‹ Essai sur l'art décoratif français moderneChapitre 5 sur 21 · Eug. Gaillard — A propos du mobilier. Floury · texte numérisé non relu

Eug. Gaillard — A propos du mobilier. Floury

acquiert en outre une valeur particulière s'il est exécuté complètement par la main même de l'artiste qui le conçut. Alors il possède une spéciale saveur « artiste »... Si une telle conception peut convenir à une pièce d'apparat, l'objet d'art appliqué répond, lui, à une donnée diamétralement opposée.

« L'objet d'art appliqué a une destination précise : Il est d'autant meilleur quil invite davantage à requérir ses services.

« Au surplus, un objet n'est « d'art appliqué » que sous la condition d? être susceptible de répétition indéfinie sans déperdition appréciable de ses qualités essentielles.,.

« L'extrême difficulté n'est pas, en effet, de produire l'œuvre d'art d'exception, la pièce unique : — » c'est, tout au contraire, de mettre une caractéristique d'art indéniable jusque dans l'objet le plus humble, dans un meuble usuel, — disons de consommation courante. »

Encore un coup, donc, Tart décoratif, l'art appliqué n'est point fait pour une minorité de collectionneurs ; il doit être mis à la portée de tous, il doit être usuel : à toutes les époques il n'a été que cela.

Les innombrables chefs-d'œuvre d'art décoratif que nous ont légués l'antiquité, le Moyen Age, la Renaissance, le xviii6 siècle, n'ont pas été exécutés pour être des pièces de musée; ils le sont devenus par la suite, il n'y a pas si longtemps, à cause de leur rareté grandissante, et c'est fort bien de les mettre aujourd'hui dans des cages de verre, pour les pré-

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server des injures du temps; mais n'oublions pas qu'ils furent, pour la plupart, des objets usuels, d'usage domestique, religieux, militaire, etc. Faisons de même; laissons à l'avenir le soin de choisir dans l'héritage d'art que nous lui léguerons, les choses dignes d'être conservées et offertes aux générations futures comme le témoignage artistique de notre temps. Il y a dans les vitrines du Musée du Luxembourg, du Musée des Arts décoratifs, du Musée Galliéra, des pièces plus ou moins précieuses, qui déjà n'offrent qu'un intérêt extrêmement limité. Que sera-ce dans quelques cinquante ans d'ici? Nos arrière-petits neveux n'hésiteront sans doute pas sinon à leur substituer, du moins à leur adjoindre tels ou tels menus objets d'usage courant dans la forme sincère, simple et logique, dans l'ornementation moins luxueuse desquels se révèle une volonté ou, ce qui est mieux, un instinct d'art supérieur.

On sentira d'après ce que je viens de dire, je l'espère, du moins, l'importance capitale d'une union étroite entre le producteur artiste et le producteur commercial. Elle est indispensable, elle est la seule base solide sur laquelle l'art décoratif moderne puisse s'établir pour prospérer et progresser. Mieux encore que l'Angleterre, F Allemagne s'en était rendu compte; et la meilleure preuve qu'elle avait eu raison de faire porter tout son effort, dans ce domaine, sur une organisation méthodique de la production — ce qui lui était, avouons-le, plus facile qu'à nos amis d'Outre-Manche et à nous-mêmes, à cause de notre

tempérament individualiste et de l'horreur que nous inspire, plus encore qu'aux Anglais, toute contrainte ettoute discipline! — c'est que l'art décoratif anglais se trouvait déjà, à la veille de la guerre, et depuis plusieurs années, en visible état de stagnation et d'infécondité et comme impuissant à se renouveler, tandis que l'art décoratif allemand avait pris possession de tous les marchés européens et américains. Et il faut bien convenir, quelque pénible qu'il puisse être de le faire, que ce n'était que justice et qu'il était parfaitement normal qu'il en fût ainsi.

Car, alors que chez nous, ce mouvement de rénovation ne rencontrait — soit auprès des pouvoirs publics, je l'ai indiqué tout à l'heure et j'aurais, si besoin était, bien d'autres cas analogues à citer, soit auprès de ceux qui auraient eu, qui avaient le plus d'intérêt à son aboutissement pratique et à son succès, je veux parler des fabricants et des industriels, soit auprès du public — que de l'indifférence quand ce n'était pas une opposition systématique, par contre, en Allemagne, il recevait et des pouvoirs publics et des « capitaines d'industrie » et des consommateurs les encouragements les plus efficaces et, grâce aux méthodes commerciales allemandes, ingénieuses et hardies, basées sur une connaissance approfondie des besoins à satisfaire, ne reculant devant aucun sacrifice pour les satisfaire, grâce, aussi, à la déplorable habitude que nous avons toujours eue et que nous aurons toujours d'accueillir à bras ouverts tout ce qui nous vient de l'étranger au

détriment de tout ce qui se fait en France, s'imposait, ouvertement ou non, chez nous, de façon victorieuse. Ce que nous nous serions refusés à accepter, sorti des mains de nos artistes ou fabriqué dans nos manufactures, et portant la marque de notre goût national, nous l'acceptions sans sourciller tout frais venu des usines et des ateliers d'Outre-Rhin. Articles de porcelaine, de verre, tabletterie, étoffes, vannerie, argenterie, il n'y avait pas un seul « rayon » de nos Grands Magasins qui ne fût approvisionné d'objets importés d'Allemagne et, comme leur prix de revient était toujours moindre que s'ils avaient été fabriqués en France et, par suite, le bénéfice à réaliser parles intermédiaires plus élevé, il fallait voir avec quelle insistance et quelle éloquence ils étaient proposés et imposés à l'acheteur français.

L'on doit convenir, encore, que les industriels allemands ne négligeaient rien pour conquérir notre clientèle. Ils avaient soin de fabriquer exactement ce qui était le plus capable de flatter nos goûts et de combler nos besoins et ils le faisaient avec autant de méthode, d'intelligence que d'impudeur, tantôt s'assimilant très habilement l'esprit et la forme de nos meilleures créations, tantôt copiant, démarquant, pastichant les productions les plus originales et les plus ingénieuses de nos artisans et de nos artistes et nous les renvoyant ensuite fabriquées en série et à un taux de beaucoup inférieur au nôtre ; et nous ne nous rendions pas compte qu'en les achetant, non seulement nous faisions tort à ceux de

nos compatriotes qui en étaient les vrais auteurs, non seulement nous devenions les complices de ces vols, mais nous rendions plus lourds encore les rares efforts tentés par nos producteurs industriels d'art décoratif moderne.

Que de fois j'ai entendu de braves gens qui venaient de faire l'emplette d'un service de table directement importé d'Allemagne, s'écrier joyeusement : « Voilà ce que l'on produit hors de France! Est-ce assez élégant, assez moderne, assez pratique! Ce n'est pas chez nous que l'on aurait de pareilles idées ! Nous ne sommes bons à rien, à rien, entendezvous. Gela vient, en effet, de Saxe ou de Bavière; que m'importe? J'achète ce dont j'ai besoin où je le trouve et au plus bas prix possible. Et d'abord, fabriqué en France, ce service de table m'aurait coûté, vous le savez bien, deux fois plus et j'aurais eu, en outre, toutes les peines du monde à me le procurer. C'aurait été un service de table « d'art » et dans la boutique « d'art » où il m'aurait fallu me rendre pour essayer de le trouver, je n'aurais pas eu le choix... peut-être même se serait-on borné à me montrer le modèle, unique, de ce service de table, en me prévenant aimablement que deux ou trois mois étaient pour le moins nécessaires à sa fabrication. Au lieu de quoi, c'est parmi dix, quinze, vingt services de table du genre de celui-ci, que l'on m'a offert de choisir. Alors, vous pensez bien que je ne me suis guère inquiété de savoir d'où il sortait. Fabriquez-en de pareils en France et ven-

dez-les au même prix... ou ne vous plaignez pas. » Quant à prétendre que tous les objets d'art décoratif moderne qui nous arrivaient d'Allemagne n'étaient que de la camelote, que l'on ne produisait en Allemagne, dans cet ordre de choses, que de la camelote, seuls des gens mal informés pouvaient le faire. On fabriquait, certes, beaucoup de camelote de l'autre côté du Rhin; mais on n'y fabriquait pas que des articles de mauvais goût. Ne fabrique-t-on donc en France que des choses de bon goût? et les rayons d'articles de Paris de nos bazars et de nos Grands Magasins ne sont-ils donc fournis que d'objets loyalement exécutés, faits de probes matières, et de bon goût?

Quoi qu'il en soit, c'est évidemment à l'union de l'artiste et du fabricant que l'art décoratif allemand moderne doit son existence et sa puissance d'expansion. Gomment se fait-il qu'elle soit si difficile à réaliser en France et que, malgré tous les efforts qui ont été tentés pour la réaliser, on ne soit pas encore parvenu à faire disparaître le déplorable antagonisme qui sépare ces deux agents de production ?

Que leur union soit difficile à établir, cela est hors de doute. Ils entendent aussi mal, les uns que les autres, leur rôle; de par leur éducation d'abord, de par les milieux dans lesquels ils se sont formés, ensuite, de par les mœurs environnantes, ils ont une conception fausse de leur mission respective. Ils se croient des intérêts différents, opposés; ils ont les

mêmes; cependant c'est en ennemis qu'ils travaillent à l'œuvre commune. Simple affaire de vanité personnelle, d'une part, d'orgueil corporatif, d'autre part, le « capitaine d'industrie » trop souvent disposé à s'arroger tous les droits, les tyranniques droits du capital-argent sur le capital-intelligence, le créateur de modèles, l'inventeur de formes se targuant de sa supériorité & artiste, être d'exception, être d'essence divine.

Sans leur entente, cependant, l'œuvre entreprise ne peut aboutir, la rénovation des arts décoratifs est chose sinon impossible, du moins infiniment plus longue et plus pénible à réaliser. Sans cette entente, le fabricant ne tardera pas, après quelques essais infructueux et fatalement infructueux parce que pratiqués dans de mauvaises conditions, à revenir à l'exploitation des vieux modèles qu'il a en magasin, et tout sera à recommencer. Sans cette entente, la collaboration du public à la création d'un style conforme à ses besoins, à son idéal, à ses mœurs, sera, par suite, incessamment découragée, puisqu'il se trouvera dans l'impossibilité de se procurer facilement les objets usuels, de style moderne, qu'il aurait envie d'acquérir. Entrez dans une boutique d'orfèvrerie avec le désir d'acheter des couverts, un service à thé et à café de forme et de décor modernes: entre vingt modèles de style Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Directoire, vous aurez beaucoup de peine, si encore vous y parvenez, à en découvrir un, un seul de style moderne; et pour peu que votre

conviction ne soit pas très solide, il est plus que probable que vous ne sortirez pas de la dite boutique sans avoir fait l'emplette de couverts et d'un service à thé et à café Louis XVI : « le reste, vous aura affirmé avec le plus désintéressé sourire le vendeur ou la vendeuse, le reste ne se demande pas... tandis que des couverts et un service à thé et à café Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, surtout Louis XVI, nous n'arrivons pas à y suffire... et cela ne passe pas de mode, et cela est de l'argenterie de tout repos », etc., etc.

C'est donc tourner à perpétuité dans le même cercle vicieux; car, pour que le fabricant ait intérêt à fabriquer des objets usuels de style moderne, pour qu'il en puisse approvisionner le marché au taux normal, il est nécessaire qu'il soit assuré d'un débit normal, d'une consommation rémunératrice et grâce à quoi il lui soit possible d'amortir dans un assez bref délai, les frais que lui ont occasionnés l'établissement d'un nouveau modèle, la création de matrices nouvelles, etc. Or, cette assurance, seul le public pour qui il travaille, la lui peut fournir; les suffrages d'une minorité, si éclairée soit-elle, ne lui suffisent point et ne peuvent, contrairement à ce qui est de l'artiste, lui suffire. L'artiste, enfin, pour acquérir la confiance du fabricant, on voit à quel point il devient important qu'il se pénètre du sens des réalités industrielles et commerciales, qu'il acquière la connaissance des procédés de fabrication, qu'il devienne le collaborateur du fabricant, enfin

que, loin de placer son orgueil à se dire que l'œuvre de son cerveau et de ses mains, unique ou tirée à petit nombre, habite la vitrine du collectionneur, il le place, au contraire, à savoir qu'un peu plus de beauté, ou un peu moins de laideur, peut égayer, parer, grâce à lui, la demeure de tous!

Nécessité absolue d'une entente entre les artistes décorateurs et les industriels d'art français. — Quels bénéfices ils en peuvent retirer les uns et les autres. — Suppression de V amateur, du non-professionnel. — Inconvénients de Vart décoratif graphique et de la division du travail. — Regrettable absence, chez les artistes décorateurs français, d'une discipline, d'une organisation, d'une méthode.

Cette entente entre l'artiste et l'industriel que nous n'avons cessé de prêcher — quand je dis nous, je veux parler des quelques écrivains, trop peu nombreux, hélas! qui, depuis bientôt trente ans, malgré toutes les traverses, malgré toutes les vicissitudes qu'a connues l'art décoratif moderne en France, n'ont jamais douté de sa victoire — cette collaboration, cette union étroite du créateur de modèles et du réalisateur de modèles, elle est aujourd'hui bien plus que nécessaire, elle est indispensable, elle

s'impose aujourd'hui comme une loi d'airain. Car il est hors de doute que les Allemands et les Autrichiens ne tarderont guère à essayer de reconquérir sur nos marchés les positions qu'ils y occupaient avant la guerre et qu'ils ne négligeront rien pour y parvenir; et nui n'ignore qu'ils sont gens de ressources, plus ingénieux et plus audacieux que quiconque, et il y a tout lieu de penser qu'ils ne tarderont pas à redevenir les redoutables concurrents qu'ils étaient en 1914.

Or, s'il est indiscutable qu'artistiquement, comme créateurs d'objets d'art, d'objets d'art isolés, d'objets d'art uniques, d'objets de luxe et de prix, d'objets de collection, nos décorateurs et nos artisans n'ont point de rivaux, il ne l'est pas moins, me semble-t-il, que commercialement, industriellement, ils sont loin, et très loin, d'être aussi bien et aussi modernement organisés et outillés. Il importe donc grandement que nos artistes et nos industriels d'art décoratif, conscients du devoir qui leur incombe, trouvent en eux la force d'abnégation et de cohésion sans laquelle il leur est, je le répète, presque impossible de mener à bien l'œuvre commune, et qu'abdiquant, ceux-ci, l'individualisme à tous crins, dont ils savent bien qu'ils ont été trop souvent, et depuis trop longtemps, les premières victimes, ceux-là, l'esprit de routine, le manque d'initiative et d'audace, la mesquinerie dont ils sont presque tous imbus, ils signent enfin le pacte d'alliance qui leur permettra de tenir tête, et victorieusement, je ne

puis en douter, à leurs concurrents d'Outre-Rhin. S'il se peut, en effet, qu'il y ait eu, pour nos décorateurs et nos artisans, quelque risque à une alliance de cette nature, alors que l'art décoratif moderne était encore dans ses langes et balbutiait. ses premières paroles, il n'en va point de même à l'heure qu'il est. Le terrain qu'ils se sont conquis par leur ténacité, parleur désintéressement, parleur travail, par leurs sacrifices de toute sorte, est bien à eux; le style qu'ils avaient l'ambition de créer, et de créer seuls, en toute indépendance, tels qu'ils le rêvaient, existe; ils n'ont donc plus à redouter qu'on les détourne de la voie qu'ils ont voulu suivre et qu'on les entraîne où ils ne veulent pas aller. Après avoir été longtemps indécis, hésitants, ils ont pris conscience d'eux-mêmes, ils savent ce qu'ils font et pourquoi ils le font. Par suite, ils ont le droit de parler haut et, ayant donné de leurs capacités les preuves qu'ils ont données depuis vingt ans, d'imposer à leurs alliés ce qu'ils considèrent comme essentiel à la réalisation définitive de leur idéal, aussi bien que d'exiger d'eux toutes les garanties nécessaires.

L'heure de cette alliance est donc venue.

C'est une chose étonnante, en effet — et qui montre que cette rénovation de nos arts décoratifs correspond à un besoin profond, à une nécessité réelle, n'est pas le jeu de quelques dilettantes et de quelques snobs, — que la rapidité avec laquelle, sitôt la guerre finie, nos producteurs se sont remis au

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