BUFFET PAR EUGÈNE GAILLARD
« Dans ces conditions, quelques artistes, affranchis de formules sédentaires, auront cherché à composer le décor nouveau où l'homme de demain se reconnaissant dans son œuvre, vivra à Taise, dans le perpétuel et persuasif enseignement des choses raisonnées qu'il aura sous les yeux ».
Imbus de ces saines et bonnes idées, ce à quoi prétendaient ces hommes, ce n'étaitpas de construire un monument, un palais, car « tout art qui naît doit être modeste » et « ne pouvant avoir la prétention de créer, d'un coup, en perfection, un art » ils n'entendaient que « commencer par le commencement et, faute d'être somptueux, rester logiquement simples » , mais un foyer, un foyer français et moderne, qu'aurait plaisir à retrouver, sa tâche quotidienne finie, « l'homme qui travaille » , et où il se sentirait « à l'abri dans la plus grande mesure possible contre tous les amoindrissements de lui-même auxquels l'exposent, entre autres, les risques d'épidémie, les dangers des agglomérations d'individus, et la somme des conditions anti-hygiéniques telle qu'elle est aujourd'hui ». — « Et nous sommes singulièrement fortifiés dans notre foi en l'idée qui nous guide, par notre immense amour de la vérité, par notre haine pour tous ceux qui veulent imposer comme style moderne les colonnades, les arcades et les attiques d'un art étranger à notre race et enfin par le quotidien spectacle d'art abâtardi que nous offre la rue ».
Je ne crois pas me tromper en imaginant combien
plus rapide aurait été le succès de Fart décoratif français moderne si ceux qui le pratiquaient alors, s'étaient ralliés à l'excellente conception que s'en faisaient ces artistes. Ils y auraient puisé, en tout cas, une force morale qui trop souvent leur a manqué; ils y auraient puisé, certainement, l'esprit de cohésion, de discipline dont l'absence leur a été si nuisible. Groupés, unis, solidaires les uns des autres, rattachés par les liens d'une doctrine librement acceptée parce que conforme et à leur idéal et à leur intérêt, il leur serait plus tôt devenu possible de conquérir la confiance des « capitaines d'industrie », des fabricants, des industriels dont le concours leur était indispensable pour réaliser leurs ambitions et pour créer l'art populaire, l'art social que notre époque « démocratique » attend encore.
« Je fais un rêve, écrivait en 1901 le poète de Y Illusion, Jean Lahor, un rêve qui se réalisera peut-être, et ce rêve, il est bien de le faire, et c'est une joie, mais souvent mêlée d'amertume, de travailler à le réaliser. Ce rêve, ce serait de mettre fin sans bruit, donc sans violence, par une évolution pacifique, sinon à la question sociale (car il y aura toujours une ou des questions sociales), du moins à ce qu'il est le plus nécessaire et le plus urgent de réformer en l'état de nos sociétés, la trop grande et trop injuste inégalité qui subsiste entre le sort du plus grand nombre et celui des autres, de diminuer en un mot la distance séparant encore la classe qui se croit et que Ton dit supérieure, de celle qui se croit et que l'on dit inférieure...
« Donnons, rendons l'art au peuple. Distribuonslui, distribuons à tous, le plus largement possible, l'assistance artistique et l'enseignement artistique, comme on les répartit si bien et si fructueusement déjà dans les pays du Nord... Puis, relevons, s'il est possible, la valeur artistique de tous les objets destinés au peuple et que crée la fabrique, de tous ces modèles navrants et vils pour la plupart, puisque la fabrique seule aujourd'hui fournit au peuple ces objets domestiques, autrefois et avec tant de charme, ou de beauté souvent, ouvrés, travaillés, décorés par lui.
« Enfin que partout où il entre, depuis l'école jusqu'à la gare de chemin de fer, ou à la bibliothèque ou au restaurant populaire, il trouve une décoration sobre et juste, d'un goût excellent et simple, qui fasse peu à peu, lentement mais sûrement, l'éducation de ses yeux et de son esprit ».
Car, « art social, dit fort justement M. G. Vidalenc dans son excellente monographie de William Morris, ne veut pas dire vulgarité, ni contrefaçon. Il ne s'agit pas de décorer le logis d'un ouvrier comme le palais d'un prince ou l'hôtel d'un financier, ni de reproduire, à bon marché, avec des matériaux de qualité inférieure et un souci moindre de perfection, ce qu'admirent les classes cultivées, ni de réaliser en zinc pour le peuple le sujet de pendule exécuté en bronze pour la bourgeoisie ».
Cette conception de l'art populaire n'a jamais été la nôtre ni celle de ceux qui se sont dépensés si acti-
vement et si vainement, hélas! pour en hâter chez nous l'éclosion, un Roger Marx, par exemple qui, dans son livre sur Y Art social, a indiqué avec tant de netteté et de perspicacité les conditions favorables et défavorables à cette évolution nécessaire... « L'art social, disait-il, s'exerce en fonction de la vie: il s'y mêle, il l'imprègne, il la pénètre; à la beauté apparente, pittoresque ou plastique s'ajoute chez lui une beauté intime que Ton appellerait volontiers la beauté de finalité », et il formulait ainsi sa foi en l'avenir : « Sans doute, la certitude est un bien éphémère; d'autres temps appelleront d'autres désirs mais ne nous lassons pas de concerter entre l'individu et la collectivité des rapports mieux établis et de réclamer pour chacun une part de bonheur plus grande. L'expression d'un vœu contient déjà un commencement de réalisation. Est-ce s'abuser que de voir dans l'art qui émeut les sentiments et les unit, un instrument de félicité personnelle et d'harmonie générale, puis de lui promettre une mission agrandie dans la société prochaine? »
Non, certes, ce n'est point s'abuser que de croire à la possibilité d'embellir la vie de tous par l'art et l'on ne saurait, sans injustice, nier que certains progrès n'aient été accomplis depuis une vingtaine d'années, dans ce sens, et que les efforts de nos artistes décorateurs et de nos artisans n'y soient pour quelque chose, mais nous sommes encore, hélas! bien loin de compte. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entrer dans les bazars grands ou petits où
se munissent des objets essentiels à la vie quotidienne les classes populaires. On ne me persuadera jamais que s'ils n'étaient approvisionnés que de choses simples, discrètement ornées, de goût sûr, ils feraient de moins brillantes affaires. Léon de Laborde avait raison quand il écrivait : « Si je supposais avoir affaire aune nature rebelle, indolente et entachée d'indifférence, je ne m'occuperais pas de l'éducation artiste du peuple ; mais l'indifférence, la répulsion, l'indolence sont dans les salons; la curiosité vive, intelligente, qui grave dans sa mémoire une image durable du spectacle qui l'a frappée, se trouve dans les masses. Le peuple est artiste de fond par la naïveté, par la facile crédulité, par l'enthousiasme rapide, parla passion résistante ».
J'ai organisé moi-même, durant la guerre, dans le grand théâtre du Palais de Gompiègne, des représentations réservées aux troupes du front; on les amenait, en camions automobiles, des tranchées qui se trouvaient alors à quelque douze ou quinze kilomètres de là. Le hasard fit que des artistes de la Comédie-Française y vinrent jouer le Dépit Amoureux et les Brebis de Panurge le lendemain même d'une représentation du Théâtre aux Armées, dont un des clous avait été un intermède de café-concert, des chansons d'une grossièreté révoltante. Le public était, les deux après-midi, composé des mêmeséléments : c'étaient les mêmes hommes, ou à peu près. Je me garderai de dire qu'ils ne prirent point le plus vif plaisir aux gravelures et aux salacités de-
music-hall qui leur furent débitées avec gestes à l'appui ce jour-là; je n'oublierai jamais l'impression de tristesse que j'éprouvai à regarder et à entendre cette masse humaine, qui tout à l'heure allait se retrouver exposée à la mort, réagir si brutalement, si vulgairement aux mots et à la mimique obscènes; mais je n'oublierai non plus jamais la façon dont, le jour suivant, ils furent charmés, conquis, transportés par les finesses psychologiques, l'esprit léger et profond, les nuances, les dessous délicats de l'autre spectacle. Il y eut aussi un intermède, mais un intermède classique : des fables de La Fontaine dites, exquisement, il est vrai, par une toute jeune pensionnaire du Théâtre Français. Je doute qu'elle perde le souvenir du succès qu'elle remporta; je doute, si longue que soit sa carrière, qu'elle rencontre public plus fin, plus compréhensif, plus sensible aux beautés subtiles et lourdes de signification de ce texte merveilleux, à la perfection de cette langue unique, à ces raccourcis de style, à ces demi-teintes de pensée, à cet art littéraire si pur et si clair.
Gomment douterait-on, après de semblables expériences, de la compréhension artistique du peuple? Gomment ne rougirait-on pas, sachant de quoi il est capable, de le voir se gâter le goût en suivant, par esprit d'imitation, les mauvais exemples des classes dites supérieures? Car nous tous, si les choses sont telles quelles sont, nous tous, écrivains, artistes, artisans, capitaines d'industrie, qui prétendons constituer l'élite, c'est à nous tous qu'en incombe la res-
ponsabilité. Qu'avons-nous fait, que faisons-nous pour donner aux masses populaires le pain quotidien de Fart, pour lui permettre de mener une moins dure vie ou d'éclairer les heures de ses rares loisirs de la joie saine et lumineuse de l'art, surtout pour mêler l'art, dans la mesure du possible, à sa vie?
Et ceci me ramène tout naturellement à une idée qui m'est chère. Je pense que pour développer la culture artistique du peuple, il ne suffit point de l'initier à la grandeur, à la beauté d'une statue grecque ou des chefs-d'œuvre de la peinture et qu'il est tout aussi important de ne rien négliger pour mettre à sa disposition des objets usuels simples et beaux, de matière loyale, de sobre ornementation, comme ceux dont il faisait usage aux siècles passés. Car il n'y avait alors ni musées, ni écoles des Beaux-Arts ou des Arts décoratifs, et nuls professeurs ne conduisaient, aux jours chômés, les enfants du même peuple visiter les églises et les palais; et qui oserait cependant, nier que les artisans du xme ou du xvie siècle, potiers, vanniers, verriers, huchiers, tisserands, ferronniers avaient le goût plus fin, plus pur, plus sain que les ouvriers du xxe ?
Une conception fausse de Vart décoratif. — Pièces uniques ou tirées à petit nombre. — Vart décoratif doit être industrialisé. — Les artistes décorateurs et les industriels d'art en Angleterre et en Allemagne. — Vart décoratif allemand moderne en France. — Les artistes décorateurs et les industriels d'art en France.
Mais laissons cela et poursuivons.
Qu'est-ce qu'un dessin de verre à boire, d'assiette, un carton de tapis, de papier peint, une maquette de meuble ou d'appareil d'éclairage, par exemple, s'il ne doit être, s'il n'est réalisé, matérialisé, exécuté par l'ouvrier, le fabricant, et exécuté industriellement, c'est-à-dire mis à la portée de tous, à un prix rémunérateur du travail de l'artiste qui l'a composé, de l'ouvrier qui l'a matérialisé et de la matière employée. Que m'importe qu'il existe de beaux verres à boire, de beaux tapis, de beaux papiers
peints, de beaux meubles de caractère moderne si, par suite de la manière non industrielle, de la manière « artistique », dans le pire sens du terme, dont ces objets usuels sont fabriqués, je ne puis en parer ma demeure, si, pour tout dire, ces objets usuels — tirés à un nombre restreint d'exemplaires, comme les éditions de bibliophiles, ces maniaques anachroniques — me sont parleur rareté, c'est-à-dire par leur prix, pratiquement inaccessibles. Point de vue faux et étroit, s'il en est, que celui qui fait qu'un homme de goût, ou qui se prétend tel, doit forcément souffrir de partager avec d'autres la joie de posséder les mêmes verres à boire, les mêmes tapis, les mêmes papiers peints, les mêmes meubles. La valeur esthétique d'une œuvre d'art, et particulièrement d'art décoratif, établie selon son « unicité » ou sa « multiplicité » est un des préjugés contre lequel on ne saurait s'élever avec trop de violence; il repose sur un sentiment d'égoïsme mesquin, de vanité bourgeoise, d'amateurisme puéril dont les artistes se sont jusqu'à ce jour bien trop préoccupés de flatter les caprices !
« L'utile, selon eux, a dit fort justement M. Eugène Gaillard, architecte-décorateur, ébéniste de haut mérite, et qui sait donc de quoi il parle1 — trace la démarcation, et l'objet d'art est d'autant mieux caractérisé qu'il est plus en dehors de toute destination utilitaire et qu'il est plus certainement unique. Il