les voit encore ici et là, dans les musées et les collections particulières, et chezles gros paysans et chez les petits ou grands bourgeois de nos provinces que l'éblouissant prestige de Paris n'a pas rendu entièrement aveugles aux beautés qui les entourent, ou dans les trop rares centres d'industries rurales où se conservent encore, péniblement vivantes parmi le fracas de la
ce qu'est l'art décoratif français moderne 157
machinerie moderne, les traditions autochtones!
Car il n'est aucune région de notre France qui n'ait possédé autrefois ses céramistes, ses verriers, ses huchiers, ses vanniers, ses ferronniers, ses artisans de tous les objets nécessaires à la vie quotidienne et auxquels ils excellaient à donner un caractère propre, un style personnel, ce qui fait, en un mot, qu'une armoire provençale se distingue d'une armoire normande ou d'une armoire franccomtoise, une écuelle nivernaise d'une écuelle bretonne, une vannerie flamande d'une vannerie niçoise; de même que les costumes, les moindres ustensiles portaient selon leur origine, leurs traits distinctifs, affectaient de préférence telles ou telles formes, s'ornaient de tels ou tels motifs floraux ou autres, conformément aux lointaines coutumes, à la formation ethnique du groupe social, à la persistance de certaines façons de penser et de sentir remontant à ses origines mêmes, à tout ce que les siècles avaient légué en héritage à ces humbles artistes villageois dont les mains travaillaient à embellir la vie de la petite famille humaine à laquelle ils appartenaient.
Et pourquoi n'en serait-il pas demain comme il en était jadis? Sans renoncer aux conquêtes du progrès, pourquoi ne tenterait-on pas de recréer pour ces hommes que la guerre a privés des possibilités de vivre comme ils vivaient avant, que leurs infirmités vont obliger à mener une existence plus restreinte, plus sédentaire, pourquoi ne tenterait-on pas de
recréer des centres d'activité provinciale d'art industriel où ils se trouveraient moins isolés que dans les grandes villes, en contact plus direct, permanent avec leur terre natale et mieux encadrés aussi et, par suite, plus heureux, ou moins malheureux parce que moins exposés aux tentations, aux déboires, aux amertumes, aux angoisses, aux désespoirs de la lutte pour la vie telle qu'elle se déroule aujourd'hui dans les agglomérations tumultueuses des cités modernes? Et je les rêvais redevenus pareils aux artisans d'autrefois, travaillant soit individuellement, je veux dire pour leur propre compte, soit collectivement, en association, par groupements réduits, formés selon leurs affinités, ou leur habileté technique, ou leur spécialité; travaillant dans des maisons qui ne ressembleraient en rien à ces tristes bâtisses que les philanthropes ont décorées du nom de « Cités ouvrières » ; travaillant dans des maisons de petite ville ou de village, au bord de l'eau ou à flanc de coteau, les fenêtres de leur atelier ouvertes sur un bel horizon. Et autour d'eux, d'autres hommes se réuniraient et leurs femmes et leurs enfants, et comme nulle part chez nous, on peut et il faut le dire, ne manquent les artistes et les gens dégoût capables de composer, en s'inspirant d'abord des œuvres du passé, puis en en modernisant de plus en plus les formes et le décor, de bons modèles bien appropriés aux conditions de leur matière même, où renaîtraient et se perpétueraient les charmantes traditions des arts décoratifs régionaux, il ne faudrait pas long-
ce qu'est l'art décoratif français moderne 4 59
temps pour que ces artisans créent eux-mêmes, ce qui serait encore mieux, leurs modèles.
Qui ne voit l'importance, tant au point de vue économique qu'au point de vue moral, et enfin au point de vue artistique, d'une telle entreprise? Ne serait-ce point là de bon, de vrai, de sain régionalisme? N'est-il pas déplorable, en effet, d'avoir à constater que les gens d'aujourd'hui qui habitent Quimper vivent parmi les mêmes meubles, les mêmes objets usuels, le même décor que ceux qui vivent à Aix-en-Provence ou à Lons-le-Saunier, meubles, objets usuels, décor fabriqué à Paris ou, du moins, d'après des modèles de Paris et selon la mode de Paris et acceptés par le snobisme provincial qui, ayant les yeux sans cesse fixés sur Paris, rougirait de ne pas suivre l'exemple de Paris? Et l'on sait, cependant, quelle bienfaisante influence exerce sur le développement du goût, la présence constante autour de soi, de choses harmonieuses et quelle impression de satisfaction intime, de bienêtre matériel et moral on éprouve à vivre au milieu de meubles, d'objets usuels bien adaptés aux conditions particulières des mœurs et du climat locaux, et représentatifs des traditions régionales! Or, cela ne se rencontre presque plus en France : la vie est devenue partout uniforme etuniformément monotone; dans des paysages naturels aussi différents et de formation et de caractère que ceux de la Bretagne et ceux de la Gascogne, que ceux des Vosges et ceux de l'Auvergne, les hautes classes aussi bien que les
classes moyennes françaises habitent, à peu de chose près, les mêmes maisons meublées, à peu de chose près, des mêmes meubles, mangent, à peu de chose près, la même cuisine; les braves gens qui les composent se donnent ainsi l'illusion de ne pas être des provinciaux, ce qui serait pour eux le comble du déshonneur. Ah! que ne mettent-ils, au contraire, leur orgueil, eux qui sont, cependant, dans le fond de leur cœur, si fiers de leur petite patrie, à y faire revivre tout ce qui peut servir à en accentuer la physionomie et le caractère, à en mettre en valeur les richesses naturelles et artistiques!
ÏI
Vart décoratif français et le tourisme « artistique ». — Un programme inquiétant : « V Aménagement du pays », « V Enjolivement du sol ». — Architecture et arts locaux. —Le vrai tourisme « artistique ». — Comment il peut servir au succès de l'art décoratif français moderne, et réciproquement.
Dès avant la guerre, l'on mena campagne dans la presse et au Parlement pour l'organisation « touristique » de la France — touristique... le mot est affreux, mais il dit ce qu'il veut dire — et un grand quotidien prit l'initiative de réunir ce qu'il appelait un peu pompeusement « les États Généraux du Tourisme ». L'idée était, en somme excellente; la guerre finie, elle revint, comme l'on dit, sur l'eau et l'on ne parla de rien de moins que de créer une sorte de Ministère ou, tout au moins, de Sous-Secrétariat d'État du Tourisme. La question, en ne se plaçant
it
qu'au seul point de vue artistique, est d'importance capitale, et elle se rattache par des liens trop étroits à la renaissance de l'architecture et des arts décoratifs régionaux pour que je me puisse permettre de la négliger.
Trop longtemps, les beautés de la France sont restées méconnues, dédaignées même par ceux-là précisément que leur instinct héréditaire, leur tradition, les mille liens de toute espèce qui les rattachent à elles ont le mieux préparés à les comprendre et à en jouir, tandis que l'on pouvait assister à ce spectacle étrange, à la fois très flatteur et très humiliant, de les voir admirées et célébrées par des étrangers. Quelles ont été les conséquences de ce singulier état d'esprit au point de vue de la conservation de nos chefs-d'œuvre de nature et d'art, il est, hélas! trop aisé de s'en rendre compte. Combien de délicieux paysages de campagne ou de ville, combien de sites, combien de monuments, humbles ou glorieux, dont le caractère, le charme, l'intime ou grandiose poésie ont été sinon entièrement détruits — et quelquefois ils l'ont été! — du moins gravement altérés par cette coupable indifférence. Pis encore : combien de ruines, combien de désastres irréparables a causé cet irrespect! Qui dressera le bilan de tous les actes de vandalisme, conscient ou inconscient, accomplis depuis un demi-siècle seulement? Une invasion de barbares n'aurait pas saccagé plus sauvagement le sol de la patrie. L'on a pu voir des municipalités, des conseils généraux, de simples
ce qu'est l'art décoratif français moderne 163
particuliers s'acharner avec une joie démoniaque contre les vestiges du passé, anéantir par plaisir, sous prétexte d'utilité, de modernisation nécessaire, au nom du sacro-saint Progrès, tout ce qui constituait la beauté d'une région, tout ce par quoi elle ne ressemblait pas à une autre, tout ce qui lui donnait sa physionomie propre, tout ce qui faisait son individualité, tout ce que le temps, les mœurs, la continuité des souvenirs, l'attachement d'innombrables générations humaines à ce coin déterre d'où elles avaient germé et grandi et où elles étaient retournées dans la mort, avaient laissé sur son visage! Que de crimes de ce genre ne voyons-nous pas chaque jour commettre, avec cette espèce de tranquille impiété, par les agents patentés de l'utilitarisme et de l'industrialisme moderne, pour défendre, disent-ils en faisant de grands gestes, ce qu'ils appellent dans leur jargon, les droits de la vie! Gomme si les vivants avaient seuls des droits sur les lieux qu'ils habitent! Gomme si les morts qui y ont été, avant eux, des vivants, qui les ont défrichés, cultivés, fécondés de leur sueur et de leurs larmes, qui y ont bâti la maison et l'église, qui y ont planté les arbres à l'ombre desquels ils se reposaient de leurs peines, qui y ont été heureux ou malheureux, qui y ont accompli dans la joie ou dans la douleur leur tâche quotidienne, comme si les morts n'avaient pas, eux, des droits aussi légitimes et aussi sacrés que les vivants !
Mais voici, nous dit-on, que tout cela va changer, grâce au développement méthodique et rationnel du Tourisme!
Tout d'abord il s'agit d' « aménager le pays ». Grâce au parfait confort, à la méticuleuse hygiène, à la scrupuleuse et élégante propreté des hôtels, à la probité stricte de la cuisine, la France ne tardera pas à devenir un véritable pays de Cocagne. Mais ensuite il faudra s'occuper d'autres articles moins frivoles. Il s'agit des « Arts » et des « Traditions ».
Nul n'ignore que notre époque est une époque où l'on aime l'art, où tout le monde connaît l'art, où tout le monde est artiste, qu'il n'y a jamais eu d'époque, depuis que la terre tourne, où l'on ait autant aimé, encouragé l'art, pratiqué l'art qu'aujourd'hui... Il était donc tout naturel que l'Art occupât la... première place, immédiatement après les industries hôtelières, la Cuisine, l'Hygiène et que l'architecture et l'art local fussent l'objet de la sollicitude de nos régénérateurs les plus autorisés, de même que le respect des styles et la conservation des costumes et des « spécialités locales ». Excellentes idées mais dont je ne sais pourquoi, — simplement peut-être parce que j'ai l'esprit mal fait et que l'expérience me prouve que l'on ne saurait trop se défier des « porteurs de présents » même lorsqu'ils ne sont pas grecs — je redoute l'application.
S'agit-il uniquement de conserver et de protéger l'architecture et les arts locaux ? Dans ce cas rien de meilleur ni qui s'impose davantage. Mais je tremble
ce qu'est l'art décoratif français moderne 165
qu'il s'agisse bien plutôt de favoriser le genre de bâtir dans le goût et le style d'autrefois qui a valu à la Belgique les gares pseudo-gothiques de Bruges et de Gand et toutes sortes d'hôtelleries, de maisons privées plus ou moins moyenâgeuses; car rien n'est plus haïssable. En ce qui concerne le costume, mon inquiétude n'est pas moindre . Gomment réussira-t-on en effet à convaincre les Bretons ou les Auvergnats, les Landais ou les Berrichons des avantages artistiques ou pittoresques qu'il peut y avoir pour eux à demeurer fidèles ou à revenir aux traditions vestimentaires de leur pays ? En organisant des concours de costume, en donnant des prix en espèces sonnantes ou en nature à ceux ou à celles qui porteront le mieux leurs costumes? Ne devront-ils porter que chez eux leurs costumes spéciaux, dont la forme, les tissus dont ils sont faits correspondent strictement au climat du pays, à leurs occupations, à leur métier et s'habilleront-ils « comme tout le monde » sitôt franchies les limites de leur province? Puis, dans quel but? Afin d' « amuser » comme disent les peintres, par des taches de couleur plus brillantes et en harmonie plus intime avec le paysage environnant, les yeux des touristes, de même que, sous prétexte de couleur locale, l'on déguise, dans les foires et dans les expositions universelles, des Montmartroises en aimées ? Pourquoi alors, si Ton adopte ce principe, ne pas faire endosser une armure aux gardiens du château de Ghinon, une cagoule à ceux du Mont Saint-Michel, un habit de garde-Suisse à ceux
du Petit-Trianon, et une défroque Directoire ou Empire à ceux de la Malmaison? L'illusion serait complète et cela, j'en suis sûr, enchanterait le touriste le plus exigeant... et tous les touristes le sont.
Notez qu'en même temps, ou plutôt avant tout, les agents autorisés, les entrepreneurs intéressés de 1' « aménagement du pays » prônent l'introduction systématique et obligatoire, dans toutes les bourgades de France, de ce qu'on est convenu d'appeler « le dernier cri du confort moderne », de ce fameux confort moderne sans lequel l'homme moderne, vraiment digne de ce nom, l'homme moderne «conscient et organisé » ne peut plus vivre. Gomment tout cela se conciliera-t-il ? Gomment ces éléments si disparates se combineront-ils? Gomment parviendrat-on à les accorder? Il est permis de se le demander, non sans angoisse, quand on voit de quelle étrange et incohérente manière on y a, ou plutôt on n'y a pas réussi, dans les centres de tourisme intensif où on l'a tenté. Le style habituellement adopté par les bâtisseurs de grands ou de petits palaces, style imposé par les exigences et les besoins de la clientèle spéciale qui les achalandé, me paraît en effet, jusqu'à preuve du contraire, ne pouvoir s'harmoniser que vaguement avec le caractère des paysages où on les élève d'ordinaire, qu'il s'agisse d'un site de pleine nature ou d'un décor de vieille ville.
Je sais bien qu'au programme de nos « managers » touristiques figure une rubrique dont le titre seul en dit long : V Enjolivement du sol. L'Enjolivement du
ce qu'est l'art décoratif français moderne 167
sol ! Ces trois mots ne vous font-ils pas frémir? Quant à moi, ils me glacent des pieds à la tête, car ce qu'ils signifient c'est, il n'y a pas à en douter, la décaractérisation prochaine de tout ce qui conserve encore chez nous quelque beauté intime et discrète. Notre nature n'est-elle donc pas suffisamment belle, nos monuments ne sont-ils donc pas suffisamment beaux qu'ils ont besoin d'être « enjolivés » ! Enjolivés comment ? Enjolivés par qui? Et pourquoi, s'il vous plaît? Pour flatter les goûts des touristes, lesquels goûts ne peuvent manquer de devenir de plus en plus vulgaires au fur et à mesure que, les touristes étant plus nombreux, l'on aura plus d'intérêt à les satisfaire. Ici encore défions-nous des « porteurs de présents » ! L'expérience ne nous montre-t-elle pas que tout est à redouter de leur part et que rien ne risque d'être plus dangereux que leur zèle, du moment surtout qu'il lui sera possible de se manifester sous le couvert de l'art; il est facile d'imaginer quelles marchandises ne tardera pas à couvrir ce pavillon... enjoliveur !
Que voilà, dira-t-on, des vues pessimistes et une morose façon d'accueillir un mouvement dont l'action peut apporter à la connaissance et à la mise en valeur de nos trésors naturels et artistiques une aide si salutaire! Il est vrai; mais si je me trouve si méfiant à l'égard des bénéfices que l'on nous promet dans les divers sens que je viens d'indiquer, en revanche j'applaudis sans réserve au plan « d'admi-
nistration du Tourisme » que préconisent, depuis longtemps déjà, les spécialistes. Quand on vient me parler, en ce qui concerne les transports par voie de fer, de réformes dans les rapports des compagnies entre elles et avec les Syndicats d'initiative, de la création du billet de zone et du paiement au kilomètre, de l'amélioration des horaires et des correspondances et, en ce qui concerne les transports sur route, de multiplier les transports automobiles publics, d'augmenter les subventions départementales et communales pour les autobus saisonniers, de simplifier les formalités de douane et d'octroi; quand on me promet de créer de nouvelles routes de tourisme, de les aménager et de les entretenir, de dessiner à travers les forêts et les montagnes de nouveaux sentiers; quand on me propose de développer le tourisme fluvial; quand, enfin, pour organiser le tourisme en France, l'on me dit que l'on a l'intention de faire intervenir les agents diplomatiques et consulaires et les représentants officiels dans la propagande du tourisme français, de stimuler les initiatives privées, de faire connaître par des conférences, des affiches, des brochures, des cartes, les beautés de notre territoire, de créer des bureaux de renseignements sérieusement documentés et tenus par des gens compétents, je ne puis que m'en réjouir et je m'en réjouis de tout mon cœur. Car voilà vraiment ce qu'il importe au premier chef de faire et de faire vite.
Que l'art n'y ait rien à voir et qu'il n'en soit point
in
ce qu'est l'art décoratif français moderne 169
question ici, voilà ce qui me donne du plaisir et doit vous en donner. On a tant abusé de ce mot depuis des années, sans chercher à savoir ce qu'il signifie réellement d'abord et ce qu'il faut qu'il signifie ensuite, on s'est tellement efforcé de le mettre, comme on dit, à toutes les sauces que, pour ma part, je n'en connais point qui me soit aussi désagréable à entendre prononcer, tant l'acception où il est pris d'ordinaire est erronée et fausse. L'art, aujourd'hui, n'est généralement plus qu'un artifice et une convention, alors qu'il ne peut exister, fleurir, fructifier que presque inconsciemment dans les profondeurs secrètes de l'être humain ; je ne parle pas seulement de ceux qui le pratiquent, je songe à ceux pour qui il est fait et qui sont appelés à en jouir. Or, parmi les gens, innombrables, qui rougiraient de ne point aimer l'art, que dis-je aimer? adorer l'art, et pour qui l'amour de l'art est devenu un brevet de bonne compagnie, combien s'en trouve-t-il qui y comprennent goutte et savent en tirer tous les bénéfices moraux et vitaux dont il est le dispensateur? Si encore ils étaient dociles et passifs! Mais ils sont tout le contraire et c'est pour cela qu'ils sont si souvent nuisibles. En matière de tourisme, soyez assurés qu'ils le seront toujours. C'est pour eux que l'on « amenagéra », que l'on « enjolivera » artistiquement les sites urbains ou ruraux, que Ton restaurera, à tort et à travers, les vieilles maisons, que l'on ajoutera au pittoresque naturel, que l'on « mettra de l'art » partout. C'est pour eux qu'artificiellement l'on pous-
sera les villageois à s'affubler de leurs costumes locaux, à restaurer leurs vieilles coutumes, alors qu'ils n'en ont plus que faire et dont ils ne se seraient certainement pas débarrassés si elles avaient pu cadrer avec la vie d'aujourd'hui, celle que le développement des moyens de communication les a obligés à vivre; c'est pour eux, pour les amuser en même temps que pour tirer d'eux profit, que l'on reconstituera dans les chaumières des intérieurs dans le goût du passé, qu'ils se déguiseront, durant la saison, pour venir parader et danser sur la petite place des villages ; c'est pour eux que nous verrons dans les lieux les plus tranquilles et les plus déserts, sur les routes et les chemins, dans les forêts et au bord des lacs, pousser partout les poteaux indicateurs... artistiques, sans doute, eux aussi, portant, outre les indications nécessaires, le nom des grands citoyens, industriels ou politiciens de clocher, qui en seront les généreux donateurs et il n'y aura plus un coin de France où l'on ne sera poursuivi, harcelé par des cicérone en mal de pourboire qui vous débiteront leur boniment rédigé, à coup de dictionnaire, par l'instituteur du lieu. Les facilités d'accès s'étant de toutes parts améliorées, du matin au soir les services réguliers d'autobus déverseront devant chaque château, chaque ferme, chaque point de vue tant soit peu digne d'intérêt, des troupeaux de visiteurs... de visiteurs d'art bien entendu.
Car le Français, qui naguère avait horreur de voyager en troupe, ne tardera point — il a déjà com-
ce qu'est l'art décoratif français moderne 171
mencé! — à suivre l'exemple de ses voisins d'Outre- Manche et d'Outre-Rhin. L'organisation intensive du tourisme l'y aidera puissamment. Tout se mutualise et se.collectivise à mesure que tout se démocratise. Le tourisme artistique ne sera plus, ainsi, artistique que de nom; toute joie, d'ordre artistique, exige, en effet, le recueillement et le silence, de la concentration et du reploiement sur soi-même. Je ne puis croire quejesoisle seul à souffrir, jusqu'au supplice, de la promiscuité dans l'admiration de l'œuvre d'art, surtout quand cette admiration comporte le coude-àcoude avec l'ignorance tapageuse et la curiosité gesticulante d'une foule en goguette qui, après un bon déjeuner, se rue à la visite de la ruine consacrée ou à l'ascension du point de vue vanté par les guides, entre dans une église ou une maison d'homme célèbre comme en pays conquis, y reste juste le temps d'y donner un coup d'ceil, « pour dire l'avoir vu» et, après avoir écouté d'une oreille distraite les explications du préposé à la garde du lieu — que l'on ne tardera pas, espérons-le, à remplacer par un phonographe-— regagne ses « cars saisonniers » vers d'autres ruines, d'autres points de vue, d'autres églises, d'autres maisons d'hommes célèbres, et ainsi de suite. Quel plaisir les braves gens qui voyagent ainsi y peuventils prendre? Je me le demande.
Je me rappelle à ce propos deux voyageurs, un jeune couple fort élégant que je vis débarquer un soir dans l'Hôtel Subasio à Assise, au moment où s'achevait le dîner. Ils venaient d'Ancône en auto-
mobile. On les mit à une petite table et, pendant que la jeune femme veillait au menu, son mari courut chercher à la plus proche boutique un paquet de cartes postales et, tout en dînant, l'un et l'autre expédièrent leur correspondance. Par les fenêtres ouvertes sur la sublime vallée la pleine lune inondait de ses rayons la salle à manger; il est peu de spectacles au monde plus beaux que celui d'une nuit lunaire du haut des terrasses d'Assise, et dans les rues de la petite ville, autour de la basilique et le long des remparts. Mais ce couple adorable ne s'en souciait guère. Leur courrier terminé, ils s'éclipsèrent vers leur chambre à coucher. Le lendemain matin, je les ai vus descendre. Même manœuvre que la veille. Le mari courut aussitôt faire provision de cartes postales et, tout en déjeunant, ils achevèrent une nouvelle expédition de leur correspondance, puis ils remontèrent dans leur automobile et disparurent. Hélas! c'étaient des Français. Que de gens conçoivent de cette aveugle et rapide façon le tourisme artistique!
Au fait, pourquoi le concevraient-ils autrement? On leur a persuadé qu'il était convenable, bien posé, de s'intéresser à tout ce que le passé a laissé sur la terre de belles choses, monuments, statues, vieilles demeures, glorieux ou tendres souvenirs, où palpite l'âme, le cœur, la pensée des hommes d'autrefois.
Ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'y intéresser
mais l'on sent bien qu'ils n'y parviendront jamais. Que n'ont-ils le courage de secouer ce joug qu'on
leur impose! Il existe partout aujourd'hui d'admirables usines où le génie humain a réalisé d'admirables prodiges. Vous est-il jamais venu à l'idée de les aller visiter, si vous n'avez en cet ordre de choses aucune compétence PPourquoi donc courir les musées et les cathédrales, les ruines artistiques et les cloîtres, si cela ne vous parle pas au cœur? Qu'allezvous faire à Rome ou en Grèce, à Amsterdam ou à Bruges si Michel-Ange ou l'architecture hellénique, Rembrandt ou Memlinck ne signifient rien à vos yeux, si votre sensibilité est incapable de s'émouvoir dans l'atmosphère qui règne là, si votre imagination n'a point la faculté de s'exalter à évoquer et à ressentir toutes les beautés du passé qui y habite.
Le Tourisme artistique! Certes, nul plus que moi ne fait de vœux, ni d'aussi ardents, pour qu'il compte en France beaucoup d'adeptes, mais si l'on ne l'organise et le développe que pour offrir de nouvelles distractions aux désœuvrés, aux snobs, aux insensibles que ni leur éducation, ni leur tempérament, ni leur genre de vie n'y attire sincèrement et passionnément, combien je préférerais voir les choses demeurer en l'état où elles sont! Edmond de Goncourt affirmait que la chose au monde qui entend le plus de bêtises est un tableau de maître. Croyez- vous qu'une cathédrale ou les colonnes d'un temple grec en entendent moins?
Puis, pour organiser, comme l'on se prépare à le faire, le tourisme artistique chez nous, il faudrait,
je ne dirai pas des artistes professionnels, car Ton saurait trop se tenir en garde contre leur parti pris de caste, mais des gens doués du sentiment artistique le plus général, le plus compréhensif, le plus raffiné en même temps que de la culture la plus étendue. Chose plus rare qu'on ne croit et qui fait souvent défaut à des techniciens d'art de premier ordre. Par sentiment artistique, j'entends ici cet espèce de don de créer autour des choses l'atmosphère qui leur convient ou de les mettre dans leur atmosphère, si elles n'y sont pas tout à fait, de percevoir les rapports des choses ou de former entre elles de nouveaux rapports plus étroits et plus subtils, cette espèce d'ingéniosité charmante que l'on voit à certaines personnes dans l'arrangement de leur maison, de leur jardin, de leur vie intime, quels que soient les moyens matériels dont elles disposent; j'entends encore cette sorte d'instinct supérieur de la sensibilité qui permet à des êtres, ne possédant qu'une culture relative, de vibrer à ce que le spectacle le plus humble ouïe plus magnifique de nature et d'art renferme d'émotion vraie, de découvrir eux-mêmes, sans l'aide de personne, là où réside la beauté. Ceux-là, ce n'est pas uniquement dans les musées, devant les chefs-d'œuvre consacrés de peinture et de sculpture qu'ils trouveront de quoi se satisfaire. Ils savent dégager de toutes choses, des choses les plus quotidiennes, les plus ordinaires et devant lesquelles les autres passent indifférents, soucieux uniquement de l'exceptionnel et de l'extra-
ordinaire, leur pittoresque plastique ou humain. Ils veulent que les œuvres d'art demeurent dans le milieu pour lequel elles ont été créées, d'où elles ont germé naturellement, comme les arbres qui les entourent, les collines qui ferment leur horizon, le ruisseau qui passe à leur pied, la couleur du ciel dont les reflets les vivifient et avec lesquels elles s'harmonisent depuis des siècles peut-être; ils ne sont pas seulement sensibles à la rareté de l'œuvre d art, à sa préciosité, à sa valeur marchande; ils ne sont pas seulement sensibles à ce qu'elle contient d'art, mais à ce qu'elle contient d'humanité, c'est-àdire de vie.
Le Tourisme artistique, ainsi entendu, me paraît être un des moyens les plus féconds de développer le goût de l'art sous toutes ses formes et de la beauté sous toutes ses apparences; en même temps que de donner aux Français la connaissance et l'amour de la patrie, dont ils ignorent trop les richesses. Pour stimuler leur curiosité, point ne me semble besoin d'employer les procédés tapageurs d'exploitation que l'on nous propose; ni de bouleverser, comme il m'apparaît que l'on y vise, la vie provinciale, ni de machiner les sites dignes d'intérêt tant au point de vue naturel qu'au point de vue historique ou artistique. Certains Syndicats d'initiative me font l'effet d'avoir rempli, avec infiniment de tact et une discrétion dont on ne saurait trop les louer, leur délicate mission. Ils ne battent pas du tambour sur les places publiques, ils ne cherchent à rien transformer ni à
rien améliorer d'un coup; ils connaissent les risques qu'ils feraient courir à leur petite patrie en voulant l'exploiter comme d'autres l'ont fait. Ils résistent sagement aux tentations de l'esprit d'industrialisation et de commercialisation qui règne aujourd'hui partout et se contentent de mettre en lumière, en en facilitant l'accès, les beautés de leur sol natal. Voilà de vrai patriotisme et qui leur profite légitimement. Je souhaite que leur exemple soit suivi; mais j'ai bien peur qu'il ne le soit pas.
J'ai bien peur qu'en éveillant dans l'esprit de certaines populations le goût du progrès tel que l'entendent les entrepreneurs de tourisme, en faisant miroiter à leurs yeux les perspectives dorées d'un avenir de profits et de bien-être, dûs à la « mise en valeur » de leur pays, on ne leur prépare bien des désillusions et bien des déboires, sans parler de la démoralisation qui ne manque jamais d'en être la conséquence. J'ai peur surtout, comme je le disais tout à l'heure, et je veux insister encore, des embellissements que l'on nous promet, des enjolivements que l'on projette; les vieilles églises, les vieilles fermes, les vieilles maisons de ville et de village auxquelles s'attache un souvenir vivant ou un intérêt d'art, les sites charmants ou grandioses sont innombrables, en France, qui ne sont point classés et par suite échappent à toute protection et à toute action de l'Etat. Défions-nous du zèle des « aménageurs» et des « enjoliveurs»; il peut devenir d'autant plus dangereux que ces hommes d'incontestable
ce qu'est l'art décoratif français moderne 177
bonne volonté prétendent agir au seul nom de l'Art et de la Beauté. Ceux qui, durant le^cours des siècles, ont donné à la France ce beau visage divers et souriant, l'ont peuplée de toutes les œuvres exquises et puissantes qui y survivent encore, n'avaient point de programme ni de méthode : ils étaient des artistes, sans le savoir; architectes et artisans villageois, ils créaient, tout naturellement, pour ainsi dire, des maisons harmonieuses et plaisantes, des objets usuels pratiques et charmants... et cela suffisait.
Quoi qu'il en soit; on ne saurait douter que le développement du Tourisme ne puisse aider, dans une large mesure, à la régionalisation, si souhaitable à tant d'égards, de l'art décoratif français moderne. Et, en admettant même que, pendant quelque temps encore, les architectes, les industriels, les hôteliers provinciaux prennent à Paris leur mot d'ordre, continuent de suivre l'exemple de Paris, les modes de Paris, de s'adresser pour la réalisation de leurs projets à des décorateurs parisiens, le nombre est-il si grand, parmi ces derniers, de ceux qui ne sont pas eux-mêmes des provinciaux déracinés, qui Bretons, qui Provençaux, qui Franc-Comtois, qui Auvergnats d'origine, et qui seraient tout désignés pour accomplir une tâche aussi définie et pour tenter de rénover en les modernisant, en les appropriant aux nécessités actuelles, les styles périmés ou dégénérés de leur province?
Qualités essentielles de Vart décoratif français moderne. — Il s'est simplifié, épuré. — Le prestige grandissant de la couleur. — Recherches d'élégance et de perfection technique. — Le sens de Vintimité.
Cette tâche, l'art décoratif français moderne a acquis assez de maturité, assez de possession de soimême, pour la mener à bien; ce dont, certainement* il aurait été incapable, il y a vingt ans.
Et, tout d'abord, il s'est simplifié considérablement, il s'est épuré, il a rejeté, et il a bien fait, certaines formules ornementales puériles ou excessives, il est devenu peu à peu plus sobre, plus réservé, plus pondéré, et, en même temps, plus souple et plus vivant.
Point n'est besoin de tant décorer pour être décoratif; l'ornementation ne constitue pas à elle seule
ce qu'est l'art décoratif français moderne 179
l'art décoratif. Elle est de seconde importance, elle ne doit venir qu'au second rang. La forme, avant tout, à laquelle l'ornementation n'est nullement indispensable, à laquelle, la plupart du temps, elle n'ajoute rien; au contraire : tel objet usuel qui pourrait être acceptable, s'il n'était « décoré », devient bientôt odieux à cause des ornements qui le surchargent.
Un moment fut où l'on décorait tout de fleurs, de femmes nues, d'insectes, de coquillages, de poissons, d'algues, d'oiseaux prétendument stylisés, et de quelle façon! « C'est la faute au public, disaient pour s'en excuser, les décorateurs d'alors. Le goût du toc, du simili, la fausse compréhension de ce qu'il appelle le luxe, de ce qu'il tient pour artistique, l'attrait irréristible qu'exerce sur la grande majorité des gens, des grands bourgeois d'abord, puis des petits qui ne font qu'imiter les grands, enfin du peuple qui ne fait que suivre l'exemple des grands et des petits, l'objet paraissant valoir davantage qu'il n'a coûté, sont si fortement ancrés dans les mœurs qu'il ne faudrait rien de moins qu'un cataclysme social pour nous en débarrasser. Quoi d'étonnant, par suite, que les industriels et, conséquemment, les dessinateurs qui les approvisionnent de modèles, y conforment leur production? Chaque fois qu'il nous est arrivé d'offrir à un fabricant d'orfèvrerie ou de papiers peints, d'appareils d'éclairage ou de bimbeloterie, des maquettes moins chargées d'ornements que celles dont il font couramment usage, nous avons été éconduits. « Jamais le public ne marchera » telle était réguliè-
rement leur réponse. » Hélas! ils ne mentaient ni les uns ni les autres : l'action en retour des mœurs est, en matière d'art décoratif, autrement puissante qu'en matière d'art pur, peinture et sculpture.
Une époque, une société n'ont jamais que l'art décoratif qu'ils méritent. Si nous aimions davantage que nous ne les aimons la sincérité, la simplicité et la vérité, tolèrerions-nous l'esthétique de bazar qui, malgré les progrès accomplis, emporte encore les suffrages de la masse? Si nous savions nous libérer des préjugés qui nous ont été inculqués par notre mauvaise éducation artistique, supporterions -nous de vivre au milieu des laideurs et des vulgarités « artistiques » parmi lesquelles nous vivons?
On ne saurait donc applaudir trop chaleureusement aux efforts qu'ont osés nos décorateurs modernes pour simplifier et clarifier notre goût, nous redonner le sens de la valeur vraie des choses, c'està-dire le respect des matériaux employés et jusqu'à un certain point le dégoût de l'ornement inutile, et enfin réveiller en nous l'amour de la couleur. C'est un fait certain que nombre de gens sont devenus incapables de supporter les excès ornementaux qui faisaient fureur il y a quelques années, et ne consentiraient plus à vivre dans les intérieurs où ils vivaient. C'est un fait certain que, sous l'influence d'abord de la peinture de plein air, de l'impressionnisme, puis des révélations qui nous ont été apportées par les Ballets Russes, notre vision s'est affinée et éclaircie, notre sensibilité visuelle s'est trouvée
ce qu'est l'art décoratif français moderne 181
capable de vibrer à des harmonies de tonalités plus audacieuses, plus imprévues, plus neuves, tout comme notre sensibilité auditive à des harmonies de sons plus subtiles, plus fraîches, plus complexes. N'était-il pas naturel que nos artistes décorateurs en profitassent et pourrions-nous les blâmer de n'avoir rien négligé pour satisfaire à ces conditions nouvelles du goût public? Question de mode, dira-t-on; je le veux bien; et qu'importe? Il n'est pas que des mauvaises modes, il en est aussi de bonnes et dont le succès aide puissamment à l'amélioration du goût public, et crée l'atmosphère favorable à certaines efflorescences d'art qui, sans la mode, mettraient infiniment plus longtemps à se produire ou, peutêtre, ne se produiraient pas du tout.
Un progrès incontestable s'est donc manifesté dans l'art décoratif français moderne. Après tant d'expériences incomplètes ou malheureuses, des réalisations sinon parfaites, du moins visiblement mieux étudiées, mieux conçues, mieux équilibrées, ont vu le jour. Nos décorateurs ont enfin compris combien il était nécessaire qu'ils apportassent dans leurs travaux plus d'ordre et plus de modération, combien il était important pour eux de se moins fier au hasard de l'inspiration et de brider les caprices de leur fantaisie. L'art décoratif est un art où l'imagination personnelle ne peut se suffire à elle-même. Ils se sont donc appliqués à ne présenter au public que des œuvres mûries, plus strictement appropriées
que naguère à leur destination; ils ont renoncé à ces recherches d'originalité systématique, j'allais dire, d'excentricité systématique, qui avaient écarté d'eux tant de bonnes volontés. Ils ont songé à plaire; leur intransigeance, leur dogmatisme, les allures agressives qu'ils donnaient volontairement à leurs productions, ils y ont également renoncé. Ils ont visé à l'élégance, ils se sont inquiétés de conquérir les femmes, ils ont cherché, et certains d'entre eux, s'ils n'y sont encore tout à fait parvenus , ne tarderont pas à y parvenir, à renouer les traditions de grâce, de raffinement, de distinction, et, ce qui n'est pas moins essentiel, de perfection technique, qui jusqu'à la fin du Premier Empire, ont caractérisé l'art décoratif français.
Il me plaît aussi de voir quelle préoccupation montrent quelques-uns de donner aux meubles, aux objets usuels, aux étoffes, aux bibelots de leur crû et à la présentation de toutes ces choses comme une teinte du passé, un parfum d'autrefois, d'un autrefois peu lointain, de remettre en faveur certains motifs ornementaux, certaines formes décoratives démodés, datant de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe, motifs et formes dont on ne peut pas dire qu'ils soient beaux en eux-mêmes, mais qui, modernisés, rajeunis, rénovés, prennent à nos yeux un charme incontestable. Leurs intérieurs y gagnent en intimité, en agrément et l'on sent que l'on s'y sentirait bien vite à son aise, que l'on pourrait facilement, peutêtre, sans en détruire l'harmonie, y introduire de ces
ce qu'est l'art décoratif français moderne 183
meubles familiaux comme chacun en possède encore en France, qui ne sont point, certes, des choses précieuses ni rares, ni « d'art », mais que l'on tient à conserver à cause des souvenirs qu'ils représentent et qui ne pouvaient trouver place dans les appartements décorés et meublés par nos décorateurs d'il y a quinze ou vingt ans.
C'est que l'art décoratif est un art qui ne peut se passer de finesse psychologique, ni remplir sa fonction s'il ne s'applique à satisfaire les besoins de la vie contemporaine. Il est évident, par exemple, que, généralement, du moins, le principe de la décoration fixe qui est à la base de l'art décoratif anglais — ce qui s'explique fort bien dans un pays où le plus grand nombre habite une maison particulière — convient assez mal aux mœurs françaises actuelles : les revêtements muraux, les meubles fixés aux murailles, indéplaçables, avaient leur raison d'être, chez nous, à l'époque où chacun possédait son foyer natal, la vieille demeure qui se transmettait de génération à génération. Nous aimons, au contraire, aujourd'hui le changement; nous aimons à déménager, ou bien les changements de situation, les obligations de la vie actuelle nous y contraignent souvent; nous avons donc besoin de meubles avec lesquels il nous soit facile de reconstituer rapidement le décor de notre intimité.
Vart décoratif français moderne est nettement individualiste. — - Comme un peintre, un sculpteur, un poète, un musicien, Vartiste décorateur exprime dans son œuvre sa sensibilité. — Qu'il n'y a pas aujourd'hui un style, mais des styles.
Enfin, et pour conclure, une question se pose : l'art décoratif français moderne, tel que nous le voyons quotidiennement se manifester, correspond-il à nos mœurs, est-il l'expression, en tant qu'il peut et doit l'être, de nos idées morales ou sociales, de nos façons de vivre, de sentir, de penser? Je le crois fermement.
Autrement que l'Angleterre, mais plus encore peut-être que l'Angleterre, nous sommes individualistes. Il est certaines disciplines auxquelles un Anglo-Saxon se pliera et auxquelles, à tort ou à raison, nous sommes incapables de nous plier : l'unité, la monotonie, l'uniformité de la vie anglaise le prouve.