‹ Essai sur l'art décoratif français moderneChapitre 19 sur 21 · DRESSOIR PAU MAURICE DUFRENE · texte numérisé non relu

DRESSOIR PAU MAURICE DUFRENE

ce qu'est l'art décoratif français moderne 485

La nôtre est infiniment plus variée, plus personnelle; nous nous piquons d'y apporter plus d'indépendance, de n'être pas autant que nos amis esclaves du qu'endira-t-on, de penser et de sentir davantage par nousmêmes; nous sommes, en général, moins snobs qu'eux. Oserai-je dire que nous sommes plus intelligents? nous sommes, en tout cas, plus compréhensifs, plus intuitifs; nous sommes, aussi, plus fantaisistes et sûrement beaucoup plus épris de nouveauté. Quoi d'étonnant, par suite, que nos décorateurs soient individualistes et que l'art décoratif français soit individualiste comme nous le sommes nousmêmes. Chacun d'eux a sa conception propre de la vie intime, du confortable, du foyer; chacun d'eux a sa personnalité bien définie, et qu'il incorpore, si Ton peut ainsi dire, dans ses œuvres. C'est une erreur de croire que seul un peintre, un poète, un statuaire, un musicien a le droit et a la possibilité d'exprimer ses rêves, sa sensibilité, son idéal : dans la forme d'un meuble, le choix du bois dont il est fait, de l'ornement qui le décore; dans le jeu des colorations adoptées pour la tenture murale, l'étoffe des rideaux et des sièges, le tapis d'un boudoir ou d'une salle à manger; dans la création d'un vase, d'une coupe de grès ou de porcelaine, d'un bijou, d'une ferronnerie, d'un vitrail, un « ensemblier » comme l'on dit aujourd'hui, un céramiste, un bijoutier, un ferronnier, s'il a quelque chose à dire, peut aussi bien le dire que le poète dans son poème ou le musicien dans sa symphonie. Le tout est qu'il ait

quelque chose à dire et qu'il le dise bien, sans excéder les limites de son art et conformément aux conditions particulières de cet art. Que les décorateurs, les artisans qui sont dans ce cas ne soient pas innombrables, n'infirme en aucune façon la légitimité de ce droit et la noblesse du rôle qu'ils ont à remplir, chaque fois qu'ils en assument et l'orgueil et les risques. Mais est-il tant de peintres ou de sculpteurs, de poètes ou de musiciens qui ne parlent que pour dire quelque chose et ne sont-ils pas les plus nombreux ceux qui, n'ayant rien à dire, parlent quand même et que l'on écoute quand même? Ne reprochons donc pas à nos décorateurs et à nos artisans de s'être ralliés à une attitude que nous trouvons si naturelle chez leurs confrères d'aujourd'hui. Au surplus, quelle est celle qu'ils auraient pu adopter sans rompre en visière avec l'esprit et les mœurs de leur époque?

Mais cette attitude, m'objectera-t-on, est en opposition directe avec la formation d'un style et il n'est pas étonnant que l'on en soit encore, après trente ans d'efforts, à attendre ce style moderne dont on nous a rebattu les oreilles, ce style moderne qui devait, à entendre ses promoteurs, réduire à néant tous les styles consacrés. Et, tout d'abord, jamais les promoteurs et les défenseurs de l'art décoratif moderne, n'ont eu la prétention de détruire quoi que ce soit, pas plus que les architectes et les décorateurs du Premier Empire et du règne de Louis-Philippe n'ont prétendu supprimer, ceux-ci ni ceux-là, les créations

des styles précédents; ils n'ont voulu, les uns tant que les autres, que chercher à composer pour leurs contemporains un décor mieux approprié à leur vie intime et sociale, aux besoins, aux conditions, aux nécessités de leur temps. Et pourquoi serait-il admis qu'un peintre ou un sculpteur aurait le droit, en plein dix-neuvième siècle de se faire l'interprète des aspirations, des rêves, de l'idéal, obscurs et informulés peut-être, de son époque et d'employer, pour les fixer plastiquement, d'autres moyens techniques que ceux dont se servaient les peintres et les sculpteurs du xive et du xvi6 siècles, mais qu'un architecte et un décorateur seraient éternellement obligés de bâtir des maisons et d'orner ces maisons selon les règles, l'esprit et les formes en faveur aux époques précédentes, ou pis, à une seule époque, le xvine siècle?

Et, d'autre part, n'est-il pas tout naturel que la formation d'un style ne soit pas soumise aujourd'hui, pour se réaliser, aux mêmes lois qu'hier et que, cependant, un style moderne puisse exister, aussi représentatif des mœurs d'aujourd'hui et s'adaptant aussi adéquatement aux mœurs d'aujourd'hui, qu'étaient représentatifs des mœurs de jadis et s'adaptaient aussi adéquatement aux mœurs de jadis, les styles consacrés? Et enfin, n'est-il pas normal — et n'est-ce pas le contraire qui serait anormal? — qu'étant donné qu'il existe à l'heure présente, non pas un seul public, mais plusieurs publics, plusieurs catégories de publics, ayant entre eux sans doute un

certain nombre, mais un certain nombre seulement, de points communs, d'affinités, de communes façons de voir, de vivre, de comprendre, de sentir, il ne puisse exister un seul style mais un certain nombre de styles d'art décoratif français moderne, reliés les uns aux autres par des liens plus ou moins étroits, plus ou moins profonds, par des traits de ressemblance et des traits de dissemblance qui constituent à l'art décoratif français moderne une physionomie multiple et une, parfaitement caractéristique, encore que composée d'éléments si divers et en apparence si peu cohérents.

Vart décoratif français moderne est un organisme vivant. — Son esprit d'après guerre. — Sa vitalité. — Sa fécondité. — Ses possibilités .

Ainsi tous les obstacles et de toute nature que l'art décoratif français moderne a rencontrés sur sa route, toutes les oppositions auxquelles il s'est heurté, engouement du public pour les styles consacrés, savamment entretenu et exploité par les misonéistes officiels, insuffisance de moyens matériels, absence de discipline, de méthode, antagonisme du décorateur, de l'artiste et du fabricant, excès d'individualisme, il a surmonté les uns, il a triomphé des autres. Son existence est aujourd'hui définitivement assurée, et l'on ne saurait trop, à tous les points de vue, économique, social, moral, artistique, s'en réjouir. S'il n'a pas encore pénétré dans toutes les

classes sociales, cela tient, d'une part, à ce qu'il a trop tardé, pour les raisons que j'ai dites, à s'industrialiser, d'autre part, à la concurrence de l'étranger, et à son absence d'organisation pour lutter contre cette concurrence. Mais il se produira pour lui ce qui s'est produit pour les pastiches et les adaptations de styles qui se sont succédés durant le xixe siècle. Les mobiliers de style Louis XVI, Directoire, Premier Empire qui font aujourd'hui l'orgueil delà plus grande partie de la grosse bourgeoisie française auront le sort des mobiliers de style Henri II et Louis XIII, « en vieux chêne » qui faisaient l'orgueil de la plus grande partie de la grosse bourgeoisie française aux environs de 1880; des hautes classes ils descendront aux classes moyennes, jusqu'à ce qu'ils soient presque partout remplacés par des mobiliers de style moderne, « lesquels, me dira-t-on, auront le même sort... » Non pas, car le propre de l'art décoratif moderne, sa raison d'être, c'est, justement, que, n'étant l'esclave d'aucunes formules, ayant rompu avec la tyrannie des mauvaises traditions, il est capable de se prêter aux exigences et aux nécessités de tous, et de s'adapter à toutes les formes de l'évolution. Il a en lui la souplesse, la force, de la vie; il est un organisme vivant.

Et s'il n'a encore rien créé de grand, s'il ne s'est manifesté encore dans aucune grande création, un édifice public par exemple — le théâtre des Champs- Elysées, excepté — cela prouve-t-il qu'il en serait incapable ? Et qui donc lui en a fourni l'occasion ?

ce qu'est l'art décoratif français moderne 191

Qui donc a eu en lui assez de confiance? Croit-on que, même en 1900, il ne lui aurait pas été possible de construire un Grand et un Petit Palais valant mieux que ceux que nous savons! Le risque aurait-il donc été beaucoup plus grand? Je ne le crois pas; je me refuse à croire, en tout cas, que nous aurions eu pire. Des architectes vivaient alors, qui vivent encore aujourd'hui, animés de l'esprit moderne, et qui avaient déjà donné de suffisantes preuves de leur valeur, pour que l'on pût leur faire crédit.

Mais ce seul mot de « moderne » épouvantait davantage encore les pouvoirs publics, toujours timorés et étroitement conservateurs qu'il ne les épouvante à présent. Gomme si ce mot signifiait nécessairement, obligatoirement, de la part des artistes à qui on l'applique, le mépris ou l'ignorance de tout le passé de leur art, et comme] si l'on ne pouvait être traditionnel qu'en étant un copiste, et comme si les excès auxquels se sont laissés aller tels ou tels novateurs, à leurs débuts n'avaient jamais eu de précédents, au cours des époques mortes, dans les styles anciens? Au surplus, il ne s'agit plus de ce qu'était l'art décoratif français il y a vingt ans; il s'agit de ce qu'il est aujourd'hui.

La formidable lutte d'où la France est sortie victorieuse n'aura pas seulement servi à renouer, si tant est qu'elle ait jamais été rompue, la chaîne de nos traditions de bravoure et d'héroïsme ; elle aura servi à renouer la chaîne qui, celle-là, en plusieurs points, avait été rompue ou était sur le point de se rompre,

de bien d'autres de nos traditions. L'art décoratif français y a pris une force, une vitalité nouvelles.

Ce n'est, sans doute, pas par les manifestations qui se sont produites depuis la conclusion de l'armistice et qui ne présentaient que d'insignifiantes différences avec celles des deux ou trois années qui ont précédé la guerre que l'on en peut juger; car s'il est vrai que des événements de la grandeur tragique de ceux qui se sont déroulés à travers le monde de 1914 à 1919 ne pouvaient qu'être défavorables à la création des œuvres d'art pur, il est aussi évident qu'ils devaient l'être davantage encore à la production des œuvres d'art appliqué et cela pour toute sorte de raisons, sans parler du fait que la plupart des artistes décorateurs, des ouvriers d'art, des artisans se trouvaient aux' armées; et quant à ceux que leur âge ou leur état de santé avait empêchés d'y être, qui ne voit que l'atmosphère où ont vécu tous les Français durant ces cinq années, d'une part, l'absence de main-d'œuvre, la pénurie de matières premières, d'autre part, et, enfin l'indifférence toute naturelle que le public manifestait envers tout ce qui ne se rapportait pas à la guerre, tout ce qui n'était pas la guerre, tout cela était aussi peu fait que possible pour donner une impulsion nouvelle à un mouvement dont la prospérité venait, cependant, de s'affirmer, et de la plus éclatante manière, presque à la veille de la mobilisation, lors du neuvième salon de la Société des Artistes Décorateurs.

ce qu'est l'art décoratif français moderne 193

Ce qui est surprenant, et remarquable, et qui est une preuve merveilleuse de la vitalité du génie français, c'est qu'après un sommeil de soixante mois, l'art décoratif moderne se soit si vite et si brillamment remis à la tâche, et que, malgré le peu de temps qui s'est écoulé depuis la fin de la guerre il soit possible de discerner chez quelques-uns de nos décorateurs certaines orientations qui permettent de fonder sur l'évolution prochaine de l'art décoratif français moderne les plus belles espérances.

Mais la question est plus haute. L'état d'esprit de ces hommes n'est plus celui qu'il était avant 1914. Quelque chose est en eux qui, j'en ai la ferme assurance, n'y était pas : un amour plus ardent, plus réfléchi et plus conscient aussi, de tout ce qui a fait durant les siècles la grandeur artistique de la France, un sens plus aiguisé de la beauté française, plus de respect pour le passé, une conception, enfin, plus grave et plus large de leur fonction sociale, et, disons le mot, de leurs responsabilités. Et le sentiment est entré en eux, enfin, de la noblesse du travail collectif, de l'effort en commun. Ne les avons-nous pas vus à l'œuvre lors des Fêtes de la Victoire? Et le temps, cependant, leur avait manqué et ils n'avaient pas été les maîtres d'exécuter entièrement leur programme, et des immixtions s'étaient produites de personnalités étrangères à leur groupement, hostiles, au fond, à leurs tendances et qui n'avaient rien négligé pour les entraver dans la réalisation du projet d'ensemble conçu par eux. Que n'est-on donc en droit d'at-

4 94 essai sur l'aht décoratif

tendre d'eux le jour où, sur un terrain d'expérience nettement délimité et qui leur aura été entièrement abandonné, livrés à eux-mêmes, il leur sera permis de faire œuvre commune pour le triomphe de leur idéal!

Page 1